Chronique théâtre : Morituri

de Philippe Malone.

« Lorsque j’ai débuté, je me souviens encore, mes mimiques fébriles mes quintes orageuses firent que l’on misait peu sur ma carrière politique. Trop prompt à réagir disait-on, pas assez réfléchi, mes saillies malhabiles souillaient de tâches laides la monochromie des tons que chérissait l’époque. »

Il n’y a pas beaucoup d’auteurs qui me font ça. Mon inculture est immense me direz-vous. C’est vrai. Mais il n’y a pas beaucoup d’auteurs qui, dès la deuxième ligne de texte, font s’élever ma voix pour cajoler chaque mot. Tant de précision méticuleuse, tant de musique dans ces phrases, tant de rythmes internes, d’alexandrins parfaits et modernes, de mots jetés, tour à tour lisses et heurtés, que je ne peux m’empêcher de lire à voix haute de manière quasiment inconsciente. De mémoire Racine, Beckett et parfois Baricco réussissent à me mettre en transe « lectur’active ». Généralement, j’ai la lecture plus intérieure. On va dire que je m’emporte, concentrons-nous plutôt sur le texte, ce sera plus intéressant.

Après quelques recherches et une rectification, Morituri a été écrit en 1998. Après la lecture, cette date est complétement surréaliste, tant le texte semble être une réaction viscérale post 6 Mai 2007. M. Malone aurait-il des dons de voyance, ou alors une perception, un sens de l’anticipation si aiguisés des choses qu’il est capable de les analyser avec finesse avant même qu’elles ne se produisent réellement ? Monologue intérieur poétique et violent, Morituri nous embarque dans l’accession au pouvoir d’un homme politique brun. Tout y est, rien ne manque de la simplicité du processus et de son cynisme. En miroir, c’est aussi le constat de l’échec d’une démocratie, de la démission de tout un peuple et de ses pulsions auto-destructrices. Je ne prèfère rien dévoiler de plus, à part vous encourager à vous jeter sur ce texte court, à l’intelligence et à l’écriture dévastatrices.

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Un peu plus de Malone ici et .

Chronique film : La Zona

de Rodrigo Pla.

La Zona est le film le plus triste et désespéré que j’ai vu depuis longtemps. Sous ses dehors de film de genre (anticipation d’un futur très proche, polar ?), la Zona fait finalement un état des lieux du monde et de la direction dans laquelle il va. C’est pas peu.

Trois gosses des bidonvilles de Mexico pénètrent par effraction dans une zone résidentielle luxueuse et ultra sécurisée. Les résidents ont la gâchette facile et tuent 2 des gamins en « légitime défense ». Le troisième réussit à s’échapper… mais pas à sortir de la « zone ». Il se trouve enfermé dedans, traqué par des millionnaires paranoïaques et adeptes de l’auto-défense .

Le constat est glacial d’un monde inexorablement coupé en 2 par un mur et des barbelés. Il n’y a pas grand chose à sauver, et aucun des deux côtés du mur n’est épargné. A l’intérieur de la zone, c’est le protectionnisme, l’immonde cruauté des gens dont l’argent fait qu’ils peuvent tout se permettre. On a envie de hurler devant tant de cynisme, tout en se rendant bien compte que ces méthodes existent déjà, et que ce n’est en rien de la SF. A l’extérieur de la zone, le monde est corrompu, et ne désire qu’une chose, c’est arriver à sucer le fric des richards de la zone.

La force du film c’est de réussir à contrebalancer cette dichotomie par quelques personnages plus ambigus, et assez finement dessinés. L’image est intéressante, un peu « luisante » et très sombre, et la musique, noire et profonde apporte une vrai plus. Là où ça pêche un peu, c’est du côté de la mise en scène, assez souvent « série-tv » (j’ai pas mal pensé à Dark Angel par exemple). On imagine ce qu’aurait pu donner un tel sujet réalisé par un maître de la mise en scène, et la meilleure utilisation des caméras de surveillance par exemple, qui reste vraiment très sage et peu inventive ici.

