Chronique film : Nos Retrouvailles

 (2007) de David Oelhoffen

Quelle catastrophique rentrée cinéma que la mienne, après Boarding Gate, Les Amours d’Astrée et de Céladon, voici Nos Retrouvailles, film platounet et désincarné sur les retrouvailles entre un père lâche et louche et son fiston, sérieux et blanc-blanc comme du bon pain.

Ce n’est pas tant l’histoire qui fait bailler d’ennui, mais bien la manière de la filmer, toujours en gros plans très serrés, comme pour attraper une émotion désespérément absente. Le réalisateur confond proximité et plans rapprochés, et en oubliant le corps de ses acteurs il dissémine toute la substance de son film. Il y avait pourtant, potentiellement, un beau coup à jouer, sur l’ambiguïté de ce père, manipulateur ou faible, sur ce gamin avide de ce père absent, mais qui saura s’en détacher au bon moment.

Gamblin est complètement à l’ouest, pas ou mal dirigé. Nicolas Giraud, bien meilleur, tour à tour innocent et rebelle, réussit cependant difficilement à se faire une place au soleil. La scène du braquage, utilisant plus ample dans les cadrages, plus dynamique arrive trop tard pour sauver le film. Alors, à la vision de tous ces hommes sans corps, on songe à une magnifique phrase de Gols, écrite récemment : « Le cinéma ne devrait être que ça : l’enregistrement de corps en mouvement. » David Oelhoffen devrait peut-être l’écrire 100 fois sur un cahier d’écolier.

Chronique théâtre : L’Européenne

de David Lescot

Étrange sujet pour un jeune auteur de théâtre, le fonctionnement de l’Europe, ses arcanes et surtout ses absurdités. L’Européenne est une pièce de commande et il faudrait être faux-cul pour prétendre que ça ne se sent pas. Cependant, c’est souvent très drôle, mené tambour battant par des personnages qui semblent tout droit venus de la planète mars, et qui pourtant, sont probablement issus du vécu de Lescot.

Les premières pages sont savoureuses, étirant au maximum un concept poilant : une déléguée à la culture de la Commission accueille une linguiste belge idéaliste, en lui montrant les multiples traducteurs nécessaires au fonctionnement de l’Europe. Par cette liste non exhaustive, et sous les dehors de l’absurdité, on réalise d’un coup la complexité de la machine. Comment faire simple, alors qu’on ne peut jamais se comprendre directement ? La linguiste belge a une solution, l’inter-compréhension passive, qui consiste en la compréhension orale d’une langue sans pourtant en parler un traître mot. Pleine d’étoiles dans tête, elle est bien obligée de réaliser après moult quiproquos que sa méthode est un échec total. Formidable également la déléguée culturelle de la Commission, qui considère le moindre petit air de musique yiddish ou balkanique comme une tentative indirecte de culpabilisation. C’est dans ces petits détails qu’on reconnaît et apprécie l’auteur de l’excellent L’Amélioration.

Malheureusement, la pièce a un côté pouet-pouet, grosse bouffonnerie, comédie musicale de boulevard qui, personnellement, me laisse perplexe. On frémit du coup à l’idée que ce soit monté, à grand renfort de claquettes et couleurs criardes, d’autant plus que les deux dernières scènes sont vraiment en dessous. Dommage.

A lire cependant pour l’originalité du sujet, l’humour hilarant et nonobstant subtil.

Chronique film : Twin Peaks (Saison 1)

 (1990) –  David Lynch et Mark Frost

Je dois vous dire que je suis un peu sur les dents, j’ai fini la première saison de Twin Peaks. Mais je ne sais pas quand sort la saison 2. C’est ballot, je vais peut-être devoir attendre 10 ans.

Que dire de cette série cultissime que je n’avais jamais pu voir ? Au premier abord, c’est un véritable supplice visuel. Les décorateurs et costumiers ont vraiment dû prendre leur pied, et gamberger pour produire les fringues et des décors comme ça. Frost déclare que Lynch et lui voulaient que la série soit intemporelle d’un point de vue pictural. Il faut avouer que là c’est un gros ratage, ça sent la fin des années 80 jusqu’au bout de la corde. De quoi vous dégoûtez à jamais des chalets de montagne et des blousons en cuir pour le restant de vos jours. Ringarde également, bien que finalement hypnotisante, la musique au synthé de Badalamenti. L’ensemble fait que la série semble avoir vraiment beaucoup vieilli, elle n’a pourtant que 17 ans.

