Chronique film : Paris

de Cédric Klapisch.

Plutôt agréablement surprise par ce film dont je n’attendais rien. J’avoue un peu honteusement avoir passé un bon moment, un vague sourire collé aux lèvres. En dehors de l’histoire pathos portée par Duris (pas très bon, sauf en danseur de Moulin Rouge), on se laisse porter par ce chassé-croisé sans queue ni tête. Binoche au naturel, en assistante sociale butée contre les mecs est très crédible, et a rarement été aussi belle. Le charme tient beaucoup à quelques petites réparties bien senties. Luchini, cinquantenaire perdu, est émouvant, en pleine mise en abyme de son personnage public. Quand il essaie de s’ouvrir à son frère successful, « normal », ce dernier lui rétorque « oh lala toi tu devrais reprendre le squash ». Bien vu, on m’a tellement sorti de conneries de ce genre, que je ne peux qu’adhérer.

On sent le brain-storming derrière le propos du film, le travail du scénariste qui s’est vraiment demandé « c’est quoi Paris ? ». En ça le film est assez intéressant, car, malgré le recours aux lieux phares parisiens, l’utilisation qui en est faite est loin d’être cliché : le rayon boucherie de Rungis sert de baisoir à un mannequin en manque, la hauteur de la tour montparnasse sert de dispersoir à cendres, et la tour eiffel devient le lieu de la déception amoureuse. Jolie scène d’ailleurs que celle de cette dispersion de cendres, où les points hauts de paris (montparnasse, eiffel, montmartre) sont utilisés en parallèle et reliés entre eux par les cendres, la longue vue, un téléphone portable. Voilà une vraie bonne idée.

Paris décor, passe alors comme paris acteur du destin des individus qui l’habitent, ou rêvent d’y venir. Peu ou prou, la ville devient élément de la vie de chacun, moteur de leurs actions. Le film est dans son ensemble assez amer, mettant en scène des solitudes qui s’entrechoquent, dans quelque chose d’un peu trop grand pour eux. Pas si mal.

Chronique film : Redacted

de Brian De Palma

Je sèche un peu pour écrire cette bafouille. En fait, voilà 4h que je suis sortie de la salle, et j’ai quasiment oublié que j’avais vu un film. C’est ballot. Ceux qui suivent Racines savent que je ne suis pas une grande adepte des films de guerre, et je dois vous avouer que je ne suis pas une grandefan de De Palma, à quelques petites exceptions. Mais qu’allait-elle faire dans cette galère ?

D’emblée, on nous annonce que Redacted est une oeuvre de fiction, fatalement toute l’ambiguïté du film s’évapore, c’est bien De Palma derrière la caméra, et pas le soldat Sal ou les reporters français, irakiens. Le début du film est cependant très bon. Sal derrière sa caméra présente ses compagnons d’infortune, condamnés à garder un barrage routier et abattre tout véhicule irakien récalcitrant, même s’il s’agit d’une voiture conduisant une femme à la maternité pour accoucher. La caméra filme les différentes personnalités, l’attente, l’ennui qui rend le stress des soldats palpables. C’est plutôt bien fait.

Suivent ensuite un patchwork de différentes sources d’informations sur les événements : reportage français, une journaliste irakienne, vidéos sur internet d’une femme de soldat, de rebelles irakiens, caméras de surveillance… Réalisé avec un budget réduit, tourné en numérique, Redacted étonne par sa modestie : c’est tourné dans 2 décors et demi, avec 5 acteurs. Pour être honnête, ça fait un peu bouts de ficelles. De la part du maître, c’est assez léger, d’autant plus qu’en multipliant les points de vue, les discours, on ne sait pas très bien où De Palma veut en venir : un pamphlet contre la guerre qui broie les soldats et détruit les civils ? une attaque contre les médias qui nous abreuvent d’informations non fiables ? Bon, tout ça, on le sait déjà. Peut-être qu’aux États-Unis les médias ont étouffé la réalité de la guerre en Irak , mais en France, le discours n’est pas franchement incisif.

Restent quelques grandes scènes, des acteurs tous excellents, et une utilisation de la musique formidable. A part ça…

Chronique film : Into the wild

de Sean Penn.

