Chronique livre : Paris est un leurre – La véritable histoire du faux Paris

de Xavier Boissel.

Cela requiert un autre regard, (…) : c’est dans la sédimentation et la désagrégation du paysage qu’il s’agit de débusquer des moments de vérité, quitte à danser avec les spectres, dans la pénombre des illusions.

parisestunleurreL’histoire est fascinante comme l’est souvent l’anecdote. La première guerre mondiale voit apparaître une nouvelle forme de destruction, les attaques aériennes. Afin de protéger Paris, un plan a priori délirant est mis aux point et les manettes confiées à un ingénieur spécialiste de l’électricité, Jacopozzi. Il s’agira donc de construire des répliques de certains quartiers de Paris, dont les matériaux et surtout les éclairages permettraient de détourner les attaques aériennes nocturnes de leur véritable cible. Trois sites de banlieue sont choisis pour leur faible population et leur géographie proche de l’originale. Les travaux démarrent uniquement sur un site, la fin de la guerre vient mettre un point d’arrêt à ce projet pharaonique.

Xavier Boissel et le photographe Didier Vivien partent explorer deux des lieux choisis pour la reconstitution du faux Paris. Le premier n’avait été qu’élu mais pas utilisé, le second est celui sur lequel une fausse Gare de l’Est a été mimée à l’aide de planches de bois et de toiles de tentes. Quelques photos d’époque témoignent de la véracité de l’expérimentation, mais aujourd’hui il n’en reste rien. Les deux hommes parcourent ces lieux, arpentent sa géographie actuelle à la recherche de traces. Des champs, immenses, coincés entre autoroutes et zones commerciales au nord de Paris, là où le Concorde s’est écrasé. Ils découvrent des objets divers, un ball-trap, un paintball, un ancien fort militaire, une ampoule. Après cette phase d’exploration géographique, Xavier Boissel nous plonge dans l’exploration historique. Il fait un point sur l’utilisation du leurre comme arme de guerre.

Ces deux premières parties de l’ouvrage sont vraiment intéressantes. Elles nous font découvrir cette incroyable anecdote historique. L’exploration des lieux du faux Paris et la mise à jour de son devenir, des éléments qui aujourd’hui le définissent (ou pas puisque ce sont des non-lieux par excellence), confortée par le cahier photo en fin d’ouvrage, font penser au magnifique Ecorces de Georges Didi-Huberman, déambulation dans les camps de concentration et interrogation sur l’archéologie des lieux et leurs représentations. La visite du site internet dédié me semble indispensable pour se plonger encore plus dans la configuration de ces territoires, prolonger la lecture et succomber à la rêverie que les traces suscitent. Sur ces lieux du faux Paris destinés à leurrer les avions de guerre, une illusion qui finalement a si peu existé, il est troublant de trouver aujourd’hui des simulacres de la guerre, ball-trap et paintball. Et surtout ces lieux ont été le théâtre d’une terrible tragédie aérienne, le crash du Concorde. On regrette que ces réflexions ne soient pas plus étoffées, que cette exploration géographique et surtout psychique ne soit finalement que peu approfondie. La visite tourne au compte-rendu, et la deuxième partie à une recherche bibliographique. C’est passionnant mais bien trop court et par conséquent un peu frustrant.

Xavier Boissel a préféré terminer son livre par une réflexion sur le Paris d’aujourd’hui, son évolution depuis la fin de la première guerre mondiale. Le même Jacopozzi fût alors engagé pour réaliser l’illumination de la Tour Eiffel. Financé par Citroën, le nom de la marque automobile resplendit ainsi en lettres de feu sur les côtés de la structure d’acier. Pour l’auteur, cet événement est le début de la fin pour le “vrai” Paris, une notion qu’il ne définit pas et qui me paraît tout de même très floue. La ville entame alors sa trajectoire vers ce qu’elle est aujourd’hui, un faux Paris, un simulacre de Paris, aussi factice que l’étaient les faux Paris de la première guerre mondiale, car grignoté par la publicité, le tourisme, vitrifié par la boboïsation de son centre-ville. Une réflexion à la Bruce Bégout effleure par-ci par-là (il est d’ailleurs cité et a écrit un article sur le faux Paris dans la revue Feuilleton n°3), mais sans jamais atteindre la précision et la profondeur de celle du philosophe. Bien sûr le constat que dresse Xavier Boissel, certaines passerelles entre les choses et coïncidences qu’il arrive à mettre en lumière fascinent.

Mais en si peu de pages, le livre veut brasser trop de choses à la fois : l’exploration géographique, historique, psychique, la réflexion sociétale et individuelle, voire la rêverie. On ne fait qu’effleurer une analyse globale potentiellement vertigineuse et poétique, et la dernière partie a quelques relents passéistes. Paris c’était mieux avant, semble nous dire l’auteur, parce qu’avant c’était un vrai Paris. Personnellement, j’ai bien du mal avec la notion de vérité, et j’aurais bien aimé que l’auteur développe cette notion. Paris est un leurre est une livre au grand potentiel, malgré tout un peu sous-exploité.

Ed. Inculte

Pour aller plus loin, le dossier photographique complet sur le site des Editions Inculte .
Faux Paris de Bruce Bégout dans Feuilleton n°3
Un entretien avec Xavier Boissel ici.

 

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