Chronique livre : Promenades avec les hommes

d’Ann Beattie.

C’est impossible de connaître quelqu’un, (…). On ne peut jamais en savoir plus sur sa vie que ce qu’on imagine en regardant sa photographie.

promenadesJane est jeune et brillante, son diplôme en poche elle plaque son petit ami roots pour un écrivain deux fois plus âgé qu’elle, charmeur et riche. Parcours initiatique, roman d’apprentissage et conte cruel, Promenades avec les hommes est un peu tout ça à la fois.

Petite chose classieuse d’une centaine de pages, le roman, ou plutôt la longue nouvelle, est ricaine à mort dans son approche de l’humanité. Pas d’incursion poussée dans le psychisme de ses personnages, ce sont les gestes et les actes qui comptent, qui deviennent le révélateur des pensées et tourments intimes. Continuer la lecture de Chronique livre : Promenades avec les hommes

Chronique livre : Un oiseau blanc dans le blizzard

de Laura Kasischke.

un oiseau blanc dans le blizzardDélicieuse Laura Kasischke, capable d’incorporer du soufre dans n’importe quelle charlotte aux fraises ! Un oiseau blanc dans le blizzard ressemble en ça aux deux autres romans que j’ai pu lire de l’auteur, qui s’escrime à racler avec les dents la couche épaisse de vernis qui enserre nos vies.

Kat est une adolescente boulotte en pleine effervescence hormonale. Sa famille, une mère Eve, parfaite ménagère, et maman parfaitement toxique. Brock, un père fallot et transparent, prévisible et régulier. Kat a un petit ami, son voisin Phil. Et puis au coeur de cette adolescence lambda, la disparition de la mère, évaporée, du jour au lendemain. Le roman, porté par la voix de Kat, est divisé en quatre parties représentant les quatre années suivant la disparition d’Eve. Chaque partie suit l’évolution de l’adolescente puis jeune femme, tout en creusant dans ses souvenirs, rêves et cauchemars, tous hantés par la présence de sa mère.

Un oiseau blanc dans le blizzard est un roman fondamentalement organique, parcouru par les fluides, les émanations hormonales. Dans tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle touche, Kat imagine les circulations du monde, la matière en décomposition, le cycle de la vie, et de la mort. Et puis dans ses rêves, des motifs obsessionnels apparaissent, poussière de givre ou cendres froides, halos de lumière laiteuse, toute une panoplie de matières irradiantes, particulaires ou diffuses.

Il y a dans le roman de Laura Kasischke le mystère de la disparition, qui plane et qui dévore tout, teinté de la culpabilité du soulagement. Mais il y a plus que ça, la métaphore de l’adolescente qui doit tuer la mère pour devenir adulte. Mais comment faire quand cette mère s’est évanouie ? Après la disparition, le corps de Kat change, s’affine, elle devient femme de l’extérieur, une femme qui ressemble à sa mère. Mais son esprit reste englué dans le passé, dans cet inexpliqué qui la cloue sur place. Il lui faudra quatre ans pour défaire les liens, pour passer le cap, pour qu’elle soit capable d’entendre ce qu’on essaie de lui dire, pour accepter l’évidence. Le final coup de trique, bien qu’un peu attendu, vient clore un cycle, tourner une page. Mais comment s’en relever ?

Oui, vraiment, il n’y a pas mieux que Laura Kasischke pour maculer de boue, de sperme et de sang la blancheur de nos vies. Et tout ça avec une classe, une poésie et une dureté folles et mortelles.

Ed. J’ai Lu
Trad. Anne Wicke

Chronique livre : Emmaüs

d’Alessandro Baricco.

Il voulait dire qu’en l’absence de sens, le monde tourne quand même, et que dans les acrobaties d’une existence sans coordonnées il y a une beauté, voire une noblesse, parfois, que nous ignorons – comme une possibilité d’héroïsme à laquelle nous n’avons pas pensé, l’héroïsme d’une vérité parmi d’autres.

