Chronique film : Un homme perdu

(2007) de Danielle Arbid

Cette fois ci le pifomètre a plutôt pas mal marché. Voilà un film qui doit être projeté dans 5 salles, qui fera sans doute mois de mille entrées. Dommage. Le titre est mensonger. Des hommes perdus, il y en a deux dans ce film. Thomas, un « photographe » français qui a largué femme et enfant, pour des errances photographico-sexuelles au Moyen-Orient (on ne peut pas dire qu’il ait choisi la facilité, tout de même), et Fouad, son compagnon de hasard. Taciturne, mystérieux, ou vraiment amnésique, Fouad fuit. Quoi, on ne sait pas. D’abord obsédé par ses ébats, l’attitude indéchiffrable de Fouad, amène Thomas à vouloir percer ses secrets.

Un homme perdu est un film opaque qui ne dévoile pas ses cartes de suite. Ce n’est pas un film confortable, dans lequel on nous amène tout sur un plateau. On ne comprend pas grand chose à ces pays traversés, on suit l’itinéraire de ces hommes, en spectateur voyeur, comme Thomas et son appareil photo indiscret et impudique. Thomas, c’est un peu l’occident, qui se croit tout permis, et prend ce qui l’intéresse, sans vraiment se rendre compte de ce qu’il fait. Il est incapable de regarder les choses en face, comme il est incapable de regarder les femmes de face quand il leur fait l’amour. Fouad, le Moyen-Orient, est incapable de guérir ses blessures, et fuit indéfiniment son passé. Le raccourci est facile, mais le film ne l’est pas.

Les scènes de sexe sont assez belles, violentes en même temps que tendres, et dérangeantes avec cette présence constante de l’appareil photo. Mon coeur de midinette a été renversé par les acteurs, Melvil Poupaud, qui sans bouclette est infiniment plus sexy, et Alexander Siddig, impénétrable. La musique à 2 balles est à oublier vite fait. Pas le chef d’oeuvre du siècle, mais un film suffisamment intéressant pour qu’on lui consacre 1h32. Et très bonne surprise, dans un second rôle, la sublime actrice Darina Al Joundi qui m’avait bouleversé dans sa pièce « Le jour où Nina Simone a cessé de chanter ».

Chronique théâtre : Hedda Gabler

de Henrik Ibsen

Hedda Gabler est la pièce subtile d’un auteur subtil. L’histoire est subtile, et les personnages subtils. On peut y découvrir des dialogues subtils, qui révèlent des situations subtiles. Vous allez me dire c’est un peu court. Ah ben non justement, ça fait 200 pages de subtilité nordique, glaciale comme un magnum, mais sans le chocolat fondant.

Hedda s’ennuie d’ailleurs, à défaut de maîtriser sa vie, elle essaie de manipuler celle des autres sans y arriver le moins du monde, et finit raisonnablement par se tirer une balle dans la tempe. Dans la catégorie des provinciales dépressives et suicidaires, on est en droit de préférer les affres bovariennes, autrement plus mordantes. Mais je manque sans aucun doute de subtilité.

Chronique film : Il Bidone

(1955) de Federico Fellini

Autant vous le dire de suite, je ne suis pas une spécialiste de Fellini, je n’ai vu aucun de ses « grands » films (j’entends déjà les huées). Mais bon, je me rattrape, la preuve. Cependant, je dois dire que Il Bidone ne m’a pas du tout convaincu.

L’histoire est pourtant intéressante. Une bande d’escrocs sympathiques, mais nonobstant pourris, des sortes d’anti – robin des bois, se plaisent à arnaquer les pauvres gens, à la campagne ou dans les bidonvilles romains, afin de s’en foutre plein les fouilles. Le film, assez bancal, ne décolle que dans les 20 dernières minutes, malgré une ouverture intrigante (la première volerie), malgré de jolies retrouvailles entre une jeune fille et son escroc de père, malgré le sourire et la tristesse de Masina . On ne sait trop quelles étaient les intentions du maître, qui filme fête avec tiédeur, et tragique avec mollesse, sans bien creuser l’amoralité de ses héros. Manque d’inventivité, et de fil conducteur.

Les vingt dernières minutes, par contre, beaucoup plus maîtrisées permettent au film de ne pas sombrer. La dernière arnaque est l’occasion d’une fausse-vraie prise de conscience de ses actes par l’escroc, qui ne l’emportera pas au paradis (quel salaud quand même, la paralytique, elle ferait fondre un silex). D’un seul coup, Fellini s’amuse avec ses cadres, dans un excellente scène d’agonie sur un éboulis.

Film triste et un peu vain, malgré quelques fulgurances (je cause bien hein ?), Il Bidone, n’est toujours pas ma clé d’entrée dans l’univers Fellinien. Mais j’ai encore du taf.

