Chronique livre : Eltonsbrody

d’Edgar Mittelholzer

Voilà une maison d’édition qui démarre plutôt bien dans la vie avec ce texte étonnant d’un auteur caribéen prolifique, dont je n’avais pourtant jamais entendu parler auparavant. Publié pour la première fois en 1960, écrit en anglais par un natif du Guyana (cultive-toi un peu lecteur), Eltonsbrody démarre par un peekaboo dans un style gentiment désuet et qui m’a semblé fort bien traduit. L’histoire se déroule sur l’île de la Barbabe. Un jeune peintre fait du tourisme et se retrouve en pension dans une bicoque au vent, chez une excessivement accueillante mémé et sa cohorte de domestiques. Les racines anglaises sont bien présentes, l’ombre de Daphné du Maurier plane sur ces pages, et la maison d’Eltonsbrody construite à l’époque victorienne n’y est sans doute pas pour rien. Mais, quelque chose de plus dur, moins policé, est à l’œuvre dans ce texte. Sans doute est-ce ce héros pas très discret et d’une franchise tout à fait désarmante qui insuffle au texte sa force et son énergie. Il rentre carrément dans le lard de cette mamie qui alterne la plus exquise hospitalité et le plus bizarre des comportements. Il se passe quelque chose dans cette maison des courants d’air, quelque chose de morbide et de souterrain est à l’œuvre. Et notre peintre-détective aimerait bien savoir de quoi il s’agit. Pourtant, à maintes reprises, à force de « vous allez voir ce que vous allez voir », on frôle l’ennui. Mais le récit réussit à chaque fois à se rattraper aux branches de casuarina par je ne sais quel tour de passe-passe. Résumer le propos du livre à un éloge de la différence et de la tolérance de l’altérité me paraît un peu réducteur, les situations, les personnages et leurs actes recèlent en effet une belle ambiguïté générale. À lire pour le voyage, la singularité de cette voix aux influences plurielles, et ce, ma foi, bien joli objet-livre.

Ed. Les éditions du typhon
Trad. Benjamin Kuntzer


Chronique livre : Sur les chemins noirs

de Sylvain Tesson

Nous cherchions les chemins noirs.

Conseillé avec ardeur, titillant mon amour éternel pour les cartes et les errances, ce livre avait tout pour me plaire. Sylvain Tesson a le corps en miettes après une chute. Il décide de traverser la France, telle que nommée par l’INRA “hyper-rurale”, par ses chemins oubliés, les “chemins noirs” des cartes IGN au 1/25000ème, chers aux randonneurs. Il part du Mercantour pour rejoindre le Cotentin, de temps en temps accompagné par des amis ou de la famille de passage ou croisant quelques locaux qui sentent bon le terroir avec leurs petits fromages et leur c’était mieux avant.

(…) c’était grande excitation de sillonner l’agencement délicat des terroirs français pour lui qui avait l’habitude des paysages où l’immensité écrasait tout espoir de variation.

L’idée est incroyablement sympathique, on aime d’emblée quelqu’un qui porte cette attention aux détails oubliés, aux failles isolées, aux détours dictés par le vide. Et par conséquent on aimerait aimer autant son livre. Malheureusement, ça ne fonctionne pas toujours. Il faut le dire, Sur les chemins noirs est bâclé. Comment raconter des mois de marche, de nuits à la belle étoile en seulement 140 pages ? La moitié du roman se passe en Provence, le reste de la France n’aura que quelques miettes. Quelques descriptions légères, l’évocation d’un énième viandox dans un énième café sur une place de village sous un énième tilleul, d’une énième conversation, tout semble survolé, parcellaire, lacunaire et finalement immatériel. L’impression est renforcée par cet omniprésent passé simple. Il engloutit tout sous un vernis usé et ampoulé. On renifle même quelques utilisations abusives et bancales. Le texte ressemble à un patchwork d’écrits de voyage, assemblés au moyen du passé simple comme colle de luxe de ces fragments épars.

C’est l’avantage des petits pays aménagés comme des jardins japonais.

Et puis, aucun doute, Tesson est un écrivain français. La moindre de ses pensées est ultra-référencée. Il y a un auteur sous chaque caillou. Chaque terroir a ses héros. On reconnaît même dans ses descriptions naturalistes quelques vidéos qui ont fait le buzz sur internet. Tesson, l’explorateur des forêts de Sibérie ne peut donc renier ses origines. Comme le jardin japonais dont toutes les formes sont maîtrisées, Tesson cherche dans les replis les plus obscures du petit pays aménagé qu’est la France, la familiarité et le réconfort dans l’invocation de ses maîtres. Je ne suis pas très sensible à ce type de dispositif.