Mon attachement à Alessandro Baricco commence à dater, aussi ai-je toujours une certaine appréhension (mais le mot est bien trop fort) en attaquant un nouveau texte. Emmaüs lève le doute assez rapidement. Ils sont quatre garçons italiens, dix-huit ans. Ils viennent d’un milieu modeste, ont été élevés dans l’amour de Dieu et des sacrifices. Tous les dimanches ils sont bénévoles dans un hôpital, et jouent de la musique à la messe. Ils sont quatre garçons, leur univers n’est que codes, conventions, verrous et non-dits. Ils ne savent rien de la vie mais croient tout maîtriser, surplombent l’existence à coup de certitudes et de bonne conscience. Emmaüs raconte l’effritement de leur système, à cause d’une fille, mais pas seulement.

Nous avons dix-huit ans, dis-je, et nous sommes tout.

Avec Emmaüs, Alessandro Baricco aborde une nouvelle facette de sa personnalité et de son oeuvre. Nulle lumière ici, nul éblouissement, ou alors fugitifs, trompeurs. Le livre n’est que failles, fêlures, effritement. Le choeur des garçons, ce nous collectif, fiévreux, porté par la foi, peu à peu se désagrège. L’emphase, la grandeur qu’ils croient porter en eux, apparaît bien vite au lecteur factice. Le prologue a d’ailleurs donné le ton, c’est la tragédie qui attend nos héros.

L’écriture construit tout d’abord une espèce d’espace mythique, comme Baricco sait bien le faire. On est dans l’impression (dans le sens de la chose qui imprime) plus que dans l’explication. Rien n’est dit vraiment, explicitement, par ce nous collectif. Ces garçons interprètent leur vie à l’aune de leur foi et de leurs convictions. mais progressivement, et c’est là une nouveauté chez Baricco, l’écriture se fait plus claire, plus précise. Au fur et à mesure que le monde se révèle à eux, sans masque et sans fard, les choses sont dites, explicitées.

Je ne connais pas du tout l’histoire d’Alessandro Baricco, mais ce roman m’a paru beaucoup plus personnel que ses précédentes oeuvres. Il y a de la joie, mais aussi beaucoup de douleur là-dedans. Douleur d’avoir été élevé dans un système et une religion qui n’ont pas résisté à l’épreuve de la vie, d’avoir perdu l’exaltation, les certitudes que peut apporter la foi. On devine que depuis ses débuts d’écrivain, Alessandro Baricco est à la recherche dans son écriture de la plénitude exaltée qu’il a pu connaître enfant et adolescent. Avec Emmaüs, il finit par déposer les armes. Beau, triste, douloureux, la fin de l’innocence.

Ed. Gallimard
Trad. Lise Caillat

Chronique livre : Eloge des voyages insensés

de Vassili Golovanov.

“Puis un beau jour, lui – l’esclave de son travail – achève son livre.
C’est le moment le plus effrayant : en un éclair il comprend qu’il est mort. Il avait un livre : c’était une aventure, un jeu, une création, une souffrance, un exil, et soudain, il n’a plus rien.”

Je ne remercierai jamais assez le quidam m’ayant soufflé le titre de ce livre absolument magnifique de Vassili Golovanov. Eloge des voyages insensés fait partie des livres qui peuvent changer une vie, si, je vous assure, de ces livres qui font bouger des trucs à l’intérieur, des bases, fondements ou certitudes, qu’on croyait pourtant bien accrochés.

Vassili Golovanov est russe, journaliste. Il est marié, il a un enfant et un rêve, un rêve de Grand Nord, un rêve d’île. Cette île, ce sera Kolgouev, bout de toundra circulaire, misérable, dans la mer de Barents. Il y retournera trois fois. Eloge des voyages insensés raconte essentiellement son deuxième voyage dans l’île. Mais ce fil conducteur n’est qu’un prétexte. Vassili Golovanov ne s’interdit rien dans sa narration. Son esprit et son écriture vagabondent, explorent, les lieux et les êtres. Il entremêle ainsi les voyages, ceux dans l’île, bien sûr, mais également les autres. Voyages géographiques ou voyages intérieurs, le récit bifurque ainsi en permanence, prenant l’aspect d’une longue errance, qui peu à peu prend forme, se dessine, et finit par trouve son cap, sa cohérence, dans la multiplicité même des pistes suivies.

