Chronique livre : Malone meurt

de Samuel Beckett

Après Molloy, déjà impotent, et réduit progressivement à une immobilité de plein air, voici Malone, son prolongement, cloué dans un lit, et entouré de ses quelques possessions, ie « les choses dont (il) connaît la situation assez bien pour pouvoir les attraper », des objets disparates et ridicules, une chaussure jaune orpheline, un bout de pipe, mais surtout un minuscule bout de crayon à papier, et un cahier d’écolier. Il écrit ce qu’il est, là, maintenant, un être physiquement quasi-mort, mais auquel il reste la faculté d’écrire et de penser. Il raconte la vie de gens ternes et opaques qui n’intéresseraient personne, mais sous la plume de Beckett, ils deviennent des êtres à part entière, exceptionnels rien que du fait de leur existence.

On apprend à accepter ces personnages pour ce qu’on nous dit d’eux, pas pour ce qu’on imagine qu’ils sont. On se les approprie comme Étant, sans chercher à savoir, ni pourquoi, ni comment. Malone meurt, c’est une application du « Je suis, j’existe » Descartien, puis plus tard de son « Je pense donc je suis », une célébration de l’esprit, le triomphe de la pensée en marche, en dehors de toute corporalité. On est libre tant qu’on pense, vivant tant qu’on se donne les moyens de réfléchir et de créer. On voyage, on explore par le simple fait de le vouloir, en dehors de toutes considérations matérielles.

Pourtant la mort rode partout dans Malone meurt, fins de phrases coupées comme des coups au plexus, aller-retours incessants entre imaginaire et glauque réalité, ratures, réécriture, lutte jusqu’au bout contre la grande faucheuse, et malgré son oeuvre, victoire par KO, puisque l’écrit et la pensée demeurent. Alors oui, bien sûr, Malone meurt est un grand roman sur la mort, mais également sur la vie, sur l’essence même de l’humain, sa capacité à réfléchir, analyser et créer, ces dons si précieux qu’il faut cultiver avec acharnement. Pas vraiment dans l’air du temps, donc résolument indispensable.

Pour la bonne bouche :
« Il ne faut pas être gourmand. Mais est-ce ainsi qu’on étouffe ? Il faut croire »
« Je dois être heureux, se disait-il, c’est moins gai que je n’aurais cru »

Chronique film : Joyeuses Funérailles

de Frank Oz

Pas la peine de palabrer sans fin sur cette comédie britannique, assez réussie. Je m’attendais à un n-ième remake de Quatre mariages et un enterrement, humour fin, et petit doigt en l’air, ce n’est pas le cas. Beaucoup plus régressif, Joyeuses Funérailles est une comédie efficace et rythmée, servie par des acteurs assez inspirés. Le film s’essaie (un peu) au politiquement incorrect, le gros méchant, est un nain homosexuel et maître chanteur, l’étudiant en pharmacie fabrique des ecstas dans son salon, et on apprend que le meilleur moyen pour arrêter dans son élan un pasteur, c’est de lui confesser qu’on se fourre des stylos bic dans le cul. La Cup of Tea est assez loin, mais la mise en scène serrée, réussit à mener à bien plusieurs historiettes parallèles avec un certain talent. Un film du dimanche soir quoi, sympathique et vite oublié.

 

Chronique théâtre : Vide-Grenier

De Daniel L’Homond

Un exercice difficile que celui-ci, commenter, critiquer la retranscription d’un conte créé pour la scène, par le personnage truculent et charismatique qu’est Daniel Lhomond. J’avoue que pour le néophyte L’homondoesque, l’entrée en matière peut laisser perplexe, « l’effervescence d’aspirine » nécessitant le deuxième degré de la scène pour être appréciée à sa juste valeur.

L’idée de ce conte est tout à fait réjouissante, partir d’un vide-grenier pour détricoter vies, poésie abstraite, et chansons. En lisant, on imagine la voix torrentielle du conteur, et sa gestuelle ad hoc, un soir d’été aux Enfeux. Les contes, nimbés d’une profonde mélancolie, ne la laissent pourtant pas souvent s’épanouir, et préfèrent bifurquer par des voies et voix plus lumineuses. Ce « vétéran de l’adolescence » jouent avec les mots pour tirer vers le haut de histoires teintées de noirceur.

Comme il en parle très bien lui-même dans l’intéressant entretien qui suis la retranscription, il y a quelque chose du « A quoi bon » dans les écrits de L’homond, mais un « A quoi bon » qui pointe, et n’ose pas se révéler. Alors on se plaît à imaginer que ce routard aujourd’hui un peu calmé, qui a parcouru le monde avec sa guitare et sa voix de bluesman, à faire la manche pour gagner sa croûte, nous raconte un peu plus de lui, et un peu moins des autres. Ça ferait une sacrée belle histoire.