Bien trop bancal, Sur les chemins noirs a bien du mal à maintenir son potentiel de sympathie intact jusqu’au bout. On est passé à côté du grand livre. D’assez loin.

Ed. Gallimard

Chronique livre : L’intelligence des plantes

de Stefano Mancuso et Alessandra Viola.

En somme, plutôt que de chercher les limites inexistantes d’un domaine où l’intelligence apparaîtrait comme par magie, il semble bien plus justifié, du point de vue de l’évolution, de la concevoir comme une faculté inhérente à la vie.

Voilà un livre qui a fait le buzz à sa sortie en Italie, puis dans le reste du monde, il y a déjà 5 ans. Il a mis tout ce temps à traverser la frontière et on se demande bien pourquoi. Son objectif ? Réenchanter le regard que l’on peut porter sur le monde végétal, réhabiliter les plantes dans tout ce qu’elles ont de vivant et de vital à la survie du monde animal. Soyons clairs, les plantes étaient là avant nous, elles seront là après nous (si on ne fait pas exploser la planète d’ici-là). Sans les plantes, pas d’animaux et donc pas d’espèce humaine. On leur doit le respect et après avoir lu ce livre, on se demande même s’il n’est pas plus cruel de manger de la salade qu’un bon steak (vous allez me dire que le steak aura boulotté plein d’herbe et que c’est sans doute se mettre la tête dans le sable et ne pas assumer sa violence alimentaire envers les végétaux).

Pour ceux qui n’ont jamais approché une plante, le livre est suffisamment vulgarisé pour être largement accessible. Pour ceux qui ont fait un peu de botanique (ce qui est mon cas, il y a fort fort longtemps), le livre constitue une bonne remise à jour des connaissances sur le fonctionnement des végétaux, mais sous un angle dès le départ original de la comparaison des stratégies de survie entre monde animal et végétal. D’un côté la sédentarité (la dépendance géographique) et l’autotrophie (l’indépendance alimentaire), de l’autre côté le nomadisme (l’indépendance géographique) et l’hétérotrophie (la dépendance alimentaire).

Pourquoi les plantes sont-elles encore autant méprisées et sous-considérées ? Peuvent-elles voir, sentir, toucher ? Communiquent-t’elles ? Sont-elles capables de s’adapter à leur environnement ? Bref, les plantes sont-elles intelligentes ? Autant de questions et de réponses qui prouvent de manière éclatante qu’on est bien peu de chose et que mon amie la rose m’a p’tet bien dit quelque chose ce matin, mais que je n’ai rien capté. Car ce n’est pas parce qu’on n’a du mal à dépasser sa propre appréhension du monde, à appréhender quelque chose en son entier, que cette chose n’existe pas.

Ce qui est problématique, c’est, à mon sens, de qualifier (en quatrième de couverture) ce livre de « véritable manifeste écologique ». Car au travers de quelques petits exemples (permettre à toutes les plantes cultivées de capter l’azote atmosphérique, faire pousser des salades sur des barges flottantes équipées de panneaux solaires…), Stefano Mancuso montre son intérêt pour des « solutions miracles » qui, justement, font fi des écosystèmes et donc de l’écologie (p.m. la science « de l’habitat », c’est à dire, la science qui étudie les êtres vivants dans leur milieux et les interactions entre eux (wikipédia)).

Malgré tout, la réflexion est passionnante et intelligente. A coup sûr le regard du lecteur en sera changé durablement sur le monde végétal.

Ed. Albin Michel
Trad. Renaud Temperini

PS : Bon, mais c’est bien gentil tout ça, mais mon ficus a toujours les feuilles qui jaunissent.

Chronique livre : En route vers Okhotsk

d’Eleonore Frey.

Le temps file. Pour lui, il est immobile.

Sophie est libraire et médite sur En route vers Okhotsk, un best-seller qui se passe là-bas, au fin fond de la Sibérie, dans un monde enfermé dans son brouillard. De temps en temps, elle va boire un verre dans un bar et se fait courtiser par Otto et Robert. Otto est médecin et veut embarquer pour Okhotsk. Robert en revient, mais sans doute pas vraiment, et ne se retrouve nulle part et surtout pas en Thérèse, sa voisine pas très bien, qui déboule aussi souvent qu’elle va mal dans le cabinet d’Otto. Il y a aussi deux enfants et des rats.

