Chronique livre : Anguille sous roche

d’Ali Zamir.

Oh, la terre m’a vomie, la mer m’avale, les cieux m’espèrent, et maintenant que je reprends mes esprits, je ne vois rien, n’entends rien, ne sens rien, mais cela ne pèse pas un grain puisque je ne vaux rien, (…)

anguillesousrocheAnguille sous roche permet au lecteur curieux de réviser sa géographie et ce n’est pas la moindre de ses qualités. Ali Zamir vient des Comores, il est jeune, très jeune même, et telle l’anguille, se faufile avec aisance dans la littérature en langue française, avec ce projet d’une grande ambition et d’une maîtrise tout à fait remarquable.

Une jeune fille se noie dans l’océan, elle s’appelle Anguille, et entre deux clapots nous raconte son histoire, ce qui l’a menée aux portes de la mort dans les eaux obscures où tant ont déjà péri. Dans un souffle, une phrase unique, Anguille affirme sa force et sa liberté de femme, envers et contre tous, la société, la famille.

Ce qui est magnifique dans Anguille sous roche, c’est cette langue unique, foisonnante, qui donne à entendre des voix peu entendues jusqu’à présent et qui ont pourtant des choses à dire et affirmer. Entre virtuosité échevelée et sens de l’expression populaire, Ali Zamir nous offre une langue fabuleusement colorée, vivante, une langue en mouvement. L’univers qu’il réussit à décrire ne manque pas d’intérêt non plus, personnages forts, tous remarquablement dessinés, géographie urbaine fascinante.

Mais ce qui met le lecteur KO, c’est clairement cette énergie qui dévaste tout, cette manière d’aller de l’avant, de « rentrer dedans » sans se poser de question. J’ai pensé souvent à la très différente mais tout à fait fabuleuse écriture d’Emmanuelle Bayamack-Tam, dans cette façon dévorante d’avancer,  ce raz-de-marée d’énergie et de force vitale qui déborde de partout.

Anguille sous roche est une magnifique découverte et une très bonne nouvelle pour la langue française, elle n’est pas morte, elle est vivante, elle bouge encore.

(…) mon père Connaît-Tout croit vraiment connaître tout (…)

Ed. Le Tripode.

Chronique livre : Last love parade

de Marco Mancassola.

Le dernier grand récit, celui du plaisir, approche de son crépuscule.(…) La rave numérique en lieu et place de celle des corps.

lastloveparade2A l’origine, c’est l’histoire d’un malentendu. Parce que vous voyez, musicalement parlant je suis plutôt du genre éclectique. Mais s’il y a quelque chose qui, non seulement me passe au dessus de la tête, mais qui aurait tendance à me pousser à m’abonner à Boules Quiès mag’, c’est bien la dance, la techno, tout ce fatras de synthés et boîtes à rythmes auquel, soyons honnêtes, je n’y comprends nib.

Un malentendu donc, puisque j’ai acheté ce livre sur le nom de son auteur sans trop me soucier de son contenu. Et pourtant. Loin de fermer l’ouvrage dès la première page et la contemplation de ma monumentale bourde, j’ai persévéré. Remarquez bien que je n’ai pas eu trop à me forcer. Nom de Zeus, mais qu’est-ce qu’il écrit bien ce type (et mention spéciale au traducteur). Mais que c’est beau, et intelligent.

Last love parade, c’est donc à la fois un essai sur l’histoire des musiques électroniques et de phénomènes culturels associés (rave, clubbing et ecstasy pour être très caricaturale), mais également le récit de la vie de l’auteur, son amitié avec Leo, leurs pérégrinations à travers le monde à la recherche de la fête idéale. L’équilibre entre les deux récits est presque parfait. Mancassola réussit ses aller-retours entre l’observation à distance du phénomène électro et son expérience vécue du phénomène.

