Chronique film : Les larmes de Mme Wang

de Liu Bingjian.

Voilà un bidule assez curieux et tranchant nettement avec ce que j’ai pu voir plus ou moins récemment dans le cinéma asiatique. Ici, pas de photo clipesque, de musique douce, de décors millimétrés, mais une façon plus frontale et assez crue d’aborder son sujet. Derrière le titre un peu mélo, se cache un film à la fois drôle, dynamique et poignant, et pour tout dire vraiment moderne.

Mme Wang, ex-chanteuse d’opéra d’une petite ville de province, jolie mais pour tout dire un peu pouf, vend des CD et des DVD pornos à la sauvette dans un Pékin franchement pas glamour. Pendant ce temps, son mari joue, perd et crève l’oeil d’un de ses camarades de jeu. C’est ballot, le voilà en prison, et Madame est contrainte de retourner dans sa ville natale. Elle y retrouve son ex-futur amant, qui lui trouve un bon job : elle sera pleureuse professionnelle dans les enterrements colorés et traditionnels de la ville.

Plutôt que de faire un film frontalement social, Bingjian se concentre sur un très beau portrait de femme et révèle en passant de grosses fractures dans la société chinoise, schizophrène entre tradition et fuite en avant capitaliste. Elle est surprenante son héroïne, poupée trop maquillée, et mal fagotée de couleurs flashys, vulgaire, qui alpague le chaland pour vendre ses pornos. La découverte en creux de son passé et ses actes révèlent une femme aux espoirs brisés, faite pour briller dans les opéras ou sur les DVD qu’elle vend à la sauvette. Mais elle est là, elle avance, se sert du système traditionnel pour réussir dans le monde moderne et gagner de l’argent. Elle se sacrifie (physiquement et professionnellement) pour son mari, et sa dureté masque quelqu’un, qui, finalement, n’aurait jamais fait que suivre ses sentiments amoureux.

Ce qui force le respect, c’est la concision du propos de Bingjian, aucune digression, la caméra se concentre sur l’essentiel, sans aucun pathos, sans explication, sans jugement. Le début est d’ailleurs quasi-documentaire, assez âpre, et progressivement, la caméra se pose, s’éloigne, sait trouver des cadres très beaux et très intelligents. Réalisé en 2002, et sans autorisation, le film a une liberté de ton vraiment étonnante. Un bon moment.

Chronique film : [Rec]

de Paco Plaza et Jaume Balaguero.

Bon ça m’apprendra à émettre des réserves sur le dernier Doillon ou à pousser des coups de gueule (justifiés) sur les relents réacs de certaines productions américaines de l’année 2008 (je cite pas lesquelles, je vais encore me faire esquinter). Chers lecteurs, sachez qu’avec [Rec], j’ai expié mes fautes passées et futures pour au moins 77 générations. J’ai voulu me vider la tête à peu de frais (8 euros quand même), dans un multiplex popcornéen. J’en suis juste sortie avec une énorme envie de gerber une certaine sensibilité de l’estomac, et un atterrement sans fond.

La moindre des choses qu’on demande à un film d’horreur, c’est de foutre un peu les chocottes, ou à défaut de bien se marrer. [Rec] échoue absolument partout. Remplissant consciencieusement son cahier des charges de film « caméra subjective » (c’est clair, tout y est, rien ne manque), il est complètement irregardable et inécoutable. Trop de mouvements de caméra dans tous les sens (même Trier oserait pas en faire autant), trop de bruits (dont la VF pitoyable, ça aide pas) ne donnent qu’une envie : que le cameraman et sa putain de journaliste se fassent dévorer au plus vite, ce qui malheureusement n’arrive que tout à la fin (normal me direz-vous, sinon pas de film). Je ne parle pas du scénario archi-rebattu (un lieu clos, des zombies qui bouffent tout le monde, un soupçon de « et-si-c-étaient-les-étrangers-qui-avaient-amené-le-Mal », une pointe de « et-c-est-bien-le-cas »…), des acteurs navrants (la VF ne fait que les enfoncer encore plus), ça risquerait d’en rajouter une couche.

[Rec] est un gros churros bien gras, cuit dans une huile infâme. Je vais rester sur l’assez réussi Fragile du même Jaume Balaguero, sans prétention et nettement plus flippant. Ah et puis ce soir, je regarde Jean-Philippe sur TF1, après, c’est certain, je serai lavée de tous mes pêchés.

Chronique film : Le premier venu

de Jacques Doillon.

En préambule, un petit coup de gueule (mince, on va encore me taxer de violente dans mes propos), il faut vraiment que Doillon change de preneur de son. Le film, très dialogué, est doté d’un son catastrophique, qui m’a fait manquer un bon quart des dialogues. Ma critique sera donc encore plus subjective que d’habitude, puisque j’ai loupé probablement des éléments clés de l’histoire.

Bref. Camille (bourgeoise disent les critiques, moi, j’en sais rien), poursuit Costa, genre petite frappe zonard. Elle dit qu’il l’a violée, il dit qu’elle l’a chauffé. Il a une ex-femme forte-tête, une gamine qu’il n’a pas vu depuis 3 ans, et un pote devenu flic, et amant de son ex. D’elle, on ne sait rien, à part qu’elle le suit, entre reproches et cajoleries.