Eloge des voyages insensés est un livre qui se lit avec lenteur, une lenteur qu’il faut accepter, qui fait partie du processus. Cet éloge invite à la méditation. L’esprit du lecteur est happé par le discours, mais le pouvoir d’évocation de ces pages entraîne plus loin, et les pensées s’échappent, s’émancipent, commencent à créer leur propre histoire, portées par l’écriture de Vassili Golovanov, mais s’en éloignant sans cesse avant d’y revenir toujours. Les strates du récit se mêlent aux strates de la méditation du lecteur, et c’est très beau, cet effet psychique qu’est capable de créer l’écriture, et qui en fait, ou devrait être, le fondement de toute écriture. Loin d’être achèvement, l’écriture se fait alors support, déclencheur, invitation. Le livre et son achèvement deviennent alors la première pierre d’une nouvelle vie, pour son auteur, mais aussi pour le lecteur.

Je ne m’étends pas, mais le livre brasse sans esbroufe mais avec une grande profondeur, une multitude de questions existentielles sur la quête de soi, de l’accomplissement, de l’amour. Vassili Golovanov sait, après quelques pages errantes, ramener le lecteur à l’essentiel par le miracle d’une phrase définitive qui vous cloue au mur. Le fin accélère le mouvement, elle est ravageusement russe, pleine de passions, de contrariétés mortelles, et de joies absolues. Ce livre est un miracle, un peu sauvage, un peu brut, une exploration de tous les espaces possibles, à lire, relire.

Ed. Verdier Collection Slovo
Trad. Hélène Châtelain

Chronique livre : Enig marcheur

de Russell Hoban.

Gloire à l’éditeur, réussissant pour la modique somme de vingt euros, à offrir au lecteur ce magnifique objet-livre qu’est Enig marcheur. C’est une habitude chez Monsieur Toussaint Louverture, le travail est toujours fignolé au petit poil, il y a de l’amour et de l’attention dans chaque livre édité. Mais là, on atteint quand même quelque chose de grandiose, c’est beau et émouvant.

Gloire également à l’éditeur qui ose se lancer dans le « chantier » Enig, un livre écrit dans un anglais malmené («le riddleyspeak »), et donc impossible à traduire, et pourtant traduit de main de maître par Nicolas Richard, un livre qu’il est donc très difficile de lire (si si, avouons-le), même en prenant son temps, et donc nécessitant de la part du lecteur un engagement beaucoup plus grand que beaucoup de livres, même très exigeants. Monsieur Toussaint Louverture l’a fait, et c’est ce qui rend cette maison d’édition si indispensable et unique dans le paysage éditorial francophone. Mais passée l’émerveillement initial, et l’indubitable réussite éditoriale, que dire d’Enig marcheur ?

L’histoire se déroule dans un futur extrêmement lointain, en Angleterre, des siècles après un « grand boum » (une explosion nucléaire donc) qui a tout ravagé. Enig a atteint ses 12 ans, son âge d’homme, et en quelques jours sa vie bascule. Dans ce monde post-apocalyptique, la société est régie par Le grand Ram, qui professe sa bonne parole et asservit la population grâce à des spectacles de marionnettes mettant en scène Eusa (mi-dieu, mi-scientifique à l’origine du grand boum), et Adom le Ptitome Bryllant, coupé en deux (mi-atome d’uranium, mi-jesus). Il n’y a que quelques castes bien cloisonnées dans la société, définies par leur profession (charbonnier, trinturier…). On ne peut se déplacer qu’en groupe, au gré du travail à accomplir, entourés de garde du corps, le pays étant infesté de chiens sauvages très dangereux. C’est un société presque complètement orale (sauf Enig qui a appris à écrire ? pourquoi, comment ?), qui fonctionne sur un système de légendes, de prémonitions, et de croyances, un vrai retour à l’âge de fer.