Ce qui est tout à fait magistral dans ce livre c’est sa manière incroyable de sentir vivre, vibrer la musique à travers les mots de l’auteur. Que ce soit dans l’analyse de la musique, du phénomène ou dans sa propre vie, l’auteur extirpe les rythmes, fait suer les phrases, magnifie la pureté d’un son, transe la littérature. Qu’on soit sensible ou non à ces sons, à cette culture (oui, parce que c’est vraiment un culture, mea culpa), on est happé par tout ça, on est amené à sentir, à ressentir plus qu’à comprendre. C’est un tour de force sensuel.

Last love parade exsude également une profonde mélancolie. Marco Mancassola replace autant que possible les évolutions des musiques électroniques dans l’Histoire, le contexte économique, social, politique. Le constat final, bien que sans amertume ni passéisme, est plein de nostalgie. Le dernier grand récit, celui du plaisir, approche de son crépuscule, dit-il. Les manifestations collectives de l’exultation des corps disparaissent avec l’avénement du numérique et l’individualisation de la société.

Essai historique, politique et sensoriel, Last love parade m’a fait découvrir un monde, lequel, même si je n’y appartiens pas un brin, mérite qu’on s’intéresse à lui. Intelligent, émouvant et sublimement écrit, ce récit par sa grande liberté intellectuelle et stylistique fait mouche.

C’est alors qu’elle est arrivée… Une vague de silence dense, stupéfait et idéal comme je n’en avais jamais entendu. La stupeur retrouvée du monde. La lumière de l’aube jaillissait, et j’étais un homme de trente-sept ans. Le silence recouvrait tout. C’était un son magnifique.

Ed. La dernière goutte
Trad. Vincent Raynaud

 

Chronique livre : Mourir et puis sauter sur son cheval

de David Bosc.

Sans être tout à fait paranoïaque, je reçois comme des brimades personnelles bien des interdits, (…).

mouriretpuissautersursoncheval

On se souvient de David Bosc empoignant fougueusement la vie de Gustave Courbet, personnage lumineux et truculent de la peinture française, dans La Claire fontaine. Il revient ici, s’inspirant très librement de la vie d’une artiste espagnole.

Mais la nuit noire que j’aime tant, je sais qu’ils voudront la bannir à jamais, qu’ils combleront les espaces indécis, les zones sans maître ni destination.

On retrouve donc le goût de l’auteur pour la figure de l’artiste. Mais dans Mourir et puis sauter sur son cheval, David Bosc semble avoir choisi la voie de l’ombre plutôt que celle de la lumière. Sonia, l’artiste espagnole, meurt dès les premières pages, en se jetant nue par la fenêtre de l’appartement de son père. Le livre est constitué ensuite du journal de Sonia. La jeune femme est une sorte de double négatif de Gustave Courbet et ses élans de vie incontrôlables ne cadrent pas avec les codes de la société.

Il me semble que d’avoir toujours eu deux ou trois langues atténuait un peu pour moi la tyrannie du langage. Très tôt j’ai reconnu en lui le serpent qui entrave les tout petits enfants.

Sans doute moins immédiatement séduisant que La Claire fontaine, plus sombre, décousu et morcelé, Mourir et puis sauter sur son cheval regorge pourtant de fulgurances, de mystères, de pulsions débordantes, explosant dans  une écriture charnelle et sensorielle, qui, tout comme Sonia, résiste à l’enfermement de la définition et de la classification. Et ça, c’est forcément passionnant.

Ed. Verdier

Chronique livre : Vacances surprises

de Marc Bernard.

vacancessurprisesIl s’en est fallu de très peu pour que je ne prenne pas la peine de vous parler de ce petit recueil de chroniques, écrites entre 1957 e 1960 par un lauréat du prix Goncourt bien oublié aujourd’hui.

Agréables et légers mais bien désuets ma foi, les courts textes composant Vacances surprises se lisent avec plaisir et sans douleur. Sans passion non plus.

Derrière Else il y avait une longue trainée de morts : sa mère,(…), dont la dernière carte que nous ayons reçue se terminait par ces mots: « …on vient me chercher ».

