Chronique livre : Chasseur de têtes

de Jo Nesbø.

Roger Brown est un excellent professionnel et pratique l’honorable métier de chasseur de têtes. C’est à dire qu’il cherche pour ses clients la bonne personne, pas celle qu’il leur faut, mais celle dont ils croient avoir besoin. Mais pour maintenir à flot la galerie d’art de sa femme, Roger Brown est obligé de faire des heures sups, durant lesquelles il cambriole le domicile de ses clients. Jusqu’au jour où un de ses clients se révèle lui aussi, un excellent chasseur. Commence une traque dont l’enjeu n’est finalement pas celui qu’on croit.

Difficile de lever le nez de ce thriller tendu et implacable. Le roman est court (à peine trois cents pages), mais réussit pourtant à déployer son intrigue ample et complexe dans laquelle le lecteur est baladé sans jamais toucher pied à terre. Jo Nesbø est un virtuose de l’intrigue et de l’écriture (c’est vraiment bien écrit). Les personnages sont complexes et fascinants à souhait, manquant tous plus ou moins de sens moral, ce qui rend le tout assez délectable. On a le droit à tout un tas de scènes cracras plutôt marrantes, et un final qui nous met dedans bien comme il faut. Bref, un thriller impeccable.

Ed. Folio policier
Trad. Alex Fouillet 

Chronique livre : Les tribulations d’un lapin en Laponie

de Tuomas Kyrö.

Curieux livre que ces tribulations qui valent mieux que leur titre français. Hommage au Lièvre de Vatanen d’Arto Pasilina (que je n’ai pas lu), le roman de Tuomas Kyrö, sans être un grand livre, n’en est pas moins intéressant. Notre héros, Vatanescu, est un roumain fauché, un peu candide, qui veut offrir des chaussures à crampons à son fils. Mais en Roumanie il n’en est pas vraiment question. Vatanescu choisit alors de se mettre sous la coupe de Iégor Kugar et de faire le mendiant pour lui et son réseau de trafiquants d’êtres humains dans les rues d’Helsinki. Mais la situation ne lui convient pas, et suite à un coup d’éclat (qui plongera d’ailleurs Iégor Kugar dans un insondable trou noir personnel et professionnel), Vatanescu s’enfuit, et vogue de rencontres en péripéties toutes plus incongrues les unes que les autres. En parallèle, et sans qu’il s’en rende compte le moins du monde sa côte de popularité, boostée par le net, grimpe en flèche et il devient une véritable star finlandaise.

Le roman est tout d’abord assez rigolo. Notre héros, gentiment naïf, survit à toutes les situations grâce à son idée fixe, acheter des chaussures de foot à son fils. Ce leitmotiv lui sert à toujours avancer dans son aventure rocambolesque. Choisir un roumain comme héros est pour le moins sympathique et d’actualité de la part de l’auteur. C’est même assez culotté. Le renversement de situation final (que je ne vous raconte pas), mais en évidence toute la subjectivité du regard : celui qu’on ne considérait que comme un mendiant tout en bas de l’échelle sociale, voire qu’on ne considérait pas du tout, devient en symbole de réussite sociale et humaine.

L’auteur porte par ailleurs un regard tout à fait aiguisé sur la société moderne, et sur les personnes qui la compose. Kyrö, avec un rythme tout à fait soutenu, décrit un monde et des gens uniquement par le biais de leur réussite sociale et professionnelle, ou des biens matériels qu’ils possèdent. Cette société apparaît finalement vide de sens, et même notre gentil Vatanescu n’a qu’une envie, c’est de rentrer dans le système. Et même la scène finale, pourtant mignonne et tendre comme tout, se révèle assez triste, puisque même si elle traite de sentiments et d’amour, il y est encore question de possession et de l’équation bonheur=avoir.

Un roman donc plus profond qu’il n’y paraît sous ses aspects loufoques et son titre pas très engageant.

Ed. Denoël et d’ailleurs
Traduit du finnois (je souligne parce que ce n’est quand même pas courant courant) par Anne Colin du Terrail

Chronique livre : Long week-end

de Joyce Maynard.

Chaque histoire qu’on lui racontait (…), elle la prenait pour elle. Comme s’il lui manquait la couche externe de l’épiderme qui permet aux gens d’agir sans saigner au moindre choc. Oui, le monde la dépassait.

Amateurs de très belles histoires, arrêtez-vous là un temps. Si Long week-end de Joyce Maynard ne révolutionne pas la littérature, le roman nous permet cependant de passer un très bon moment, romantique à souhait, et de verser une chtite larme à la fin.

L’auteure se place avec un certain talent dans la peau d’Henry, un ado de treize ans, gentil comme tout, et très protecteur avec Adèle, sa maman divorcée et un peu zinzin. Lors d’une sortie au supermarché, le duo se voit squatter par Frank, prisonnier en cavale. Entre la fragile Adèle et le dangereux mais rassurant Frank, petit à petit, l’amour naît, sous les yeux d’Henry, à la fois soulagé et apeuré. Un amour sur le fil, forcément précaire.

Avec beaucoup de finesse, Joyce Maynard réussit à construire une histoire extrêmement jolie et sensible. Le point de vue adopté, celui de cet adolescent atypique et sans concession vis-à-vis de lui-même, apporte une touche de douceur ironique impeccable. Les personnages sont parfaitement dessinés et crédibles. Bref, un roman, classique et classieux, une belle histoire pleine de coeur (et d’un peu de cul). De quoi passer un agréable moment, et de faire battre mon coeur de midinette.