Dans une ronde fluide, Eleonore Frey dresse le portrait de cette petite société qui ne sait pas vraiment où elle veut aller. Le voyage pour destination ? On décide sur un coup de tête d’aller à Okhotsk, on se documente, ou on en parle en sachant très bien qu’on n’ira jamais. Surgit dès les premières lignes, l’ombre du magnifique Eloge des voyages insensés. Mais là où Vassili Golovanov allait à la rencontre de son île pour finalement débuter son voyage intérieur, les personnages d’Eleonore Frey errent dans leur espace intérieur sans avoir à quitter leur ville. Parfois le froid intérieur les saisit, comme les personnages de La persistance du froid, mais jamais rien n’arrête pourtant leur petite mécanique intérieure, qui tourne, s’enraye et repart.

La narration navigue d’un personnage à l’autre, un peu sur le principe de la comptine pour enfants Trois p’tits chats. Une idée fait basculer d’un paragraphe à l’autre. Une valse des hésitations dans laquelle les enfants de Sophie font preuve de bien plus d’allant. Le froid ne les a pas encore rattrapés. Ils veulent voir l’Alaska, les lacs, aller couper en forêt un sapin de Noël et réalisent leurs rêves. Une errance belle, douce, mélancolique aussi et un hommage à tous ces lieux fantasmés qui nous construisent.

Éd. Quidam éditeur
Trad.(très très bien) Camille Luscher

Chronique livre : Que faire de ce corps qui tombe

de John D’Agata et Jim Fingal.

Il y a d’abord un adolescent, Levi, qui saute du haut d’une tour de Las Vegas. Il y a ensuite un auteur, John D’Agata, qui souhaite parler des vagues de suicides dans la ville du plaisir et prend pour point de départ la chute de Levi. Il y a enfin un stagiaire zélé, Jim Fingal, à qui l’éditeur confie la mission de vérifier les faits sur lesquels reposent les propos de D’Agata. Entre l’essayiste, le fact-checker et même parfois l’éditeur, commence alors un bras de fer musclé. Jusqu’où peut-on tordre les faits lorsqu’on s’empare d’une histoire vraie ? Est-il éthique de prendre des libertés dès lors qu’on parle d’un sujet aussi terrible que le suicide d’un enfant ? Suffit-il de ne pas avoir de mauvaises intentions ? Qui pour en décider ? Le fact-checker doit-il être un moraliste ?

Jim : Parfait, encore un auteur qui méprise ses lecteurs.
John : Je ne méprise pas les lecteurs, Jim, mais quel est l’intérêt de se tourner vers l’art si c’est pour exiger de savoir à l’avance « dans quoi on est en train de mettre les pieds » ?

Le dispositif mis en place par l’éditeur et ses deux complices est vertigineux et redoutablement efficace. Au centre de la page un rectangle de taille variable dans lequel se trouve l’essai (court) écrit par D’Agata. Tout autour, les questions et vérifications de Jim Fingal : en noir, il valide, en rouge, il warning. Parfois, l’essai disparaît complètement sous les commentaires, majoritairement rouges, de Fingal. Car le stagiaire est zélé, même très zélé, se mettant à vérifier tout et n’importe quoi (y avait-il vraiment 34 clubs de strip-tease à Las Vegas en 2002 ? les briques étaient-elles vraiment disposées en épi ?), allant jusqu’à vérifier les références des références de l’essai de D’Agata et non seulement l’essai en lui-même, dans une espèce de jeu des matriochkas inépuisable. Au départ, les relations entre les deux hommes sont cordiales, mais évoluent rapidement en guerre des tranchées : les libertés prises par D’Agata sont insupportables aux yeux de Fingal, les remarques du stagiaire sont balayées d’un revers de main par l’auteur franchement rétif à toute remise en cause de son travail, ce qui, évidemment exacerbe la volonté de Fingal d’aller au bout de l’exercice.

Jim : […] Mais enfin, qu’est-ce qui vous autorise à faire passer pour un fait une légende à moitié recuite […] ?
John : Ça s’appelle de l’art, tête de nœud.
Jim : Toujours la même excuse.

Les échanges entre les deux hommes sont hilarants. Brillants tous les deux, hyper cultivés et soucieux de ne pas déroger à leur ligne de conduite, John et Jim déploient des argumentaires musclés, vifs et construits pour défendre leurs positions. Au-delà de l’aspect ludique du dispositif, le livre est palpitant de bout en bout. Étant dans ma vie n°1 obligée d’être Fingal-style, mais dans ma vie n°2 plutôt portée sur la licence poétique à la D’Agata, les joutes habiles des deux hommes ont fortement résonné en moi et ont déclenché questionnements et conflits intérieurs.

Jamais rébarbatif, toujours passionnant, Que faire de ce corps qui tombe est un livre immense. À lire et partager avec les gens qu’on aime.

Ed. Vies parallèles
Trad. Henry Colomer

PS : je ne sais si c’est le traducteur ou l’éditeur, mais bravo pour le titre en français.

PS bis : Charybde 27 en parle très très bien .