Chronique film : Lust, Caution

d’Ang Lee.


                                                    (dessin de Klimt, « Papiers érotiques », publié aux éditions Gallimard, j’vous conseille)

Encore toute à mon souvenir lacrymal de Brokeback Mountain, je suis allée voir Lust, Caution, sans en savoir grand chose, et avec une bonne dose de méfiance, les critiques étant pour le moins mitigées. Mes doutes ont été levés très vite, tant la douceur, la fluidité, la justesse de la caméra d’Ang Lee font absolument merveille. Comme dans Brokeback mountain, on a l’impression que cette caméra réussit à toujours être exactement à la bonne place, sans voyeurisme, sans distance excessive. Juste là où elle doit être. C’est virtuose sans crânerie, humble et très cinématographique.

Shanghaï pendant l’occupation japonaise. Mme Mak joue au Mah Jong chez Mme Yee. Sourires de société, les femmes parlent, trompent leur ennui en perdant de l’argent. M. Yee fait un passage éclair. Soudain, Mme Mak se rappelle un rendez-vous et s’éclipse. Dès ce moment là, le spectateur est électrisé. Quelque chose s’est passé. En un regard. Puis débute un grand flash-back, on pourrait même dire que c’est la séquence d’introduction qui constitue le flash-forward. Petite introduction pour appâter le spectateur sur l’origine et le dénouement de cette histoire. Quatre ans plus tôt, Mme Mak, n’est pas Mme Mak, mais Wang, une jeune étudiante à Hong-Kong. Pour l’effort de guerre, elle rentre dans une troupe de théâtre engagée dans la propagande nationaliste (belle réflexion sur l’art comme outil au service de la lutte, comme catalyseur des volontés) . Son talent d’actrice vite prouvé, la troupe s’engage dans une action clandestine, tuer M. Yee, chef de la milice ou un truc comme ça, mais surtout sympathisant avec les nippons. M. Yee est incroyablement prudent, et l’approcher est difficile. Wang est toute désignée pour faire amie-amie avec Mme Yee, afin d’approcher M.Yee. Après quelques bouleversements historiques et un retour à Shanghaï, Wang devient la maîtresse infiltrée de Yee, leurs rapports sont troubles, violents, SM, mais en même temps absoluments passionnés, amoureux et même romantique. Yee confie une mission secrète à Wang, branle-bas de combat dans les rangs de la résistance. La mission est en fait le choix d’un diamant chez un bijoutier…

Le film est émaillé de scènes sublimes, parfois fugaces (Wang sort la tête de la fenêtre d’un bus pour attraper une goutte de pluie avec la langue), parfois plus longues. Dans un restaurant japonais, Wang chante une chanson d’amour chinoise à Yee. Acte de résistance, acte d’amour. D’abord éloignée de lui, comme sur scène, elle s’approche doucement. Le sourire, amusé, ironique, condescendant de Yee devant sa « geisha », change au fur à mesure de l’approche de Wang, pour finir dans la douceur et les larmes. Un magnifique moment de cinéma. Lust, caution, est un film tout en réflexions, réflexions des miroirs, des vitres, de verres de vin, ou du diamant final. Les gens ne sont pas ce qu’ils semblent être, juste des reflets d’eux-mêmes, des pantins, des comédiens, qui ne vivent pas leur vraie vie, mais la vie que l’Histoire leur impose. Dans la scène du restaurant japonais, il n’y a pas de miroir, pas de vitre, pas de verre, mais des murs de papier et des bols. Yee est maintenant seul face à sa maîtresse, seul face à lui-même, à ses sentiments réels. Pas de double en réflexion, juste la nudité de l’être.

Outre une magnifique histoire de passion amoureuse trouble, sado-masochiste (Wang, d’abrd dominée, réussie à prendre le dessus, en plongeant dans le noir son partenaire, terrorisé par l’obscurité), Lust, Caution, raconte la façon dont l’intime peut bouleverser l’Histoire, et comment l’Histoire peut bouleverser l’intime. Il est ridicule de réduire ce film à ses quelques scènes de cul, comme il était ridicule de réduire Brokeback… à la scène se déroulant sous la tente. Ces scènes, certes capitales (le corps de Wang, d’abord envahi par l’ennemi, puis, de plus en plus maîtresse, dominante), instructives (je ne suis même pas sûre que certaines positions soient dans le Kâma Sûtra), ne sont que la matérialisation corporelle d’un conflit intime et historique beaucoup plus ample. Et finalement c’est souvent le thème des films de Lee, la difficulté d’exister tel qu’on est vraiment. Respect.

Chronique film : No country for old men

de Joel et Ethan Coen.