Quand les films que l’on voulait voir disparaissent de l’affiche en moins d’une semaine, il reste les films qu’on avait pas très envie de voir, c’est le cas de celui-ci. Fort heureusement le film vaut bien mieux que sa consternante bande-annonce. On est loin du film d’aventures qui va à cent à l’heure. Bien au contraire, Penn ne fait aucune concession en ce qui concerne le temps, le film s’étale largement dans ses plus de 2h30 de pellicule. L’odyssée du gars (véridique) a duré deux ans, et ses ramifications plongent profondément dans le passé, le film prend donc ses aises pour laisser s’installer les sensations et les émotions. Cette large plage temporelle donne lieu à un montage intéressant, mêlant habilement les différentes époques, révélant le passé au compte-gouttes (les flash-back sont vraiment intéressants), pour mieux éclairer le présent.

Chris, un jeune bourgeois américain, lâche famille, carrière et amis pour partir, le nez au vent en quête de l’Alaska. Si au premier abord, la démarche initiale de Chris semble relever d’un idéalisme romantique et littéraire, son rejet total de la société, son anti-matérialisme primaire sont finalement des actes éminemment politiques, surtout dans un pays comme les Etats-Unis. Plus le film passe, plus la fuite de Chris se révèle profonde, son refus de la société cache en fait un rejet de ses parents, dont les mensonges et les disputes ont progressivement fait voler en éclat l’identité initiale du jeune homme. Le personnage prend alors un peu plus d’épaisseur, il ne s’agit plus seulement d’une fuite romantique d’un jeune bourgeois en quête d’aventures, mais une reconstruction de soi, un apprentissage par la solitude choisie. Il est dommage que l’acteur principal soit si lisse, et propret, il manque singulièrement de profondeur.

Malgré quelques « trucs et astuces » assez agaçants, Penn réussit quelque chose de vraiment beau, notamment grâce à une photographie superbe, refusant systématiquement tout réalisme (sauf dans les scènes finales, mais chuuut) et magnifiant les paysages croisés. Chris est dans son « trip », la nature est sa force, c’est sa beauté qu’il voit et nous transmet. On peut également saluer les quelques seconds rôles certes un peu archétypaux, mais singulièrement bien interprétés (un petit coup de coeur pour Catherine Keener et Hal Holbrook). Ces personnages très secondaires permettent de ne pas faire sombrer Chris dans un héroïsme sans tâche. C’est leur présence qui révèle l’égoïsme assez écrasant du gars. Son rejet du monde, c’est aussi un rejet des gens qui l’aiment et qui souffrent de sa disparition.

Bon on va pas se mentir non plus, Into the wild reste un film hollywoodien, mais il faut avouer que c’est assez joli et que je ne me suis pas ennuyée, c’est déjà pas mal.

Chronique film : Promets-moi

d’Emir Kusturica.

Promets-moi est la preuve éclatante qu’il ne suffit pas d’être bien accompagnée au ciné pour que le film soit un chef-d’oeuvre. Ça c’était la pensée du jour. Voilà… quoi vous dire d’autre sur ce machin… Même si ma ire est bien moindre que pour le Coen (l’attente était moins forte aussi, c’est sûr), Promets-moi est cependant assez proche de la bouse, et ça tombe pas mal, parce que ce qu’il y a de mieux dans le film, ce sont sans aucun doute les bovidés.

Extrêmement brouillon, le film se suit avec pas mal de difficultés, pourtant, l’histoire n’a rien de très compliqué : un petit paysan au grand-père bricolo doit conduire sa vache en ville pour la vendre, et ramener une icône, un souvenir, et une nana. Kusturica balance des milliers d’idées sans en suivre aucune, on a un peu l’impression que le film devait durer 5 heures, et qu’il a été remonté avec les pieds pour tenir en 2, ce qui fait qu’on assiste aux débuts de plein de trucs qui n’aboutissent jamais.

Promets-moi oscille entre fable initiatique qui aurait pu être mignonnette, film de truands (un bon millier d’armes pétaradantes et complètement inutiles), film burlesque, et peut-être film « social » dénonçant la condition de la femme en Serbie (pute, solitaire masculine, ou femme de paysan, mais là, je crois que c’est vraiment parce que j’aimerai bien qu’il y ait un truc positif dans ce truc). Beaucoup de bruit, d’hystérie et de fureur, des poules, et une fanfare, il n’y a pas grand chose à sauver là-dedans, à part la jeune actrice, fraîche et jolie comme tout, et le vieux pépé, assez bien vu. A part ça, je reste dubitative.

Chronique film : Lust, Caution

d’Ang Lee.


