Chronique film : Les chèvres du Pentagone

de Grant Heslov.

On est d’accord, c’est très premier degré.
Contrairement au film.
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Les chèvres du Pentagone ne resteront sans doute pas dans les annales du grand cinéma, mais il faut avouer : on se marre vraiment bien et d’un bout à l’autre du film. Tiré de faits réels (si si, il paraît), le propos du film est pourtant énormissime : l’armée américaine aurait créé une force spécialisée dans le parapsychique. En fait d’armée, c’est plutôt une bande de babas shootés au LSD, persuadée de réussir un jour à passer au travers des murs. Des situations cocasses, une bande d’acteurs au taquet et un sens du rythme et du gag affûtés, voilà qui permet à Heslov de tenir son film. Et c’est un régal de voir Clooney et son auto-dérision jouer un jedi sûr de ses pouvoirs, ou Jeff Bridges (à nouveau fantastique ici, dans un tout autre registre que celui de Crazy Heart), en militaire ami des chèvres et des acides. La plupart des gags tiennent à peu de choses finalement, mais fonctionnent presque tous. Et puis il y a les yeux verts d’Ewan McGregor qui m’ont toujours fait craquer même quand il n’était pas vraiment un acteur. L’ancien Jedi (au propre cette fois-ci) s’en sort bien, et après le très beau Ghost writer, 2010 semble être « son » année. Un très bon moment, déjà quasiment oublié, mais qui vaut son pesant de crottes de chèvres.

Chronique film : Crazy Heart

de Scott Cooper.

 

Les grands espaces ? clique.

Un peu zappé de faire la critique de ce petit film, voilà un oubli réparé. Crazy Heart est un film agréable surtout parce qu’il a l’appréciable qualité de rester à sa place de petit film, et de ne pas essayer de péter plus haut que son cul. Scott Cooper a juste l’ambition de nous raconter une petite histoire d’un chanteur de country has-been qui essaie de retrouver un nouveau souffle. Et il le fait avec modestie, se contentant de filmer l’énorme performance de Jeff Bridges sans pour autant se vautrer dans le voyeurisme. Car Jeff Bridges est vraiment énorme dans ce film, créant un personnage plus vrai que nature, à la fois crade et touchant, un personnage de gars qui sent la sueur et la pisse, mais capable de faire des sablés dans une jolie parodie de vie de famille à laquelle il voudrait croire. La réussite de Scott Cooper est justement de filmer son acteur dans son rôle typiquement « à Oscar » juste à la bonne distance, n’évitant pas les clichés sans pour autant s’y complaire. Il filme la résurrection d’un homme qui s’était perdu avec grâce. Le reste de la distribution tient bien la route également, notamment la toujours convaincante Maggie Gyllenhaal. Je ne vous cache pas qu’il faut serrer les dents lors des (relativement rares et heureusement) morceaux de country, qui ne me semblaient pas vraiment transcendants, mais je ne suis pas vraiment pointue sur le sujet. Bref, un joli moment.

 

Chronique film : Ghost Writer

de Roman Polanski.

Clique si tu n’as pas peur des fantômes.

Ben alors là… à la lecture du sujet, honnêtement, je ne pensais pas me bidonner autant en allant voir Ghost Writer. Et pourtant, même si le film n’est pas une comédie à proprement parler, il faut avouer qu’il est dans l’ensemble vraiment très drôle. Polanski réussit à trouver une sorte de ton taquin, sans avoir l’air d’y toucher, vraiment plaisant, et qui au final colle parfaitement au sujet, puisque les protagonistes ici sont des hommes et des femmes dont le métier est de jouer la comédie : politiciens, nègre littéraire, femme de, agent artistique… tout un monde de faux-semblants dont le but, plus ou moins avoué est la dissimulation de la vérité, sa manipulation, à des fins tout sauf altruistes.

Notre héros, sans nom prononcé, est donc le nègre d’un politicien (librement inspiré de Blair). En anglais, on dit « ghost writer », terme beaucoup plus poétique et à la symbolique évidente. Remplaçant un premier nègre mort dans des circonstances troubles, le « ghost writer » va effectivement, par sa présence, de manière involontaire, réveiller les fantômes qui entourent le politicien depuis son premier nègre, en passant par les torturés pour de soit-disant raisons d’état, jusqu’aux personnages troubles de son passé, qui finalement tirent les ficelles de son présent.

Pour raconter son histoire, Polanski opte pour une mise en scène très classe, implacable, avec une caméra ironique impeccable. Il use de ses décors magnifiquement, notamment cette extraordinaire maison moderne sur son île : illusoire refuge qui donne l’impression d’être en prise sur l’extérieur, tout en étant vulnérable, de dominer le monde, tout en étant à sa merci. Le sens du détail dont il fait preuve est impressionnant, tout en restant discret. Sa direction d’acteurs notamment est sobre et excellente : il transforme Ewan McGregor en une sorte de personnage hitchcockien typique : l’innocent qui se voit plonger dans une histoire qui le dépasse, et qu’il est finalement obligé de prendre en main pour sauver sa peau. McGregor s’en sort franchement bien, devenant à son corps défendant un corps qui se défend, passant d’un personnage purement intellectuel à un personnage de cinéma très physique. Le reste de la distribution est à l’avenant, avec un très surprenant Pierce Brosnan, gouffre d’une indéchiffrable noirceur, sous le masque brillant de l’acteur (pardon du politicien), et une parfaite et trouble Olivia Williams.

