Chronique livre : Envoyée spéciale

de Jean Echenoz.

envoyeespecialeNon mais que ça fait du bien parfois qu’on vous raconte une histoire et comme il le fait bien Jean Echenoz. Parce qu’avouons, Envoyée spéciale n’a probablement guère d’autre ambition que de nous faire prendre du plaisir, et ça fonctionne remarquablement bien.

D’abord grâce à cette histoire, rocambolesque, aux multiples pistes que l’auteur se plaît à brouiller, puis dévoiler avec un savoir-faire d’horloger suisse. Ensuite grâce à son style inimitable, mélange de virtuosité indéniable et de légèreté taquine. Chez Echenoz, quelque part, on se sent à la maison ou avec des amis de longue date : tout est balisé, connu, facile, simple mais jamais simpliste.

Parce que c’est tout de même un festival. Festival d’inventivité romanesque d’abord, les histoires se croisent, s’entremêlent, dans une tapisserie complexe et farfelue. Festival d’humour, l’auteur y est omniprésent et s’amuse comme un fou à brouiller les pistes, à balader le lecteur. On a l’impression d’être pris par la main par un guide espiègle qui nous promène dans le temps et l’espace de son histoire. Mais Envoyée spéciale est aussi, mine de rien, un festival d’érudition, mais une érudition joyeuse, qui ne s’impose jamais et sert en permanence l’histoire. On se demande d’ailleurs si tout le livre n’est pas destiné à conduire le lecteur par le biais des pérégrinations de ses personnages dans cette très mystérieuse DMZ coréenne.

Alors évidemment, Envoyée spéciale ne révolutionnera pas votre vision de la littérature, mais tout de même, entre nous, qu’est-ce que c’est bon.

Ed. Editions de Minuit

Chronique livre : Ce que j’appelle jaune

de Marie Simon.

cequejappellejauneDifficile pour le lecteur, ou plutôt la lectrice que je suis, de parler de ce livre qui oscille sans cesse et jusqu’à la fin entre grand cri d’amour et déballage impudique. Difficile parce que Marie Simon y aborde des thèmes qui me touchent assez personnellement, comme beaucoup d’autres, sans aucun doute et qu’elle le fait sans filtre, sans circonvolution, en s’entaillant le ventre de bas en haut et en se sortant les tripes.

Tout ça ne s’écrit sûrement pas. Ce serait gênant pour tout le monde, et puis ça ne sert à rien.

Viscéral donc, parfois un peu trop, le lecteur ne se sent donc pas forcément à se place. On pense à Emmanuel Carrère et son roman russe parfois, dans cette façon de ne pas prendre de distance et de plonger le lecteur dans son intimité, ou du moins dans l’intimité de son héroïne. Il faut avoir du courage pour faire ça, de l’inconscience aussi peut-être. Ce n’est clairement pas mon truc en tant que lectrice, mais aussi sans doute parce que ça réveille chez moi des choses que je n’aimerais rien tant que voir enfouies à coups de bottes.

Personne pour veiller à ne pas l’abîmer d’avantage (…).

Pourtant, impossible de lâcher le morceau. Parce que quelque part il y a de l’énergie dans cette écriture, de la poésie et beaucoup d’amour. C’est quand elle parle de l’enfant, de cette vie qui enfante sa mère autant qu’elle l’enfante que le livre devient infiniment touchant. Débarrassée de ses peurs, elle donne voix à l’enfant, cet enfant qui s’est imposé à elle et qu’elle a accueilli comme une évidence. L’enfant dicte, impose, modèle celle qui lui donne vie ou plutôt la révèle à elle-même.

Elle sera ma mère, ma seule maman, mon amour-corps. Je ne l’observe pas, c’est inutile. Je la connais, c’est moi qui l’ai faite.

C’est beau, bancal, écorché, trop long, touchant, maladroit et puissant. C’est un livre sur le fil, fragile, plus roseau que chêne, et en tous cas plein de promesses d’écriture à venir.

Ed. Editions Léo Scheer

Chronique livre : Consumés

de David Cronenberg.