                                                    (dessin de Klimt, « Papiers érotiques », publié aux éditions Gallimard, j’vous conseille)

Encore toute à mon souvenir lacrymal de Brokeback Mountain, je suis allée voir Lust, Caution, sans en savoir grand chose, et avec une bonne dose de méfiance, les critiques étant pour le moins mitigées. Mes doutes ont été levés très vite, tant la douceur, la fluidité, la justesse de la caméra d’Ang Lee font absolument merveille. Comme dans Brokeback mountain, on a l’impression que cette caméra réussit à toujours être exactement à la bonne place, sans voyeurisme, sans distance excessive. Juste là où elle doit être. C’est virtuose sans crânerie, humble et très cinématographique.

Shanghaï pendant l’occupation japonaise. Mme Mak joue au Mah Jong chez Mme Yee. Sourires de société, les femmes parlent, trompent leur ennui en perdant de l’argent. M. Yee fait un passage éclair. Soudain, Mme Mak se rappelle un rendez-vous et s’éclipse. Dès ce moment là, le spectateur est électrisé. Quelque chose s’est passé. En un regard. Puis débute un grand flash-back, on pourrait même dire que c’est la séquence d’introduction qui constitue le flash-forward. Petite introduction pour appâter le spectateur sur l’origine et le dénouement de cette histoire. Quatre ans plus tôt, Mme Mak, n’est pas Mme Mak, mais Wang, une jeune étudiante à Hong-Kong. Pour l’effort de guerre, elle rentre dans une troupe de théâtre engagée dans la propagande nationaliste (belle réflexion sur l’art comme outil au service de la lutte, comme catalyseur des volontés) . Son talent d’actrice vite prouvé, la troupe s’engage dans une action clandestine, tuer M. Yee, chef de la milice ou un truc comme ça, mais surtout sympathisant avec les nippons. M. Yee est incroyablement prudent, et l’approcher est difficile. Wang est toute désignée pour faire amie-amie avec Mme Yee, afin d’approcher M.Yee. Après quelques bouleversements historiques et un retour à Shanghaï, Wang devient la maîtresse infiltrée de Yee, leurs rapports sont troubles, violents, SM, mais en même temps absoluments passionnés, amoureux et même romantique. Yee confie une mission secrète à Wang, branle-bas de combat dans les rangs de la résistance. La mission est en fait le choix d’un diamant chez un bijoutier…

Le film est émaillé de scènes sublimes, parfois fugaces (Wang sort la tête de la fenêtre d’un bus pour attraper une goutte de pluie avec la langue), parfois plus longues. Dans un restaurant japonais, Wang chante une chanson d’amour chinoise à Yee. Acte de résistance, acte d’amour. D’abord éloignée de lui, comme sur scène, elle s’approche doucement. Le sourire, amusé, ironique, condescendant de Yee devant sa « geisha », change au fur à mesure de l’approche de Wang, pour finir dans la douceur et les larmes. Un magnifique moment de cinéma. Lust, caution, est un film tout en réflexions, réflexions des miroirs, des vitres, de verres de vin, ou du diamant final. Les gens ne sont pas ce qu’ils semblent être, juste des reflets d’eux-mêmes, des pantins, des comédiens, qui ne vivent pas leur vraie vie, mais la vie que l’Histoire leur impose. Dans la scène du restaurant japonais, il n’y a pas de miroir, pas de vitre, pas de verre, mais des murs de papier et des bols. Yee est maintenant seul face à sa maîtresse, seul face à lui-même, à ses sentiments réels. Pas de double en réflexion, juste la nudité de l’être.

Outre une magnifique histoire de passion amoureuse trouble, sado-masochiste (Wang, d’abrd dominée, réussie à prendre le dessus, en plongeant dans le noir son partenaire, terrorisé par l’obscurité), Lust, Caution, raconte la façon dont l’intime peut bouleverser l’Histoire, et comment l’Histoire peut bouleverser l’intime. Il est ridicule de réduire ce film à ses quelques scènes de cul, comme il était ridicule de réduire Brokeback… à la scène se déroulant sous la tente. Ces scènes, certes capitales (le corps de Wang, d’abord envahi par l’ennemi, puis, de plus en plus maîtresse, dominante), instructives (je ne suis même pas sûre que certaines positions soient dans le Kâma Sûtra), ne sont que la matérialisation corporelle d’un conflit intime et historique beaucoup plus ample. Et finalement c’est souvent le thème des films de Lee, la difficulté d’exister tel qu’on est vraiment. Respect.