Enig est un peu différent du reste du troupeau, il se pose des questions, il sait écrire, et son instinct le fait sortir de la route toute tracée qu’il s’apprêtait à suivre, il sauve un garçon, descendant d’Eusa, qui semble posséder un grand savoir mais ne sait pas vraiment comment l’utiliser, il devient l’ami des chiens sans trop savoir comment, et de rencontre en rencontre il trace sa route à lui, et finit par écrire son histoire, et devenir marionnettiste à son tour, mais pour un spectacle non-officiel, quelque chose de nouveau et différent. Entre temps, il croise moult personnages dont, pour certains, la seule volonté est de recréer le Grand boum (espérant que ce qui a été perdu dans l’explosion pourra être retrouvé) et pour d’autres, la vérité se situe dans le cœur des arbres et ils se contentent de réinventer la poudre dans un « petit boum » qui fait déjà pas mal de dégâts.

On pourrait qualifier Enig marcheur de livre « slow life ». L’écriture très particulière d’Enig, nécessitant d’oraliser les mots pour comprendre le sens, oblige à la lenteur. Lentes sont également les évolutions de la société post-grand boum, voire inexistantes. A part quelques élites lettrées qui possèdent un savoir, très relatif, la population est laissée dans l’ignorance, enfermée par des règles strictes, et un environnement hostile qui leur interdit toute forme d’émancipation. Des réminiscences des connaissances scientifiques pré-apocalypses polluent les discours, et sont réinterprétées de manière complètement farfelue par toutes les personnes rencontrées par Enig. Les légendes s’appuient sur des fragments écrits avant le grand boum (la légende d’Eusa est ainsi une interprétation délirante de la description d’un tableau retraçant la vie de St Eustache , situé dans la Cathédrale de Canterbury !). Le livre est un véritable jeu de piste, de décryptage du langage et des éléments pré-apocalypse à la sauce post-apocalypse. Aussi, après un tel effort (laborieux) dans cette chasse aux trésors, s’attend-on à une juste récompense, au minima à être terrassé par une révélation finale définitive.

Alors, outre toute cette invention fantastique dans le langage et dans ces “trouvailles scénaristiques” souvent drôles et dérangeantes, que retenir d’Enig marcheur ? En tant que livre d’anticipation, quel éclairage nous propose Enig sur la société dans laquelle on vit et ses évolutions ? On peut lire le roman comme une illustration parfaite de la maxime rabelaisienne “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme”, mâtinée d’un peu de « L’homme est un loup pour l’homme. » L’Homme a détruit la Terre une première fois, et son instinct (sa bêtise ?) le pousse à reproduire ce qui a tout détruit. Voilà qui est tout de même très classique dans ce genre littéraire, et n’apporte pas grand chose. En posant le livre, on ne peut s’empêcher de se dire, eh bien tout ça pour ça ?

Le monde créé par Russell Hoban est également par trop bancal, et manque de cohérence. Pour ce que j’ai pu en comprendre (la modestie reste de mise devant cet objet littéraire), il ne forme pas un système sociétal complet et viable, ce qui fait la force des grands romans d’anticipation, c’est à dire nous proposer des sociétés complètement différentes de la nôtre, mais au fonctionnement cohérent, et surtout nous apportant un éclairage et une réflexion sur ce que nous vivons aujourd’hui, et nos évolutions potentielles.

On retiendra alors surtout ce qui me semble la grand message d’Enig marcheur, l’émancipation de l’individu et donc son évolution passent par l’écriture et l’art, qui sont la base de tout. Là, je m’incline. Pour le reste, ce livre atypique et exigeant sur la forme, laisse tout de même trop un goût d’inachevé sur le fond pour pouvoir prétendre au statut de chef d’oeuvre absolu.

Ed. Monsieur Toussaint Louverture
Trad. Nicolas Richard