Chronique Livre : La Possibilité d’une île

de Michel Houellebecq.

Il a fallu toute la force de persuasion de deux personnes pour me convaincre à mettre le nez dans ce bouquin, échaudée que j’étais par le souvenir catastrophique de certaines particules élémentaires. Ils avaient raison. J’ai été terrassée par ce livre, foudroyée par le regard lucide et la plume acérée de Houellebecq.

Deux récits se croisent dans deux temporalités différentes : celui de Daniel, comique cynique à succès du XXIème siècle, et celui de son clone, plusieurs millénaires plus tard, qui commente la vie de son lointain ancêtre. Même ADN pour deux modes de vie diamétralement opposés. Si Daniel, premier du nom, affecte une haine de l’humanité sans fond, il n’est à la recherche que d’une chose, l’Amour. Sous ses propos souvent limites, se cachent le gouffre immense du manque de tendresse, la peur du vide, l’angoisse de la mort. Tout en rejetant l’idée même de paternité, sa terreur de la fin, et surtout de la vieillesse, le pousse dans une réelle fascination pour les travaux scientifiques d’une secte promettant la vie éternelle. Il accédera réellement à cette vie éternelle, via le clonage. Mais cette vie, régulièrement renouvelée par la mise en circulation d’un nouveau Daniel, n’a plus rien à voir. Pas de contacts humains, pas d’amour, pas de baise. C’est une vie purement intellectuelle consistant à se replonger dans les souvenirs de l’ancêtre, à essayer de comprendre ses motivations, ses choix. Mais quand il n’y a plus d’envie, plus de désirs, plus de décisions à prendre, plus de futur incertain, cette compréhension disparaît.

Malgré quelques légères longueurs, le roman est bouleversant de bout en bout, notamment dans ces dernières pages, modestes et ambitieuses, qui essaient en quelques lignes, et réussissent, à définir ce qu’est la vie. Au détour des lignes, Houellebecq assène des vérités, mine de rien, et sans esbroufe. La Possibilité d’une île fait partie de ces oeuvres qu’on pose en se disant « ce gars là a tout compris ». Oui, il a tout compris à l’Homme, ses élans et sa peur au bide, sa misanthropie et son indulgence à pardonner la faiblesse humaine. C’est moralement contestable, et humainement indispensable.

Chronique livre : La Tante Julia et le Scribouillard – 1977

de Mario Vargas Llosa.

Voilà un livre surprenant de la part de l’auteur de La ville et les chiens livre durissime sur une école militaire de Lima. La Tante Julia et le Scribouillard, roman semi-autobiographique est une merveille d’humour, de tendresse et d’amour.

Mario (Marito), vaguement étudiant en droit, rêvant d’écriture, travaille à la rédaction de dépêches pour une radio nationale. Arrivent en parallèle dans sa vie, deux boliviens : la Tante Julia, jeune tata par alliance, veuve, agaçante, et séduisante, et Pedro Camacho, écrivain de « radio-novelas », infatigable « scribouillard » de talent, capable en quelques semaines de rendre accros la moitié du Pérou à ses séries. La construction du roman, très précise, fait alterner l’histoire de Mario et Julia, magnifique histoire d’amour « impossible », entre ce morveux d’à peine 18 ans, et cette femme-faite de 32 ans, et quelques épisodes des novelas de Pedro Camacho. Ces épisodes, délirants, énormes, émaillés de situations « amourgloireetbeautéesques », tiennent en haleine, comme si on était une ménagère de plus de 50 ans, l’oreille collée au poste. Rien n’échappe à Camacho , amours interdites, phobie des rongeurs, et velléités meurtrières, tout ce qui excite nos plus bas instincts de charognards friands d’horreurs. C’est irrésistible et noir, et progressivement, ça devient intrigant et déstabilisant quand Camacho , perdant le fil de ses innombrables saynètes commence à mélanger les histoires, confondre les personnages, les professions… et finit par exterminer tous ses protagonistes dans des bains de sang inimaginables.