Le premier venu fait partie de ces films exigeants, austères, profonds qu’on aimerait défendre bec et ongles. Il m’a malheureusement laissé sur le carreau. Je me suis sentie étrangère à cette histoire. Il y a pourtant de bonnes choses dans ce film. Les acteurs d’abord, tous très bien : Clémentine Beaugrand porte bien son énigme, et Gérald Thomassin est impressionnant en bombinette prête à exploser. Doillon les filme avec beaucoup d’amour dans l’oeil de sa caméra. Une jolie trouvaille aussi que cette sonate de Debussy qui ponctue de manière taquine les séquences du film. Il y a du plaisir là-dedans , c’est certain.

Et pourtant, ça ne fonctionne pas, ou rarement. La faute à cette héroïne insaisissable et incompréhensible qui n’est jamais crédible. On ne croit pas un instant à son attirance pour Costa, frivolité de petite bourgeoise ? syndrome de Stockholm ? gentillesse ? perversité ? aucune hypothèse ne tient bien longtemps. Ses réactions n’ont ni queue ni tête, que cherche t’elle cette fille ? Vous allez me dire que c’est ça qui est intéressant, ce mystère, cette ambiguïté. Mais à trop en rajouter dans la virevolte, dans la subtilité et la complexité psychologique, on reste au bord de la route. En ce sens, le final « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes », après une prise d’otage relativement violente, me laisse totalement perplexe. Impossible de s’identifier à ce personnage féminin opaque, à ce monde psychologiquement instable, à cette errance sans suite de sentiments disjoints.

Reste un Gérald Thomassin, bloc de souffrances au bord du gouffre, qui donne le vertige.

Chronique film : Juno

de Jason Reitman.

Quelle sombre déception que ce film prétentieux et faussement décalé dont j’avais entendu beaucoup de bien. Avec Juno, on est clairement dans le film trompeusement indépendant, qui veut faire croire au spectateur qu’il regarde un truc audacieux et mal-poli, alors qu’il assène une morale rétrograde et malsaine.

Juno, 16 ans, est enceinte d’un athlète godiche de son bahut et essaie d’imiter le timbre de voix de Marianne Faithfull en balançant des répliques acerbes. Déjà, on y croit pas deux minutes, Ellen Page, en ado hyper mature (mais qui ignore qu’il faut mettre une capote pour baiser), est mauvaise à hurler, elle minaude à fond les ballons pour faire croire que voilà, elle a déjà tout compris de la vie, et que les autres sont vraiment des gros nazes. C’est assez navrant. Elle se décide à faire adopter son bébé par un couple mal assorti. La femme une caricature de la bourgeoise futile en manque d’enfants, hésite entre deux nuances de jaune absolument identiques (la seule scène vraiment drôle du film), et le mari compositeur, faussement muselé par sa femme, est totalement immature.

Distillant une image assez méprisante de l’humanité, sans beaucoup de tendresse, Juno glace par sa morale : gloire aux bourgeoises étriquées avec une belle maison et plein d’amour à donner, aux adolescentes réfléchies (haha, t’as quand même oublié de mettre une capote ma p’tite) et généreuses, et honte sur ces hommes à la recherche d’un peu de reconnaissance, immatures, égoïstes et incapables d’assumer les responsabilités de la paternité.

Don’t Juno ? sortez couverts bon dieu, ça nous évitera les daubes.

Chronique film : La Zona

de Rodrigo Pla.

La Zona est le film le plus triste et désespéré que j’ai vu depuis longtemps. Sous ses dehors de film de genre (anticipation d’un futur très proche, polar ?), la Zona fait finalement un état des lieux du monde et de la direction dans laquelle il va. C’est pas peu.

Trois gosses des bidonvilles de Mexico pénètrent par effraction dans une zone résidentielle luxueuse et ultra sécurisée. Les résidents ont la gâchette facile et tuent 2 des gamins en « légitime défense ». Le troisième réussit à s’échapper… mais pas à sortir de la « zone ». Il se trouve enfermé dedans, traqué par des millionnaires paranoïaques et adeptes de l’auto-défense .

Le constat est glacial d’un monde inexorablement coupé en 2 par un mur et des barbelés. Il n’y a pas grand chose à sauver, et aucun des deux côtés du mur n’est épargné. A l’intérieur de la zone, c’est le protectionnisme, l’immonde cruauté des gens dont l’argent fait qu’ils peuvent tout se permettre. On a envie de hurler devant tant de cynisme, tout en se rendant bien compte que ces méthodes existent déjà, et que ce n’est en rien de la SF. A l’extérieur de la zone, le monde est corrompu, et ne désire qu’une chose, c’est arriver à sucer le fric des richards de la zone.

La force du film c’est de réussir à contrebalancer cette dichotomie par quelques personnages plus ambigus, et assez finement dessinés. L’image est intéressante, un peu « luisante » et très sombre, et la musique, noire et profonde apporte une vrai plus. Là où ça pêche un peu, c’est du côté de la mise en scène, assez souvent « série-tv » (j’ai pas mal pensé à Dark Angel par exemple). On imagine ce qu’aurait pu donner un tel sujet réalisé par un maître de la mise en scène, et la meilleure utilisation des caméras de surveillance par exemple, qui reste vraiment très sage et peu inventive ici.

Reste un film OVNI, courageux, dont la forme sert à porter un vrai message politique et un cri d’alerte sur l’évolution de la société. Bien bien.