Ed. 10-18
Trad. Françoise Adelstain 

Chronique livre : Sale temps pour les braves

de Don Carpenter.

Amateurs de westerns, passez votre chemin, Sale temps pour les braves n’a rien d’un livre de cowboys, contrairement à ce que son titre pourrait suggérer. Certes, Sale temps pour les braves commence viril. Des jeunes de 14 ans, déjà des petites frappes, pas méchantes mais sur la mauvaise pente, se saoulent et jouent au billard. Parmi eux, Jack, abandonné à sa naissance, et Billy, un prodige au billard. Jack, Billy, Don Carpenter suit l’un et l’autre de ces deux personnages au début de son roman, pour finalement se concentrer sur Jack, brièvement rejoint par Billy. Le roman sur terminera sur un autre personnage, l’antithèse parfaite de nos deux personnages précédents. Entre les deux, Jack passe par la case maison de correction, prison, mariage. De chaînes en chaînes.

Pas particulièrement séduite par l’écriture, j’ai eu plutôt du mal à rentrer dans le roman. Un peu sèche, parfois décousue surtout lorsque Don Carpenter décrit des événements, l’écriture devient cependant plus intéressante dès que les personnages sont perdus avec eux-mêmes, dans leurs pensées. Et c’est ça qui est vraiment beau dans le livre. Parce que Sale temps pour les braves est véritablement un roman d’apprentissage. Jack, d’expérience douloureuse en expérience douloureuse apprend progressivement à vivre, à réfléchir, à ressentir et à aimer. Son compagnon d’apprentissage, son ange gardien, c’est Billy, Billy son compagnon de cellule, et puis, certaines barrières viriles tombées à cause d’un manque trop grand, et d’une attirance mutuelle, compagnons de lit. On pense à Brokeback Mountain bien sûr, pour cet amour entre hommes, sans rien de racoleur, qui tient juste du fait et de l’évidence, et qui permet à Jack d’accéder au statut d’homo sapiens sapiens.

Les pages les plus belles sont celles où Jack réfléchit, sur lui, l’amour, la liberté. Une liberté qu’il a mis du temps à conquérir, et qui pourtant reste toute relative. Cette philosophie de rien, moquée par sa femme (personnage incroyable que Sally), est pourtant particulièrement bouleversante, par sa simplicité et son innocence. Jamais au-dessus de ses personnages, Don Carpenter, malgré un style un peu heurté, a écrit un roman vraiment attachant, profondément humain, et finalement assez beau.

Ed. Cambourakis
Trad. Céline Leroy 

Chronique livre : Richard Yates

de Tao Lin.

Glaçante histoire d’amour entre deux geeks pas très bien dans leur peau, Richard Yates bouscule. “Dakota Fanning” a seize ans et converse de mail en chat, de chat en texto, de texto en coup de fil, de coup de fil en lettre, etc… avec “Haley Joel Osment”, jeune poète de vingt-deux ans. Ils finissent par se rencontrer, puis “se mettre ensemble”…

Tao Lin nous raconte cette banale histoire d’amour, en rapportant discussions internet, descriptions factuelles des actes des protagonistes. Sujet, verbe, complément, la prose de Tao Lin est totalement dépouillée de tout adjectif, adverbe. Ce dépouillement, cette simplicité, cette platitude, créés une distance totale avec cette histoire, tout comme ces personnages sous pseudo semblent incapables de vivre vraiment les choses sans l’intermédiaire des nombreux moyens de communications qu’ils utilisent.

L’indifférence et le vide qui s’en dégagent sont tout simplement terrifiants. Le lecteur est happé dans une spirale de mots, peu à peu asséchés de tout sens, des mots virtuels, sans substance, et pourtant qui réussissent à faire souffrir. Le langage et sa surabondance, utilisés à distance, à tort et à travers et deviennent les despotes absolus de la vie de Dakota Fanning. Haley Joel Osment attend tout d’elle, décortique ses moindres faits et gestes, sa manière d’être. Le clavier et la virtualité de leurs échangent libèrent sa parole, il lui dit tout ce qui ne lui a pas plu, lui reproche ce qu’elle n’a pas fait, les mensonges qu’elle lui a dit. Le “jeu” qu’il déploie, tout en chantage affectif est douloureux, douloureux pour Dakota Fanning, qui essaie de se plier aux exigences du maître, mais n’y arrive pas toujours, douloureux pour le lecteur qui voit s’enfoncer Dakota Fanning dans son amour pour ce tyrannique poète. Il ne reste au final, que la paradoxale solitude de ces deux êtres, pourtant en permanence en train de communiquer.

Il y a bien sûr du Beckett là-dedans, un Beckett de l’ère 2.0. Mais contrairement à ce qu’annonce la quatrième de couverture, rien d’hilarant dans ce roman, qu’on termine avec la sensation glacée d’avoir atteint le bout d’une impasse, sans possibilité de retour. Je répète, terrifiant.

Ed. Au diable Vauvert
Trad. Jean-Baptiste Flamin

PS : Le titre Richard Yates est, je suppose, un hommage à ce très très grand auteur américain, dont je vous conseille vivement la lecture. Ses personnages aussi ont bien du mal à trouver comment vivre.