Chronique livre : Dans le jardin d’un hôtel

de Gabriel Josipovici.

Il attendit, en l’observant.

Deux couples amis, un enfant curieux, un chien qui sourit, des promenades, une gentille routine. Puis, il y a des vacances à la montagne pour l’un des deux couples. La rencontre avec une femme, une marche dans la montagne et le récit de son histoire, ou plutôt le récit d’une histoire qui n’en est pas vraiment une et de l’Histoire qui, elle, a vraiment eu lieu.

Difficile de poser ce livre sublime avant la dernière page, car le livre avance, explore, cherche, comme ses personnages qui marchent, s’activent, et le lecteur est entraîné irrésistiblement dans ce flux incessant de paroles et de mouvements. Il y a donc cette histoire, un peu mystérieuse, que personne ne comprend vraiment. Gabriel Josipovici explore les répercussions du récit de cette histoire, une réaction en chaîne qui vient déranger la routine et les certitudes de ses personnages. Et c’est grâce à son écriture dégraissée au maximum que Gabriel Josipovici réussit à faire vivre ses personnages et ses intentions de manière fabuleuse. Son écriture décrit, simplement, avec dénuement, ce qui se passe, factuellement, pas d’adjectifs surnuméraires, d’adverbes malencontreux, juste de l’action, il dit ci, elle dit ça, il fait ci, elle fait ça. L’écriture sinue, spirale, répète, révèle, forme des boucles, navigue dans le temps et dans l’espace. La page est un miroir d’eau, des gouttes tombent, des cercles concentriques se forment, s’élargissent, s’entrecroisent, se perturbent. La perfection géométrique s’efface jusqu’à ce que d’autres gouttes tombent, d’autres cercles, qui viennent à leur tour briser le contour net des cercles voisins.

On est happé par ce mystère, cette écriture blanche qui soulève tant de questions, de pistes, mais qui finalement prend surtout du plaisir à scruter ses personnages avec attention et empathie. Aucune lourdeur, jamais, mais une légèreté profonde, une drôlerie attentive (car oui, c’est aussi très drôle), une intelligence du geste qui ne se fait jamais au détriment du récit, mais fait corps avec lui. Je me répète, mais c’est absolument sublime, unique et totalement indispensable. Tu sais ce qu’il te reste à faire.

Ed. Quidam Editeur
Trad.
Vanessa Guignery (bravo !)

Chronique livre : La disparition de la chasse

de Christophe Levaux.

Une ville moribonde, une gare morte avant d’avoir vécue, une entreprise, un séminaire des cadres, un hôtel, quelques personnages gelés dans leur quotidien, leurs regrets et leur incapacité à avancer.

Logique de trouver ce texte au catalogue de Quidam. Pour son premier roman, Christophe Levaux déploie une langue dense, indomptable, qui bifurque, digresse, cogne. Et c’est étonnant de lire cette Disparition de la chasse après l’excellent Article 353 du Code Pénal de Tanguy Viel. Un peu violent et injuste probablement aussi pour ce premier roman. Car des passerelles, il y en a entre ces deux textes. Un contexte d’effondrement social, un personnage principal englué dans ses petites compromissions quotidiennes. Mais là où Tanguy Viel s’échappe et réussit à donner hauteur et humanisme à son récit, Christophe Levaux suit une trajectoire inverse. Son récit se replie, s’enferme, s’englue dans sa propre noirceur. L’écriture cherche à débusquer la médiocrité des personnages dans les moindres recoins de leur vie, mais le systématisme du procédé finit par lasser, les références au caca collé au cul un peu aussi, je l’avoue.

On a tout de même du mal à trouver une structure, et tout comme cette gare flambant neuve qui dépérit avant même d’avoir été achevée, on se dit qu’il y a un problème de fondations. Reste la découverte d’une vraie écriture, et ça, c’est déjà fort intéressant.

Ed. Quidam Editeur

Chronique livre : Sombre aux abords

de Julien d’Abrigeon.

Et qu’il n’y a que moi, ce soir, comme tous les soirs, pour prendre la radée.
C’est la loi du travail, la vie qui travaille.

sombreauxabordsC’est la France des sous-préfectures, des départementales, des périphéries et des zones commerciales, la France des mobylettes et des garagistes, celle où lorsque tu es ado, le BTS tourisme ou comptabilité constitue l’horizon de la réussite suprême, où tu traînes tes guêtres dans le bar pourri en face du lycée, où ta plus grande ambition est de rouler ta première pelle. Ce sont les habitants de cette  France dont on ne parle pas en littérature que Julien d’Abrigeon choisit de nous raconter au travers de dix textes rythmiques et percutants, organisés comme des chansons sur les deux faces d’un vinyle.

-Tu vis ici ?
-Non, j’y habite.

On est un monde de transition entre la ville et la campagne, entre les banlieues industrielles et les lotissements sécurisées, peuplé d’êtres en transition, entre l’adolescence et la vie adulte, entre l’honnêteté et la délinquance, entre la vie et la mort, au moment où tout bascule, où la route dévie, où la décision est prise que c’en est assez de toute cette merde, et que, peut-être on a droit à autre chose.