Reste un film OVNI, courageux, dont la forme sert à porter un vrai message politique et un cri d’alerte sur l’évolution de la société. Bien bien.

Chronique livre : Oreille rouge

d’Eric Chevillard.


Clic sur l’oeil pour faire « Ouahhhhh ».

Un pur moment de bonheur que ce petit ouvrage, écrit par un véritable maître de la formule fine qui fait mouche (pour s’en convaincre, aller faire un tour ici, c’est un régal quotidien).

Oreille rouge est écrivain. Oh pas du style de Conrad, non, un écrivaillon casanier, mais fanfaron, qui parle plus qu’il n’écrit. Invité en résidence au Mali, il s’en flatte partout et à qui veut l’entendre, sans avoir l’intention d’y mettre les pieds. Mais voilà, à force de clamer partout qu’il sera sans doute en Afrique à ce moment là, il est pris au piège de sa vantardise, et se retrouve contraint à franchir la douane aéroportuaire. Son séjour au Mali est un condensé grinçant du comportement touristique de l’occidental moyen, qui a toujours l’impression de vivre intensément un pays, alors que, quoi qu’il fasse il ne fera qu’en frôler la surface. Pas par mauvaise intention. Oreille Rouge fait des efforts, mais, que voulez-vous, il n’est pas du Mali, il n’est pas d’Afrique, il n’est finalement que de chez lui, chez lui étant les 4 murs de son appartement.

L’écriture d’une incroyable concision, précision, humour fait merveille. C’est très drôle, mais on ne peut s’empêcher de tortiller sur sa chaise, un peu mal à l’aise, tellement, finalement on s’y retrouve dans ce type médiocre. On est tous comme ça, l’impression d’avoir vécu un pays du moment qu’on y a passé 3 jours. On se moque de lui quand il se fait balader par un gamin qui lui promet de l’emmener voir des hippopotames, ou quand il a l’impression de voir un lion bouffer une gazelle, alors que c’est un chien qui garde sa chèvre. Ses envolées lyriques pour son ode à l’Afrique s’arrêtent nettes dès le premier vers (« Affrique ! Afrique ! ») de manière grotesque. On rit. Jaune. Mais on rit franchement.

N’hésitez pas à vous plonger dans ce tout petit bouquin, dont chaque phrase signifie plus que tout ce qu’on pourrait écrire dessus.

A lire aussi, la parfaite critique du non moins parfait Gols ici.

Chronique film : A bord du Darjeeling limited

de Wes Anderson.

Un petit rébus vachement dur :

C’était mon week-end « Anderson », après l’énorme « There will bu blood » de P.T. Anderson, voilà le tout petit « The Darjeeling limited » de son homonyme Wes. S’il fallait résumer le film en un mot, ce serait : « Bouarf ». Mais bon, je sens qu’il faut que je développe un peu.

Pourtant assez fan de ses précédents films, La famille Tenenbaum, et surtout sa tordante « La vie aquatique« , The Darjeeling limited, m’a laissé de marbre, avec une furieuse envie de piquer un petit somme dans les confortables fauteuils de velours rouge.

Trois frères séparés par la vie, partent en pèlerinage mystique dans un train indien, afin de rejoindre leur mère devenue bonne soeur sur les contreforts de l’Himalaya. C’est absolument cousu de fil blanc, il ne se passe pas grand chose, et tout l’intérêt repose sur le jeu inexpressif des acteurs. Malheureusement, n’est pas Bill Murray qui veut et ces trois là ne lui arrivent pas à la cheville. Ils finissent par être gavants de non-jeu : « oohhh spectateur, regarde comme je suis un acteur décalé de cinéma indépendant décalé ». Ben ça ne fonctionne pas. L’apparition d’Anjelica Huston à la fin du film apporte une petit lueur d’espoir, voilà enfin un oeil qui pétille. Malheureusement, elle se casse au bout de 5 minutes pour fuir ses trois imbéciles de fils. Comme on la comprend, et comme on l’envie.

A part ça, le film est joli comme tout dans ses cadres, ses couleurs, mais 1h47 pour une carte postale de voyage c’est un chouia long. Voilà. On retiendra la renversante présence de Natalie Portman dans le court-métrage prologue au film, la brève apparition d’Anjelica Huston et les jolies couleurs de l’Inde… le reste, faut vite effacer.