IMG_20160318_211234Parfois, on est sentimental. On se rappelle de grands souvenirs de cinéma, déjà anciens et on a envie de retrouver une sensation, un frisson, une stimulation. Alors on fait les fous, on achète un livre, écrit par un ex demi-dieu du cinéma et. Rien. Ou presque. Ou un mélange étrange de perplexité, de consternation. D’hilarité même.

Parce que tout de même, Consumés est un assez gros ratage et démontre de belle manière qu’écrire des livres, c’est un métier. Le livre commence comme une espèce de scénario qui pasticherait Cronenberg (le réalisateur) en explicitant tout ce qui normalement, dans son cinéma, passe par l’image. Alors évidemment, ça n’est pas léger léger, même assez lourdement signifiant. Le tout est par ailleurs servi par un style d’une platitude extrême. On ne sait qui conspuer, l’auteur ou la traduction et puis on se dit que non, impossible que la traduction soit en cause, et on a alors une pensée de sympathie pour la traductrice qui a dû se coltiner ces dialogues accablants pendant des centaines de pages. La construction en parallèle pourrait être intéressante et insuffler une certaine dynamique au roman, mais elle est clouée au sol à peu près au milieu, par le monologue d’un personnage racontant une histoire fleuve de manière excessivement littéraire et artificielle. Mon dieu, quel ennui. La fin du roman en revanche apporte sa petite pincée de mystère et de folie, mais bien tard, et sans non plus grand génie.

Cronenberg n’arrive que très rarement à faire naître la curiosité du lecteur au cours de cette histoire biscornue. Certes, on retrouve tous les motifs relatifs aux particularités et motifs récurrents de son cinéma, technologies, sexes, mystères et bizarreries en tous genres. On pourrait donc en tirer toutes les analyses qu’on peut faire de son cinéma. Mais c’est presque trop, une vraie accumulation, on frôle l’auto-pastiche. A quoi bon ?

Alors, comme on est sentimental, on n’arrive pas à lui en vouloir et on ne regrette rien. Mais tout de même, bof bof bof.

Ed. Gallimard
Trad. Clélia Laventure

Chronique livre : Fabrication de la guerre civile

de Charles Robinson.

Un corps raconte toujours une manière de faire la guerre.

FabricationdelaguerrecivileDe temps en temps dans ta vie, tu rencontres quelqu’un dont le cerveau ne tourne visiblement pas à la même vitesse que le tien, dont les capacités d’analyse, de détection de la faille sont sidérantes de rapidité. Charles Robinson fait visiblement partie de ces gens-là. Dans les cités me faisait découvrir un écrivain déroutant et passionnant, Fabrication de la guerre civile m’a donné envie de ululer en courant nue sous la pluie. Non mais sans blague, quelle claque, oh lecteur.

C’est à dire qu’on ne sait pas vraiment pas où commencer avec cette merveille. Suite de Dans les cités ? Roman choral ? Affreux bordel ? Mine de trouvailles ? Explosion poétique ? C’est tout ça à la fois, mais finalement tout ce qu’on pourra en dire sera vraiment trop peu.

Avant le béton et les politiques de la ville, les Cités sont formées comme pour n’importe quel autre point du monde, de familles, d’amitiés et d’amours, incubateurs puissants des malheurs intérieurs.

La capacité de Charles Robinson à manier des dizaines de personnages, de lieux, de registres de langue est à elle seule une raison suffisante pour acheter et lire ce livre. C’est virtuose, aucun doute là-dessus, et complètement bluffant. Un peu comme quand on en arrive à la dernière saison de sa série américaine préférée, que le scénario est parti dans tous les sens et que l’équipe d’auteurs arrive à trouver le truc qui relie le tout, qui met de la cohérence, de la lumière, de l’ordre dans le joyeux bordel, bref à insuffler de la vie. Fabrication de la guerre civile, c’est un peu ça, un concentré de vies, des lignes qui se croisent, une géographie de l’humain, un drame shakespearien labellisé 9-3.

C’était ça aussi, Paris : l’extérieur est joli, mais quand tu pousses une porte c’est le sous-développement locatif. En plus, Paris, c’est un peu loin de tout.

