Chronique livre : Notre château

d’Emmanuel Régniez.

Chronique publiée initialement dans le numéro 33 de l’indispensable Revue Dissonances.

Rien ne nous prédisposait à mener une telle vie.

Octave et sa sœur, Véra, vivent reclus entourés de livres dans une vaste et belle demeure, héritage familial providentiel pour ces deux solitaires. Leur vie dans la maison est une succession de rituels : tous les jeudis il part acheter des livres à la librairie, le matin il prépare le petit-déjeuner, le soir il fait la lecture et parfois il couche avec sa sœur. Ils se sont créé un monde à eux, bâti sur les souvenirs de leurs parents disparus et sur les montagnes d’histoires dont ils se sont imprégnés, il est le prince, elle est la princesse, ils vivent dans un château.

Une maison qui contient beaucoup de livres est une maison ouverte au monde, est une maison qui laisse entrer le monde.

Évidemment, le bel équilibre finit par vaciller. Un numéro de bus erroné, un cendrier, un coup de sonnette et l’univers clos s’entrouvre, les souvenirs affluent, les fantômes s’invitent.

Elle fut étrange notre enfance, tout de même.

Emmanuel Régniez ne manque pas d’audace en s’attaquant à un thème classique de la littérature fantastique, la maison. Mais il le fait avec modestie et finesse, instillant de manière très subtile et amoureuse ses nombreuses références. Les phrases sont courtes, hypnotiques et chaloupées comme ce morceau de Couperin que jouait la mère dans leur enfance, et nous happent dès la première page. L’auteur trouve la distance idéale, le ton parfait pour nous immerger dans cette étrange maison qui est à la fois ouverture sur le monde et cocon protecteur de ce qui n’est autre qu’une singulière et mystérieuse histoire d’amour.

Ed. Le Tripode

Chronique livre : Louis Soutter, probablement

de Michel Layaz.

Chronique publiée initialement dans le numéro 32 de l’indispensable Revue Dissonances.

Il promène sa drôle de silhouette le long de ces pages, Louis Soutter, violoniste de formation, issu d’une famille aisée, un jour marié et installé, le lendemain (encore dans la force de l’âge) envoyé pour toujours à l’asile par sa famille. Là, Louis est malheureux, il s’enfuit, il revient, mais surtout il dessine et ses dessins l’ont fait entrer dans la postérité. Que s’est-il passé ?

Côtoyer Louis ne laissait personne indemne. Sa sensibilité à vif, constamment imprévisible, pouvait irriter ou fatiguer. Autour de lui, il arrivait que l’air se charge de nervosité, perde de sa paix. À beaucoup, Louis faisait peur.

Michel Layaz reconstitue le puzzle de la vie de Louis Soutter, en résonance avec l’hypersensibilité de son héros. Il ausculte les réactions probables de son entourage, affirme, tâtonne, joue avec l’histoire. Généralement taquine et vagabonde, l’écriture de Michel Layaz, dès qu’il s’agit de la peinture de Louis Soutter, se densifie, prend corps et chair. On sent toute la fascination de l’auteur pour cette œuvre et cette force créatrice inextinguible. Louis Soutter n’assimile aucune forme de cadre, dissout les murs, capte les vibrations de tout ce qui l’entoure pour en faire art.

Que voyait-on de si terrible sur ce papier ? Les dessins de Louis, quand on sait qu’ils réussissent, […] par leurs ondes et leur fluide, à mettre à nu notre chair, à éveiller sur notre peau des sensations anciennes qui appartiennent à un temps autre, celui d’une plénitude perdue, ou qu’ils créent dans l’esprit des images incertaines, heureuses ou honteuses, ensevelies sous le maçonnage moral, pourquoi continuer à les décrire ?

Un livre à l’image de son héros. Libre.

Ed. Zoé

Chronique livre : Les chemins contraires

de Mariette Navarro.

Chronique publiée initialement dans le numéro 31 de l’indispensable Revue Dissonances.

C’est une trajectoire qui sans faire de bruit s’enfonce dans la glace et, dans la chaleur du soleil, reprend son envol. C’est un mystère textuel, un miroir aux multiples facettes, un insaisissable poème en prose composé de deux parties radicalement opposées et pourtant intimement liées. La première entremêle deux voix. Celle d’un « Ils » d’abord. Ils, qui perdent leur chemin, se perdent eux-même, se font grignoter impuissants par le quotidien, et dont les liens aux autres se brisent insidieusement.

Chaque jour un nouveau mot se dérobe à eux, ils ne comprennent plus les phrases auxquelles ils doivent obéir.