Sous la comédie, une véritable réflexion sur le métier d’écrivain, affres, doutes, victoires, sentiment de toute-puissance, et déchéance. Un livre jubilatoire et qui fait du bien, même si percent sous le rire des angoisses existentielles certaines. En 1977, Mario Vargas Llosa est déjà un écrivain accompli, et son regard bienveillant et amusé sur sa folle jeunesse, émeut total. Une bien jolie surprise.

Chronique film : Les Promesses de l’ombre

de David Cronenberg.

Je n’ai pas grand chose à reprocher à ce film. Je l’ai trouvé pas mal, ce qui pour un Cronenberg frôle l’insulte suprême. Je vous avoue que je m’y suis même un peu ennuyée. A Londres, Anna, une sage-femme (Naomi Watts, un chouille fadounette), tente de retrouver la famille d’un bébé, dont la mère, Tatiana, une gamine russe de 14 ans, est morte en couche. Le seul indice qu’elle possède est le journal intime de Tatiana. Écrit en russe, et bien que d’origine russe elle-même, Anna est incapable de le déchiffrer et le fait traduire par le propriétaire du restaurant russe du coin, qui s’avère être un gros méchant mafieux, responsable du malheur de Tatiana.

Côté scénario, on ne compte pas les incohérences, et Cronenberg a sorti la cavalerie en ce qui concerne les grosses ficelles bien prévisibles, ça frôle limite le téléfilm. On pourrait passer par dessus si le reste était exceptionnel, et ce n’est pas tout à fait le cas. J’ai décidemment beaucoup de mal avec Vincent Cassel (il faut dire que j’ai vu le Pacte des Loups…), et Viggo Mortensen, non seulement porte assez mal le brushing gomina, mais n’arrive pas à retrouver l’ambiguité de A history of violence. Les rapports entre les deux hommes, (amitié, haine, attirance ?), constituent cependant une des parties les plus intéressantes du film.

Quelques scènes sublimes émaillent la pellicule, notamment les scènes dénudées, qui rappellent à quel point Cronenberg a une approche unique du corps. Ça reste assez « sage » cependant, loin des tortures de Crash, des métamorphoses de La Mouche ou de Chromosome 3, des instruments gynéco de Faux-semblants, ou de la console vidéo « placentaire » d’Existenz. C’est néanmoins très réussi : un corps dont les tatouages racontent une vie, une ukrainienne nue, allongée après s’être fait baisée de manière peu élégante, qui fredonne le regard dans le vide, ou la scène du sauna, impressionnante chorégraphie orgasmique. La photographie du film est assez belle, dans ses clairs-obscurs surtout, et magnifie des scènes « tableaux ».

Là où le film pêche abyssalement, c’est dans son manque total de fond. A history of violence était une réflexion profonde sur notre rapport à la violence, la façon dont elle a infiltré nos vies, dont elle est banalisée et même tournée en ridicule jusqu’à perdre de sa réalité, Les promesses de l’ombre ne fait que raconter une histoire, franchement pas terrible, d’une assez belle manière. Pas mal, mais pas suffisant.

Chronique film : Rois et reines

d’Arnaud Desplechin.

En préambule je voulais hurler ma haine contre les gens qui papotent, textotent et téléphonent pendant les séances de cinéma. Ça, c’est fait.

 

Loupé à sa sortie, c’est avec bonheur que j’ai suivi cette séance de rattrapage, en présence de Jean Douchet et du réalisateur himself. Waaaaaah. Rois et reines est un film absolument magnifique, intelligent, émouvant, triturant la tripe et la tête de belle manière.

Deux histoires nous sont contées, diamétralement opposées dans leur forme (drame/burlesque), intimement liées par leur fond. Nora (Emmanuelle Devos, parfaite), trentenaire, une fois veuve, une fois mère, une fois séparée, et déjà vieille, s’apprête à épouser un riche homme d’affaire tandis que son père, écrivain, figure imposante, se meure. Ismaël (Mathieu Almaric, jamais aussi craquant que quand il joue les dingues), ex de Nora, est interné à la demande d’un tiers, ce qui lui permet d’échapper au fisc. Il y a quelque chose d’assez monstrueux dans le personnage de Nora, qui subit tous les malheurs de la terre, sans broncher, et en ressort aussi nette qu’auparavant. Cette capacité à tout surmonter, sans émotions excessives, fait froid dans le dos. Force de vie ou superficialité ? Ismaël en est le contrepoint parfait, sympathique, en permanente remise en question, border line, il se noie dans un verre d’eau, fais chier tout le monde. Entre les deux, il y a Elias, le fils de Nora, très attaché à Ismaël, qui l’a élevé.