Chronique film : Le monde, la chair et le diable

(1959) de Ranald MacDougall

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Film d’anticipation improbable de 1959, Le monde, la chair et le diable est un machin curieux, dont je n’avais jamais entendu parlé, mais qui, sans aucun doute, est tombé entre les mains de Danny Boyle, avant qu’il tourne son « 28 days later ».

Ralph , mineur noir, met une semaine à sortir d’un tunnel effondré. Quand il pointe son nez dehors, plus une âme qui vive, il erre seul à travers le pays, jusqu’à un New York absolument désert, où il essaie de se reconstruire une vie. Le film est bâti de manière très précise en 3 parties bien distinctes (comme son titre et l’affiche d’ailleurs) mais un peu inégales.

L’errance de Ralph dans ces décors esseulés est magnifique, et magnifiquement accompagnée par des cadrages surprenants et superbes. On ressent ce vide incommensurable, cette solitude qui pèse du plomb. Puis, une survivant pointe son nez. Commence alors une partie plus légère et vraiment drôle entre les deux compères, bourrée de vannes mignonnettes comme tout sur le fait qu’ils soient seuls au monde. Un homme, une femme, le trouble s’installe cependant, et au delà de la légèreté de leurs rapports, l’ombre du racisme plane au détour d’une phrase malheureuse de Sarah . A partir de là un vrai malaise commence à s’installer, jusqu’à exploser dans la dernière partie. Une troisième survivant apparaît, c’est un homme et il est blanc. Ralph, lui laisse le champ libre pour le coeur de la belle Sarah, ressentant trop le poids de sa couleur de peau. Sarah est tiraillée.

C’est cette troisième partie qui pêche un peu. Parfois extrêmement violente, plus dans les attitudes que dans les paroles d’ailleurs : on bourre les côtes deRalph avec une canne pour qu’il se retourne, on fait des plaisanteries sur ces talents manuels. C’est ce racisme « ordinaire » qui est bien rendu, et qui donne vraiment envie de hurler, d’autant plus qu’il y a une belle inventivité avec la caméra et les décors. Mais la fin est ahurissante de niaiserie, Ralph pose son fusil devant un monument aux morts, les trois lascars partent main dans la main, parce que finalement, tout le monde il est gentil et au générique, on n’a pas « The End », mais « The Beginning ». Berk.

Ce final gâche un peu cette belle idée, de concentrer l’attention sur trois personnes déconnectées de la société pour dénoncer les travers d’icelle , et à quel point l’humain répète à l’envie les schémas qu’on lui fout dans la tête. Très belle découverte cependant, et curiosité à découvrir.

Chronique film : Épouses et concubines

(1991) de Zhang Yimou

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Qu’Arte soit maudite pendant 7×77 générations d’avoir diffusé Épouses et concubines en français. J’en reviens toujours pas. Alors bon, ils disent bien « appuyer sur la touche A/B » de votre télécommande pour avoir la version originale ». Mais j’ai pas de touche A/B sur ma télécommande. J’ai une télé 17″ de plus de 12 ans d’âge. Voilà. Maintenant, on peut passer au film.

Je ne suis pas très objective, Épouses et concubines, c’est un de mes plus gros chocs ciné d’adolescente, vu en salle, enregistré en VHS et vu et revu jusqu’à extinction de la bande. Je n’en menais pas large de le revoir, peur d’être déçue, que le film ne soit gâché par une VF de merde. Et bien non, Épouses et concubines reste une pure merveille, un éblouissement de chaque image. Dans un décor minéral, où on ne survit qu’en se fondant au paysage, on paie très cher le fait d’être vivante. Visuellement, le film est un véritable choc. Entrelacements de bâtiments gris, labyrinthiques, touches de couleurs disséminés, répétition infinie des gestes rituels, lanternes, massage de pieds… Zhang Yimou sait créer la dépendance filmique, en nous plongeant dans cet univers quasi-hypnotique. Le plan sur les pieds de Gong Li, privés de leur massage est fantastique, rien que d’y penser, j’en ai encore des picotements sous la voûte.

Les femmes sont perdues dans un environnement qui les étouffent à la moindre velléité de liberté. Le maître, figure pourtant centrale, ne reste qu’une silhouette. C’est un marionnettiste, il reste dans l’ombre, mais tire pourtant bien toutes les ficelles. Pas déçue donc par ce nouveau visionnage, même si la VF m’a donné envie de hurler.