Une fois ce choc bien (c’est relatif) digéré, on n’est totalement englouti dans cette histoire à multiples tiroirs qui s’ouvrent sans jamais se refermer. C’est noir et drôle, rempli jusqu’à la gueule d’idées incroyables, et pour le coup, plus du tout démodé. Je préfère ne vous raconter rien d’autre, juste vous hurler de courir chez le marchand de DVD le plus proche. Le coffret est beau, et pas très cher. Et si jamais quelqu’un a des infos sur la sortie de la saison 2, je suis preneuse…

Chronique film : La Grève

 (1924) de S. M. Eisenstein

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La Grève est une pure splendeur, un choc, un uppercut, un bouleversement sans fond, si ce n’est par le sujet (propagande assumée, mais pas si inutile de nos jours), mais surtout par l’extraordinaire maîtrise formelle de l’ensemble.

Premier film d’Eisenstein, et déjà un chef d’oeuvre, La Grève assomme par sa dynamique, son inventivité, l’intelligence de chaque plan. C’est d’une modernité absolue et ça a été réalisée en 1924. J’en suis encore bouche bée. Il y a d’abord la composition des plans, toujours impeccable (bien que je soupçonne le portage DVD de sucrer au moins un tiers de l’image). Les bouilles pas possibles des acteurs, succèdent aux plans d’ensemble et aux jeux de miroirs et de reflets. Quasiment que des plans fixes, si j’ai été bien attentive, mais tous dotés d’une incroyable force vitale, d’un mouvement, d’une urgence particulière. La même scène est filmée sous des dizaines d’angles différents, et le montage, rapide, d’une précision redoutable, est impressionnant.

La caméra filme la foule comme un seul homme, les prolétaires n’existent que parce qu’ils sont solidaires, et il est clair que la désunion entraînera leur perte. La Grève donne à 1000 occasions le sentiment que plus rien de neuf n’a émergé d’un point de vue cinématographique depuis 1924. En dehors des prouesses techniques, La Grève est riche d’un point de vue scénaristique, tantôt très drôle (les mimiques « comedia » des acteurs sont dosées au millimètre près), tantôt très tendre (les moments de bonheur en début de grève, le gamin qui vient réveiller son père), tantôt haletant (les scènes de foules, de mouvements populaires), tantôt insoutenable (le gamin balancé du haut d’un escalier, ça fait ploc dans le bide). Bien que film de propagande, le sujet est pourtant, et plus que jamais d’actualité. La Grève a été un des leviers de progrès social le plus important. La menace qui pèse sur lui de nos jours est une régression indéniable, tout comme le « travailler plus ». Nos aïeux se sont battus pour que leurs descendants aient la liberté d’avoir une vie en dehors du boulot, avec des conditions acceptables. Il faudrait peut-être songer à respecter leur taf.

Halte donc aux préjugés (je parle des miens), qui me font toujours retarder le moment d’aborder un film muet. Il me reste Octobre sur mon étagère, il n’attendra sûrement pas aussi longtemps. Pour finir, je dois tirer mon chapeau au compositeur de la musique d’accompagnement, bien au-dessus de ce qui habille habituellement les films muets.

 

Chronique film : Allemagne Année Zéro

 (1947) de Roberto Rossellini

Allemagne

En nos temps douteux, où le législateur planche sur un loi qui ne concernera que 20 000 personnes par an (mais potentiellement des criminels, puisque génétiquement fichés), il est parfois bon de rappeler que focaliser son attention sur la minorité permet de contrôler la masse. Il faut donc parfois revenir aux essentiels, pour revivifier un peu le cocotier et prendre du recul sur le présent.

Allemagne Année Zéro fait partie de ces films qu’on devrait montrer aux enfants dès qu’ils apprennent à lire. Frontal, dur, tourné en décors réels dans un Berlin d’après-guerre, absolument apocalyptique, il montre une réalité implacable d’un peuple ayant perdu tous ces repères, sociaux, matériels et moraux. A Berlin, en 1947, on crève de faim, on manque de tout, et le manque fait faire à peu près n’importe quoi. Difficile de garder la tête froide quand on a le ventre vide.

Edmund est un gamin de la guerre, il a 13 ans, et n’a donc pratiquement connu que ça. Contraint de se débrouiller pour trouver la pitance de son père malade, de son frère, ex de la Wehrmacht, qui se planque, et de sa soeur, blondinette qui refuse de faire la pute pour trouver à bouffer, il est livré à lui même, et à la loi de la jungle. Comment grandir ? Comment se construire ? Comment acquérir les valeurs fondamentales du prix de la vie humaine dans ces conditions ? Quand Edmund rencontre un de ses anciens instituteurs, aux mains très frôleuses, il gobe tout ce que dernier lui raconte. Son père malade n’est qu’un faible, et on se débarrasse des faibles.

Malgré une qualité d’image très variée (on n’imagine bien les conditions de tournage précaire), la caméra est d’une grande souplesse, et film les errances d’Edmund de manière magnifique, parfois lointaine, parfois très proche. Filmé apparemment sans jugement aucun, sans aucun ressort lacrymal, Allemagne Année Zéro n’est pas destiné à émouvoir le coeur du spectateur, mais à faire fonctionner ses neurones. Film indispensable donc, à voir et revoir et méditer.

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