Il est profondément question de filiation dans Rois et reines : l’amour-haine excessif et tabou d’un père pour sa fille, Elias en fil conducteur du film, et l’adoption. Les rapports sont troubles, complexes, parfois immoraux. Il serait vain de tenter de raconter l’ensemble du film tant sa richesse est infinie (surtout, je n’arrive pas à écrire ce soir).  Le scénario est une merveille d’écriture, avec des dialogues millimétrés, d’une finesse et d’une intelligence absolue. La prise de son est excellente, permettant à Amalric de murmurer (et encore tout juste) certaines de ses répliques. C’est un film brutal, noir, très drôle, et très accessible. La mise en scène, dynamique, moderne, possède un incroyable sens de l’ellipse. Pourtant dans certaines scènes, certains flash-back par exemple, dans le jeu des acteurs, on perçoit une théâtralité qui permet de ressentir tout le tragique, ou toute la farce de cette histoire.

Les fondations de Rois et reines sont très profondes, et donnent naissance à un objet filmique tout ce qu’il y a de plus innovant.

Chronique livre : Le Lion

de Joseph Kessel.

Ahhhh voilà, je suis tombée sous le charme absolu et la richesse de ce très court roman de Kessel, injustement relégué au rang de « livre au programme de la classe de 5ème ». J’étais passée au travers durant ma scolarité, l’erreur est réparée.

Un français voyageur fait escale dans une réserve royale kenyanne au pied du Kilimandjaro , dans l’espoir d’approcher la faune sauvage, et notamment les grands fauves. Pris d’amitié par la fille du directeur de la réserve, enfant sauvage, possédant un étrange pouvoir sur les animaux, il devient le centre des confidences de la famille entière. Le père, ancien chasseur émérite, reconverti en protecteur des bêtes, amoureux de la vie sauvage, mais également de sa femme, Sybille , au nom de prémonition, tiraillée entre son amour pour son mari et sa fille, mais terrorisée par l’existence dangereuse qu’ils mènent.

Sous l’apparente simplicité de l’histoire se cache une incroyable complexité et finesse des rapports humains. On est plongé au coeur d’un processus tragique, limpide, mais dont le crescendo abouti au drame final, annoncé bien en avance par le narrateur (« Mais le dénouement ? … Il faut que j’assiste au dénouement. »), mais qui demeure néanmoins d’une grande violence, et d’une grande force. L’enfant, Patricia , a élevé un lionceau, King, devenu grand. Le lion semble entièrement dévoué à la gosse, dont l’amour exigeant de l’enfance, l’orgueil démesuré de se croire la maîtresse du fauve, lui donnent un sentiment de puissance et de domination funeste. L’histoire est sous-tendue par un contexte d’inimitiés tribales entre les différentes ethnies du Kenya , ce qui complexifie, sans rien alourdir, les relations entre les personnages.

Le roman est pédagogique, certes, on apprend pas mal de choses, tout en étant une belle oeuvre littéraire, pleine d’intelligence, de compréhension de l’humain, dénuée de tout jugement malsain d’occidental face aux coutumes africaines. On sent au contraire un vrai respect et admiration des peuples africains, notamment les Massaï « Personne au monde n’était aussi riche qu’eux, justement parce qu’ils ne possédaient rien et ne désiraient pas davantage« . Pas aussi extraordinaire que Les Cavaliers, Le Lion est cependant, une petite merveille, humaniste et écolo, qui dénonce, de la plus belle manière, la vanité humaine à se croire le maître du monde.

« Et les bêtes dansaient. »