Bref, on assiste là à un pur film de mise en scène, pour parler de la société du spectacle (pardon, de la sphère politique), un film de suspens, qui amuse et divertit sans faute de rythme durant ses 2 heures et 8 minutes. Nickel.

Chronique film : Shutter Island

de Martin Scorsese.

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Reliquat de tempête sur Shutter Island ? Clique.

Bon Scorsese n’a jamais été réputé pour la sobriété de sa mise en scène, mais là, on atteint quelque part, un vrai sommet. Et le plus étonnant, c’est que, passés quelques « ouh lala il y va fort », ça fonctionne plutôt bien dans l’ensemble.

Adaptant un déjà fascinant polar éponyme de Dennis Lehane (tout comme le grand Clint l’avait fait avec Mystic River), Scorsese a trouvé le terrain propice à toutes les expérimentations filmiques. Plongeant un pas très reluisant marshal Daniels (Di Caprio) de la cuvette d’un chiotte à une île – prison – hôpital psychiatrique glauquissime, il avait matière à faire bouillonner son imagination. Décor fascinant, histoire à tiroirs, peuplés d’habitants tous potentiellement dingos, et en tous les cas tous dangereux. Le suspens et la boule au ventre arrivent très tôt, dès l’apparition de ce ferry bâteau fantôme sur les eaux sombres et ne lâche (presque) plus. Malheureusement, quand on a lu le bouquin, et que la mémoire vous revient dès le début du film sur les tenants et aboutissants du schmilblick (un peu à cause de Di Caprio, qui justement en fait un peu trop au départ), l’intérêt se perd parfois : des scènes deviennent évidentes et sans mystère, on trouve parfois le temps un peu longuet, Scorsese franchement lourdingue sur certaines scènes (aïe aïe aïe l’image des camps… pfff) et la m

usique assourdissante inutilement.

Outre ces quelques réserves, le film reste quand même vraiment impressionnant de maîtrise. C’est virtuose, aucun doute là-dessus, et un tel sujet le nécessitait. Dans les mains d’un tâcheron, le film aurait été complètement brouillon. Fascinant la manière dont Scorsese réussit à mêler les rêves, les hallucinations et la réalité. C’est d’ailleurs dans ces passages que le film m’a le plus bluffé : quand Daniels rêve à sa femme morte dans leur appartement en feu, il la serre dans ses bras, elle brûle, de l’eau ruisselle de ses mains, il se réveille, de l’eau coule du plafond. Magnifique. Un peu eu la même impression que dans les scènes oniriques du magnifique Tetro : le cinéma c’est l’endroit où tout peut se produire, où l’imaginaire d’un metteur en scène peu remettre en cause la réalité et la logique du monde, s’échapper, s’évader des lois de la physique. C’est d’ailleurs l’évasion, la fuite, le véritable thème de Shutter Island : l’évasion d’une patiente pour révéler l’évasion mentale, causée par une réalité trop lourde à supporter, vers une fantasmagorie où les douleurs seront plus supportables (pour Daniels), ou vers la mort provoquée (Dolores).

Scorsese a également eu l’intelligence d’ajouter une fin très légèrement différente de l’originale, histoire de ne pas trop frustrer le lecteur-spectateur. C’est très malin. Un très bon Scorsese.

Chronique film : Mother

de  Joon-ho Bong. 

Parfois un peu collant l’amour maternel non ? Clique.

J’ai bravé la neige et le verglas pour aller voir Mother sur des conseils avisés. Mais comparé à la volonté de la mère du titre, c’est de la gnognote mon périple. Parce que quand même, l’instinct maternel ça déménage.

Pas de doute, Joon-ho Bong n’est pas manchot de la caméra. Dès le premier plan le film est sublime dans ses cadres, ses couleurs. On retrouve très vite la patte de l’auteur de The Host : le héros du film est un peu limité, et fait évidemment penser au papa de son précédent long métrage. Dans Mother, ce n’est plus le père, qui tente de sauver son enfant, mais une mère, La Mère, on pourrait dire. Aussi tentaculaire que la bestiole de The Host, elle couve son fils benêt d’une attention de poulpe. On sent que cette overdose d’attention a des racines profondes, et la suite le confirmera. Et puis un jour, tout bascule. Le gars est accusé du meurtre d’une jeune lycéenne. Culpabilité trop évidente, la mère refuse l’enfermement de son fils et, sans argent et sans soutien, part à la recherche du coupable. C’est un véritable parcours du combattant.

Le film à ce moment là oscille entre plusieurs styles suivant les tableaux et situations vécues par la mère : entre gros mélo, polar, et même comédie. Tout est réussi, Mother est sans aucun doute un très beau film. Mais ce n’est pas le chef d’oeuvre annoncé (tout comme The Host d’ailleurs, un excellent film de frousse, mais pas géniallissime non plus.) Mother souffre de plus d’un vrai problème de rythme et de durée. Le film, à force de changer de style, et malgré l’unité visuelle, finit par s’étirer et par manquer de centrage. Ce ne sont pas les scènes lentes qui plombent le film, mais plutôt ce patchwork un peu éclaté. C’est dommage. J’ajouterai (et je vais probablement me faire lyncher), que l’actrice principale, visiblement une grosse vedette coréenne, ne m’a pas du tout convaincu, elle m’a même un peu gavé.

Mais que ça ne vous empêche pas d’aller voir Mother. Un très beau film de début d’année.