Chronique film : 4 mois, 3 semaines, 2 jours

(2007) de Cristian Mungiu

Le voilà mon grand film de la rentrée. La déveine ne pouvait pas durer autant, je commençais à me demander si le cinéma n’était pas mort, et bien non, une bouffée d’oxygène provient du pays le plus triste de l’Est. Je dis bouffée d’oxygène, mais j’ai passé 1h53 en apnée.

4 mois, 3 semaines, 2 jours se déroule dans la Roumanie de 1987. Déjà c’est un choc, en 1987, la Roumanie ressemblait déjà à celle que j’ai connue en 1994. Barres de béton, délabrées et sans lumière, sol terreux, polenta, marché noir pour acheter un savon Lux (je vous jure, en 1994, les savons Lux portaient bien leur nom, sur des présentoirs derrière des vitrines de verre), cigarettes, et avortements. Ville privée de sa personnalité, de sa liberté de choix, de sa faculté de penser.

Le regard de ce film, d’une neutralité glaçante est un calque des sensations que m’avait procuré ce pays : indifférence totale, dépersonnalisation de l’individu. Pourtant, dans ce marasme glauque, une personne va prendre des initiatives pour sauver la mise à une de ses amies, enceinte, et sur le point de se faire avorter. Otilia a le visage fermé, et un sang froid à la limite de l’humainement possible. Elle court, négocie, paie un prix insensé sa loyauté envers son amie (dans la merde la copine, mais finalement assez gonflante, et on en vient, de manière assez malsaine, à douter de sa bonne foi).

Les plans, s’étirent à n’en plus finir sur des situations insupportables qui donnent envie de hurler, on est asphyxié par ces cadres immenses remplis de vide et d’horreur. Lorsque le cadre se remplit, c’est Otilia qui craque. Finalement le retour au monde réel est trop difficile, elle est déjà partie très loin, sa prise de conscience de l’équilibre instable des choses est brutale. Grand film de cinéma, incroyablement dérangeant par sa neutralité, Mungiu a bien mérité sa palme. Et une révérence à Anamaria Marinca, immense.

A lire, la bien bonne critique du bien bon Gols. .

Chronique film : Frenzy

(1972) d’Alfred Hitchcock

Frenzy est un régal de bout en bout, et tant pis si les grincheux le trouvent en dessous du génie du maître. Avant dernier film du sieur et retour aux sources, Frenzy a été tourné à Londres, et plus précisément à Covent Garden où le père du bon Alfred tenait boutique, comme nous l’apprend le judicieux documentaire fourni en cadeau bonux.

Bien meilleur que l’Etau (là, je crois que personne ne pourra me contredire), Frenzy est à la fois un film d’une maîtrise totale, mais également d’expérimentations étonnantes. Hitch s’amuse avec les paradoxes. Sans doute son film le plus violent (la scène de strangulation millimétrée est quand même impressionnante, il faut le reconnaître), il coupe l’herbe sous le pied du spectateur lors du meurtre de Babs , en faisant se retirer tout doucement la caméra, laissant le spectateur la mâchoire béante et l’imagination en ébullition.

Dans ce film rien n’est montré qui ne serve à l’intrigue. Pourquoi filmer un deuxième homicide, puisque nous connaissons déjà la manière de procéder de l’étrangleur ? Pourquoi filmer la secrétaire découvrant le corps sans vie de sa patronne, alors que nous savons déjà comment cela va se passer ? Il vaut mieux attendre, attendre le cri qui sortira des murs, et fera se presser les passantes. C’est surprenant, drôle et brillant. Brillante également cette utilisation d’un silence soudain, au sortir du bar. C’est pour mieux vous surprendre mon enfant. Le tout est accompagné par une musique excellente de Ron Goodwin, c’est pas du Herrmann , mais c’est pas mal quand même.

Évidemment, le film traite des rapports avec les femmes, et notamment leur ascendant sur les hommes. Toutes les femmes, qu’elles soient ridicules ou sympathiques sont en effet maîtresses du jeu. Sans l’intuition et l’esprit de déduction de la femme du flic, et malgré ses piètres talents culinaires, l’intrigue n’aurait jamais été résolue. L’homme se plie aux décisions des donzelles (refus de cacher un fugitif, un divorce pour cruauté morale parce que c’est plus vite bouclé…), par faiblesse ou intelligence. Rusk, incapable d’affronter les femmes et leur pouvoir, peut-être sous le joug de la mère, n’arrive à se sentir homme qu’en violant et tuant. Ok, c’est de la psychologie à deux balles, mais c’est très efficace, et contrairement à ce que beaucoup pensent, Hitch cerne assez bien l’ambivalence féminine, entre fantasmes pervers et pudeurs de jeunes filles.

Un grand film et un bon cru Alfredien, sans aucun doute.