Je suis absolument furax d’avoir perdu trois heures de mon we pour aller voir ce film (je compte le trajet hein). Emmerdée je me suis, et ce n’est pas peu dire. Je n’ai pas été prise une seule seconde, pas intéressée, pas amusée, pas interpellée, l’oeil las, et la bouche qui baille. Pourquoi ? Les acteurs sont irréprochables, Bardem impressionnant, la mise en scène virtuose, y’a plein de scènes cracras à souhait. Les Coen savent jouer des changements de rythme pour faire monter le suspense, étirer des scènes, les silences, puis tout accélérer, de préférence dans un bain de sang. De ce côté-là, pas de souci. Le problème, c’est qu’ils l’ont déjà fait, que les bains de sang ne sont intéressants que s’il y a quelque chose derrière, un humour, une distance. Mais là, ce n’est pas le cas, ou peut-être un peu trop. Les Coen se veulent dorénavant penseurs, et leur histoire n’a qu’un but que de parler de la rémanence et de l’indestructibilité du Mal, avec un soupçon de pointe de « c’était mieux avant », dont ils essaient de se défendre dans une scène parachutée. C’est poisseux, plein d’une nostalgie voilée à deux balles, et même la mise en scène ultra-calculée n’arrive à m’enlever de la tête que les Coen sont en train de devenir des pépés, et ça, ça fait mal. A movie for old men. Allez, on oublie.

Chronique film : Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street

de Tim Burton.

Burton réalise avec cette tragédie musicale son film le plus désespérément sombre, et ce, dès le générique, magnifique, avec ses gouttes de pluie mêlées de sang qui tombent au ralenti sur un Londres dégoulinant d’humidité poisseuse. Le barbier Benjamin Barker, revient à Londres, après 15 ans de bagne, afin de se venger d’un juge libidineux qui a poussé sa femme à la mort et a enlevé sa fille. Sous le nom de Sweeney Todd, le barbier revanchard, aidée d’une pragmatique et moralement douteuse tenancière d’auberge, tente d’attirer à lui ses bourreaux pour les faire passer de vie à trépas.

Malgré la noirceur du film, il y a un plaisir extraordinaire deBurton, et de ses acteurs, ça se sent, et c’est donc incroyablement communicatif. Burton réalise un film à la fois bourré de références et très créatif. Je dois avouer qu’il m’a semblé y voir pas moins de 4 révérences au Dracula de Coppola, ce qui m’a fait pointer une larme à l’oeil (le bateau qui accoste dans le brouillard, la caméra qui parcourt les rues en accéléré, le sang sur le portrait de l’aimée, et enfin la belle scène finale). Visuellement, le film est une pure merveille, avec sa photo désaturée, et ses décors étouffants. Malgré des excursions dans un Londres décati, défait, le film se déroule quasiment en huis-clos. Ce qui différencie Sweeney Todd de tous les Jack l’Eventreur et autres serial-killers, c’est qu’il ne traque pas ses proies, il les laisse venir à lui. Il consent à une apparition sur le marché pour « faire sa pub », mais ce sera tout. Ce n’est pas anodin. Le barbier reste enfermée dans sa boutique, qui est également son ancienne demeure. Il est incapable de se défaire de son passé, de l’oublier, de passer à autre chose. Dans cette pièce, les lames de ses rasoirs, et les miroirs brisés lui renvoient des reflets déformés du présent, comme pour prouver son irréalité. Sweeney est donc bien enfermé dans ses souvenirs, et toutes les personnes pénétrant dans cet univers n’en ressortiront pas. Les souvenirs sont un piège mortel. A côté de lui, Mrs Lovett, l’aubergiste, lui parle de remariage, s’imagine déjà en couple, une maison au bord de la mer (surréalistes scènes turquoises, au milieu de cet océan de noirceur). Les scènes entre ces deux là, sont les plus belles, et les plus tristes.

Malgré quelques longueurs, une musique parfois un peu trop « musical » (Depp et Carter s’en sortent néanmoins vraiment pas mal), Sweeney Todd est un beau film, noir, sans espoir. Une réussite.

Chronique film : La visite de la fanfare

de Eran Kolirin.

L’orchestre de la police d’Alexandrie est invité par un centre culturel arabe en Israël. Suite à une erreur de lecture, l’orchestre se trompe d’autobus, et atterrit dans une ville affreuse, bétonnée, poussée au milieu du désert. L’apparition de ces musiciens, dans cette cité blafarde, quasi-morte, sert de catalyseur à ses habitants, de souffle de vie ou d’exutoire : un restauratrice en mal d’aventures (très belle et intrigante Ronit Elkabetz), un jeune homme qui a bien du mal avec les filles, et un père de famille écrasé de solitude.