La réponse au rébus :

Chronique film : There will be blood

de Paul Thomas Anderson.

Qu’on aime ou pas, voilà un film qui force le respect tant il va au bout de son propos, sans peur de l’extrême. Il n’est pas ici question de l’odyssée du pétrole, comme je le pensais en entrant dans la salle. Le propos est à la fois plus intime : l’itinéraire d’un homme ambitieux, misanthrope et plongeant peu à peu dans la folie, et plus vaste : une métaphore des fondements de l’Amérique, l’amour du pouvoir, de l’écrasement de l’autre par le fric ou par la religion.

Le début est littéralement bluffant, au moins 15 minutes sans une parole prononcée à chercher des cailloux dans le ventre de la terre. Pas de lumière, pas d’action. Un grand moment de rien. Ça se tortillait gentiment dans la salle, visiblement, on était là pour voir Daniel Day Lewis faire son show. Le reste du film est une longue attente : on travaille dans les profondeurs de la terre, puis on remonte (si jamais on ne se reçoit pas un godet sur la tronche) dans le désert cramé, et on attend que ça jaillisse. On cherche alors un terrain plus grand, on essaie de convaincre les locaux de vendre, on fore, on creuse, et on attend. De temps en temps un accident, mais, après tout, la vie continue.

On assiste donc au portrait d’un homme opaque, dont on ne connaîtra pas les motivations, ou alors de manière partielle. C’est assez étrange cette façon de passer tout le film dans l’expectative, la curiosité, le cul entre deux chaises, ce n’est en aucun cas un film confortable. A la fois fascinant cet homme, et totalement repoussant. Sa persévérance, sa ruse, force une certaine forme d’admiration, mais elles sont totalement perverties par son cynisme et sa misanthropie. Il ne construit son empire que pour mieux pouvoir rejeter l’humanité dans son entier. Les hommes ne sont que des outils pour lui, qu’il utilise et qu’il jette, notamment l’orphelin qu’il a recueilli et élevé comme son fils, simple pion destiné à attendrir les vendeurs de terrains pétrolifères potentiels.

Alors oui, Daniel Plainview est un personnage totalement extrême, absolument énorme, qui finit en épave dans son immense demeure, affalé dans sa pièce de bowling. Il a réussi à écarter son dernier adversaire, l’ultime quille du jeu, le dernier obstacle de son immense obsession. Daniel Day Lewis en fait mille tonnes, oui, mais seulement dans les 20 dernières minutes du film, quand le personnage est entièrement dévoré par la paranoïa. Le film met à égalité parfaite la soif de pouvoir de l’ « oilman » et du faux prédicateur. Deux facettes d’une même médaille, même cynisme, même but, mais des moyens différents pour y parvenir.

Absolument renversante, la musique du film fait grincer des dents. Accords dissonants au violon qui s’étirent pendant des dizaines de minutes sur l’attente brûlante de l’or noir, c’est méchamment couillu, hors-normes et ça a dû faire sauter quelques dentiers (renseignements pris, le compositeur est Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead, un peu la grosse classe quand même). Bref, film boursouflé comme disent les Inrocks, certes, on est clairement dans l’excès. La métaphore avec le fonctionnement actuel de l’Amérique est énorme, et ne s’embarrasse pas de délicatesses. Par exemple, le plan sur les deux frères assis sur la plage est extraordinaire : le cadet raté, la tête penchée dans l’ombre, et l’aîné qui a réussi au soleil. L’aîné se lève, sort du cadre. Le cadet lève la tête qui se retrouve en pleine lumière. Concurrence évidente du petit frère. La réaction de Daniel Plainview sera immédiate.

On est dans le symbolisme appuyé, mais évident, et ça fonctionne à merveille. Anderson va au bout de son concept, allonge les plans d’attente au maximum (on regarde flamber un puits de pétrole pendant 10 bonnes minutes), réduit l’action au strict nécessaire. Inconfortable et fascinant.