Et revenons un instant sur la capacité d’analyse et de détection des failles (auto-citation), non mais parce que le gars réussit en une phrase à te démonter toute la sociologie d’une génération ou à relever le signifiant dans le moindre bout de tee-shirt. Oui, je sais, je m’explique mal –> vous n’avez qu’à aller l’acheter (astuce !). Pour être plus sérieuse, Charles Robinson a une faculté bluffante à s’accaparer les langages, les symboles (banlieues, institutionnels, politiques…) et à malaxer tout ça pour créer, ou plutôt recréer, réinventer, révéler les codes, les langues, les cadres… tout en les faisant exploser. Il y a beaucoup de pages, et pourtant pas une devant laquelle on ne s’exclame « oh là ! ici ! la belle bleue ! la belle rouge ! ouiiiii ! ». Non mais les « smileys Robinson » quand même, sans rire, génial non ?

Viols, traîtrises, vengeances. A deux millénaires près, nous serions tous dans la Bible.
Vous nous adoreriez.

La virtuosité t’ennuie me diras-tu ? Ce qu’il te faut, ce sont des histoires, des vraies, avec des sentiments, un développement, du drame, un épilogue ? Les romans de petits malins, très peu pour toi ? Mon pauvre ami, il y a tout ça également dans cette merveille. Des amours contrariées sous fond de guerre civile (–>Autant en emporte le vent), des amours fantômes (–>Vers l’autre rive), des amours déçues (–> Nous ne vieillirons pas ensemble).

Il y a tout est plus encore dans Fabrication de la guerre civile, politique, sociologie, drame. C’est passionnant et je ne sais plus quoi faire pour que tu cours chez ton libraire, oh lecteur. Fais-moi plaisir, fais-toi du bien, lis cette merveille.

Ed. Seuil

Chronique livre : Peindre, pêcher et laisser mourir

de Peter Heller.

peindre-couvNon mais comment ils sont forts ces ricains quand ils s’y mettent. Dans son deuxième roman, le très prometteur Peter Heller, découvert en France grâce à la magnifique Constellation du chien, déploie à nouveau des trésors d’humanité poétique et rugueuse.

Un petit mot d’abord sur ce sublime titre français, Peindre, pêcher et laisser mourir (en VO, The Painter…), sorti d’on ne sait où, mais dont on bénit le créateur. Ce titre dit tout du roman et pourtant si peu à la fois.

Un peintre au passé chaotique, englué dans le deuil de sa fille qu’il n’arrive pas à négocier, s’isole pour peindre et pêcher dans un coin de campagne presque perdu. Au cours d’une virée de pêche, il sauve de la main brutale de son propriétaire, une petite jument. L’esprit naïf du lecteur se dit alors qu’on va avoir droit classiquement à une histoire de rédemption et peindrepecheretlaissermourird’acceptation de soi et de sa douleur par le sauvetage d’un être plus faible et fragile. C’est sans compter sur le tempérament légèrement sanguin de notre héros et  l’immense talent de Peter Heller qui nous entraîne dans une course-poursuite échevelée et déchirante, ponctuée par des pauses « pêche, peinture et flash-back » sidérantes d’audace et de beauté. Oui, il y a de l’audace à « casser » sa ligne narrative de cette manière-là, quand le mec à envie de pêcher, il largue tout pour pêcher, quand Peter Heller a envie de raconter le frétillement de la truite et le comportement de la mouche, il largue tout pour raconter le frétillement de la truite et le comportement de la mouche. L’auteur réussit à faire coïncider la forme de son roman avec la complexité de son personnage, sans chercher le confort pour le lecteur et les chemins balisés.

Ce qui bluffe dans ce roman, c’est sa capacité à révéler les nuances. Comme les peintures du héros, compositions faussement simples et naïves, Peter Heller réussit à superposer les couches de complexité dans les agissements de son héros, sans oublier d’ailleurs ses personnages secondaires, bigrement réussis. On est complètement fasciné notamment par le « traqueur vengeur », sorte de double négatif du héros, à qui on doit un final tout en ambiguïté.

Rugueux, mal peigné, parfois bancal, Peindre, pêcher et laisser mourir contient tellement d’intelligence, d’humanité, de finesse et d’honnêteté qu’on ne peut que hurler de joie et vous conseiller avec insistance la lecture de ce roman magnifique et poignant.

Trad. Céline Leroy.
Ed. Actes Sud.