Texte d’impressions et de musique, long poème en prose éclatée, Sombre aux abords se lit à voix haute, pour faire se percuter les mots, s’entrechoquer les consonnes. Il n’y a pas de confort dans cette langue de la collision, pas de rédemption possible, pas de lumière en vue, juste l’aveuglement du désespoir. Si, dans les thèmes qu’il brasse, Julien d’Abrigeon creuse la rupture, l’équilibre brisé, la faille qui s’ouvre, il réussit à tracer des passerelles étonnantes entre ses différentes influences (citées à la fin du livre et auxquelles j’ajouterais le maître Claro dans ses textes les plus fous), des influences superbement hétéroclites, souterraines et surtout jamais envahissantes. Pas de doute, c’est un très très beau texte.

Ed. Quidam Editeur

Chronique livre : La Magie dans les villes

de Frédéric Fiolof.

lamagiedanslesvillesLorsque les temps sont durs, la fantaisie est un refuge. Le lecteur a pu profiter ces dernières années d’univers farfelus, poétiques, gentiment barrés, le plus souvent placés sous les figures tutélaires de Brautigan et de Michaux. Je pense plus spécifiquement aux jonglages lexicaux acrobatiques de Radu Bata et ses Mine de petits riens sur un lit à baldaquin, des personnages en marge de Jean Cagnard, le très joli Atlas des reflets célestes de Goran Petrovic, ou encore plus récemment le mignon bidule de Pierre Barrault, Tardigrade.

Le terrain est donc largement balisé, quelques motifs récurrents nous font sentir en terrain connu, mais pourtant, Frédéric Fiolof réussit quelque chose de tout à fait intéressant, délimiter sans jamais l’étouffer, son univers fantaisiste à la fois géographiquement (on est dans la ville) et socialement (on est dans la famille). Le livre est composé de courts paragraphes indépendants, très joliment écrits, dans lesquels notre narrateur nous parle beaucoup de sa famille, mais également de ses morts. Encore plus étrange voici qu’il se lance dans de grandes discussions avec sa fée (vieille et fort mal embouchée d’ailleurs). Ces textes, tout à fait agréables, révèlent un monde parallèle et quotidien, un regard décalé et planeur.

-Je t’aimais avec tes secrets, je t’aimerai sans tes secrets. Je t’aimais avec ton ombre, je t’aimerai sans ton ombre. Et digère qui pourra. D’ailleurs, ajoute-t-il, c’est vrai, sans secrets tu te sentiras sans doute plus légère.
Sa fille le regarde, elle a l’air inquiet.
-Pourquoi ? Tu me trouves grosse ?

Ce qui est intéressant dans le dispositif de « délimitation » mis en place par Frédéric Fiolof (ville/famille), c’est que progressivement il réussit à donner de la cohérence à ces fragments disparates, à dresser en creux le portrait de cette famille (moi, le fils qui démonte tout ce qu’il trouve, ça me fait vraiment poiler), et à se moquer gentiment de son héros. La majorité des textes se termine par une phrase de retour à la réalité, parfois brutal, qui vient contrecarrer les tendances extravagantes de notre narrateur. Sa femme, ses enfants, tout le monde s’y met, y compris la fée qui se révèle parfois pleine de pragmatisme. C’est à la fois drôle et efficace. Mais c’est aussi un peu effrayant. Si aujourd’hui même les fées nous clouent les pieds au sol, quel espace reste-t-il pour rêver ?

Ed. Quidam éditeur

Chronique livre : Victoria n’existe pas

de Yannis Tsirbas.

victorianexistepas-couvCertains éditeurs sont là pour nous rappeler que la littérature, ce n’est pas seulement un grog au coin du feu, mais ça peut-être également un caillou pointu dans la chaussure. Quidam éditeur fait partie de ces rares précieux.

Point de confort dans ce court texte incisif nous provenant d’une Grèce qui n’en finit plus de criser. D’ailleurs, comment être confortable dans un quartier qui n’existe pas. Car Victoria est un quartier qui n’a d’existence que pour ses habitants. Dont cet homme, qui parle à cet autre, dans le train. Cet homme qui crache son quotidien, dans ce quartier misérable qui attire des étrangers, plus misérables encore. Ce quartier qui change, évolue, et devient à lui seul le symbole de toute la misère du monde. Mais le discours de l’homme est difficile à entendre pour les hommes aux bonnes intentions dont fait partie son auditeur forcé.

VictoriaEntrelacés dans ce monologue déroutant, quelques parcours de vie d’habitants de Victoria sont racontés, des destins brisés, violents, misérables.

Victoria n’existe sans doute pas, mais ses habitants oui. Et leur quotidien mérite qu’on s’y attarde, qu’on le prenne en considération, qu’on l’écoute. Et c’est la grande force de ce très court premier texte, brutal, inconfortable, nous forcer à écouter ce que ces hommes et ces femmes ont à dire. Un écrivain est né.

 

Trad. du grec par Nicolas Pallier
Ed. Quidam éditeur.