Chronique livre : Taqawan

d’Eric Plamondon.

Chronique publiée initialement dans le numéro 34 de l’indispensable Revue Dissonances.

Il y a quatre cent millions d’années, à l’époque du Dévonien, les poissons sont rois.

Le saumon, Taqawan, fut roi, il est aujourd’hui proie et l’étendue de son territoire, de la rivière à la mer puis à nouveau à la rivière, ne le sauve pas. Moyen de subsistance, objet de convoitise, le vénérable ancêtre sert ici de fil conducteur à une puissante évocation du Québec. Dans un ballet virtuose, les récits se mêlent, pastilles historiques, recette de cuisine ou conte cruel, et se déposent en strates. Le livre brasse large : points de vue historique, écologique, juridique même. Mais jamais cette érudition ne pèse. Les idées s’entrechoquent, des passerelles se créent, entre les âges, les récits, dans une absolue économie de moyens. L’apparente aridité stylistique laisse au lecteur la place nécessaire pour qu’il puisse construire sa propre histoire, sans rien imposer.

D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible ?

Pourquoi le saumon retourne-t-il frayer dans sa rivière natale ? Pourquoi tant de massacres pour quelques bouts de terre ? Comment peut-on s’arroger le droit de s’approprier le corps d’un autre ? Variation sur le thème du territoire, de la propriété, dans un Québec mythique, déchiré, disputé, Taqawan fascine. Ce Québec à l’accent bonhomme qu’on aime sans le connaître se révèle sous un jour nouveau, sombre et poignant, et on a soudain envie de remonter aux sources. À contre-courant.

Le saumon qui bondit et lutte, un même spectacle pour trois hommes différents, trois rêves pour un même poisson.

Ed. Quidam éditeur

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