Voilà un film qui vaut bien mieux que son titre, d’abord il ne s’agit pas d’une fanfare, mais d’un orchestre, ce qui a provoqué un soulagement majeur chez moi quand la bobine a démarré, ensuite, ce n’est pas un remake israélien des Virtuoses, ce qui est tout de même une bonne nouvelle. Non, La visite de la fanfare se situe plutôt dans une veine parfois Kaurismakienne, parfois Sundancienne, bref, un petit truc joli, poétique, simple, intelligent, et quasi-inattaquable. C’est très joliment filmé, les cadres sont léchés, avec une photographie intéressante, notamment lors des scènes de nuit. La nuit, les personnages, filmés en clairs-obscurs, révèlent leur part d’ombre, leurs fêlures, ce que la lumière aveuglante du jour ne permet pas.

L’ensemble se regarde très agréablement, et quelques scènes se détachent nettement du lot, atteignant une poésie très touchante. Ce sont essentiellement des scènes muettes, petit ballet de gestes : le violoniste apprend au gars qui a du mal à draguer, les gestes qu’il faut faire pour approcher une fille, ce qu’il met aussitôt en pratique dans une chorégraphie légèrement désynchro très mignonne, où le chef d’orchestre qui n’arrive pas à mettre des mots sur les sensations que lui procure la direction d’un orchestre et qui se contente de lever les bras et de diriger des musiciens fantômes. Film très gentil quoi, mais un peu dénué de fond, ça reste léger, léger, un peu superficiel, sans la noirceur et le désespoir kaurismakien. Dommage, il y a de vraies bonnes idées, de vrais bons acteurs, et un joli sens de la mise en scène.

Chronique film : It’s a free world

de Ken Loach.

Ange est blonde, siliconée, et travaille comme recruteuse pour une grosse boîte dans les pays de l’Est. Elle a une grande gueule et fait de l’abattage. Dans un mouvement d’humeur, et refusant un pelotage, elle balance un verre dans la gueule d’un client. Erreur fatale, de retour en Angleterre, elle se fait virer aussitôt. Ne se laissant pas abattre, l’opprimée monte de manière illégale sa propre boîte de recrutement.

En parcourant les critiques, ce qui revient le plus souvent, c’est l’ambiguïté du personnage d’Angie. Ambiguïté mes fesses, Angie est une vraie salope, la preuve, c’est la sosie de Tatiana de Secret Story . Elle n’a aucun scrupule, marche sur la gueule de tout le monde, abandonne son fils à ses parents atterrés par les choix de leur fille, aucune tendresse pour personne, sauf pour un gars de passage. Outre recruter des esclaves pour les entreprises peu scrupuleuses, Angie devient également marchande de sommeil, utilise ses recrues à des fins purement sexuelles. Bref. Pas très recommandable.

Ce n’est pas dans le personnage d’Angie que réside l’ambiguïté, c’est dans la manière de l’appréhender. La mise en scène très plate, très neutre, sans parti pris, assez éloignée de ses habituels engagements, nous donne toute latitude pour réfléchir par nous même. Loach a dépassé le stade émotionnel, pour nous livrer un constat froid, et finalement très désabusé. Ange est-elle autant victime que bourreau dans une société qui pousse les gens aux extrêmes pour s’en sortir ? Elle peut être considérée comme le simple produit, le résidus d’une société en déliquescence. La société accouche de ce qu’elle mérite : d’une grande puissance possédant le pouvoir sur la totalité du petit peuple, la société évolue vers un système où les plus faibles réussissent à exploiter toujours plus faibles qu’eux. Constat amer, et pourtant réel.

D’un autre côté, on peut considérer Angie comme un véritable monstre. Certes, le contexte social est difficile, mais ses choix sont absolument indéfendables. Tant et si bien que, quand elle se fait rétamer par des ouvriers qu’elle n’a pas payés, ou quand ils font semblant de kidnapper son gamin, on exulte, on voudrait la voir réduit en charpie, broyée par ces vies qu’elle a piétinées. Que Loach révèle ainsi nos plus sombres mauvaises pensées, et notre soif de sang et de vengeance, ça c’est quand même nouveau. On regrette un peu que ce ne soient pas les flics, oul’Etat qui s’en prennent aux activités illégales d’Angie. Non. L’Etat , est absolument absent du film, sauf au travers des services de l’immigration, service punitif au possible.

Le film n’est décidément pas moral, et aucune note d’espoir n’éclaircit l’ardoise. La fin est absolument désespérante, puisque pour rembourser les employés qu’elle n’a pas payés, l’héroïne repart dans les pays de l’Est , pour recruter de pauvres gens plein d’espoir en un avenir meilleur. Le cercle est vicié. Ainsi va le monde. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est que le grand militant social qu’est Loach perde l’espoir. Si les plus irréductibles désespèrent, reste t’il encore quelque chose à sauver ?