Et pourtant, vers la fin du livre, s’immisce avec discrétion et pudeur quelques allusions au passé de la femme de l’auteur, d’origine juive, et seule rescapée de sa famille. Ce n’est pas grand chose mais éclaire le recueil et donne à son caractère « enjoué à tout prix » une saveur différente, plus touchante et profonde que ce que l’on aurait pensé au premier abord.

(…) les discours menaçants ne viennent pas jusque-là ; ils sont couverts par les rires, les chants et l’espoir dans un avenir où les peuples, tout fanatisme disparu, vivraient dans l’amitié.

Vacances surprises reste une petite chose. Mais en ces temps troublés, invoquer quelque chose de la tolérance, de l’amitié, du vivre ensemble en bonne intelligence, ce n’est pas trivial. Et ça ne devrait jamais l’être.

Ed. Finitude

Chronique livre : Toutes les femmes sont des aliens

d’Olivia Rosenthal.

(…) c’est comment on héberge dedans une chose qui nous mange.

touteslesfemmessontdesaliensQuand je serai grande je veux écrire comme Olivia Rosenthal. Non mais sans rire. Chaque fois qu’un de ses livres me tombe entre les mains, c’est un raz-de-marée émotionnel. L’univers de cet auteur me bouleverse, sa manière pudique d’en parler par des constructions littéraires hyper contrôlées m’enthousiasme. Voilà. Olivia Rosenthal c’est quelqu’un qui a tout compris de la puissance de la littérature et qui trouve mille chemins pour parler de choses profondes et intimes. C’est juste super beau.

Si ça se trouve, Mowgli est entre les mains, pendant presque toute la durée du film, d’un couple gay, traumatisme supplémentaire qui redouble et approfondit le drame dont il est la victime consentante.

Pour parler de choses aussi profondes que la féminité, la maternité, l’enfance, les questions de genre, de tolérance, d’abandon, Olivia choisit de décortiquer des souvenirs de cinéma : de la saga des Aliens, en passant par les Oiseaux pour terminer sur une incroyable dissection de Bambi et du Livre de la jungle. C’est absolument délectable, très intelligent, émouvant mais aussi d’un humour fin et puissant qui touche toujours juste.

Dès lors (…), on accorde sa confiance à des animaux qui prônent le chômage consenti et revendiqué, on lâche ses résistances, on se laisse aller à l’appel du corps, c’est-à-dire à l’homosexualité, à la prostitution, à la gloutonnerie et à la paresse.

Je ne m’appesantirai pas sur le fond. Olivia Rosenthal déroule de manière complétement limpide sa pensée. Il faut le lire. C’est formidable. Ce qui m’intéresse le plus ici, c’est vraiment la manière dont elle le fait. Le cinéma, mais sans doute l’art en général, sert de point de départ au développement de la réflexion. C’est l’étincelle, le catalyseur, le support. A partir des images et des histoires que d’autres mettent au monde, Olivia Rosenthal construit, adhère, rejette, tricote, détricote, fait émerger les briques de l’insconscient. C’est passionnant de voir ça à l’œuvre, ça ouvre des portes dans la tête et dans le cœur. C’est drôle aussi parfois, ce que je n’avais pas encore discerné dans l’écriture d’Olivia Rosenthal mais qui est ici tout à fait visible et ça sans jamais sacrifier à la profondeur.

Mais les enfants, eux, ne sont pas dupes. Ils pleurent quand Mowgli s’en va, ils perdent quelque chose qu’ils ne retrouveront pas, la fable s’éloigne, les animaux se cachent, la société reprend ses droits, l’ordre règne, les espèces se déchirent, le semblable appelle le semblable, l’éden est méconnaissable.

Hommage absolu au cinéma, essai passionnant sur le conditionnement, l’enfance, la féminité, la maternité, Toutes les femmes sont des aliens, comme ses fondements cinématographiques  ouvre, initie, révèle. Mise en abyme élégante et taquine.

Ed. Verticales