Et puis il y a cet Ici qui t’accueille en son sein étincelant de propreté et de contrôle. Cet Ici qui ausculte et solutionne, qui régule et répare, qui te propose avec une bienveillance d’être

la barrière de tes débordements. Le ciment pour combler tes lacunes.

La seconde partie met en scène un « IL » irrésistible, bavard et solaire, capable de faire s’arrêter la pluie d’un doigt, et IL entraîne dans son sillage un homme entre parenthèses qui a déjà presque cessé de vivre. Alors IL l’accompagne dans une folle promenade, et, d’un coup, fait rentrer de l’air dans ses poumons.

Enfin quelque chose a mis fin au tangage. A l’envie de vomir mécanique et permanente. Enfin on redécouvre qu’il y a du vertical.

Ainsi, Mariette Navarro offre au lecteur un espace de projection, construit un dispositif formel subtil et maîtrisé où percent l’intime, la douleur, la violence et la joie. Rien de plus vrai, rien de plus touchant:

Tu gueuleras, on te bousculera, te plaira, en te frôlant on hurlera de désir et ce sera déjà pas mal pour la première nuit.

Ed. Cheyne éditeur

Chronique livre : Règne animal

de Jean-Baptiste del Amo.

En pleine saison de l’Amour est dans le pré, après avoir vu Petit paysan au cinéma et avoir parlé en ces pages de la Halle et de ses saucissons, on continue le trip tripes. Règne animal retrace l’histoire d’une famille de paysans du piémont pyrénéen, de métayers culs terreux avant la Grande guerre, à propriétaires terriens et éleveurs de porcs hi-tech dans les années 80.

Le grand talent de Jean-Baptiste del Amo, ce sont ses descriptions minutieuses. La violence des tranchées, l’égorgement d’un cochon, l’accouchement d’une truie, le moindre des épisodes de la vie de cette famille est décrite par le menu, dans une fureur de mots et de violence. Del Amo fait preuve d’une virtuosité linguistique et lexicale bluffante et tourbillonnante. Mais, il faut le dire, trop de virtuosité abat la virtuosité et Règne animal se fait par moment particulièrement pompeux. L’auteur cherche la puissance, le souffle permanent dans la densité de sa phrase mais en racontant son histoire dans cette extrême tension langagière, que ce soit pour parler d’une pâquerette ou de l’avortement spontanée de la mère dans une soue, le puissant devient pompant. On ne comprend même pas clairement pourquoi cette famille serait particulièrement maudite, quelle serait la faute originelle si terrrrrrrible qu’elle ait marqué d’un sceau indélébile le destin de la lignée. Virtuosité donc, mais virtuosité un peu mouillée quand même.

Ed. Gallimard

Chronique livre : La maison dans laquelle

de Mariam Petrosyan.

Attention à toi lecteur, si tu ouvres ce livre, jamais tu ne pourras le lâcher. Monsieur Toussaint Louverture a, une nouvelle fois, réussi à dénicher une pépite improbable. Celle-ci est traduite du russe, mais son auteur est arménienne. Si tu entres dans sa maison, pourras-tu seulement en sortir ? Car cette maison est bien mystérieuse. Elle abrite des enfants éclopés, beaucoup, qui passent pour la plupart toute leur vie, jusqu’à leur majorité (vraiment ?), dans cette maison. C’est un internat ou une école, un hôpital ou un centre de rééducation. Il y a aussi des adultes, pas beaucoup. Et quelques animaux, mais encore moins. Parmi les enfants il y a les grands et les petits, les filles et les garçons. Il y a aussi des groupes dont certains ont des noms. Mais pas tous. Par exemple le groupe 4 n’a pas de nom. Il a cependant un chef, l’Aveugle. Dans le récit, le temps ne s’écoule pas en ligne droite. On navigue entre plusieurs époques. Mais est-ce seulement dans le livre ou est-ce plutôt dans la maison ? Parce qu’elle est pleine de mystères cette maison, d’histoires, de légendes, de mythes. De sang aussi.

En entrant dans la maison, nous suivons un petit nouveau, Fumeur, et découvrons avec lui cet hétéroclite groupe 4 et ses fortes personnalités. Puis progressivement, Mariam Petrosyan diversifie les points de vue et change de narrateurs. Ce processus permet de découvrir les arcanes de cette insaisissable maison et plus on en apprend, plus la maison se rapproche et plus elle s’éloigne tout à la fois.  On est ravi à chaque mystère enfin résolu et déboussolés par tous les mystères encore à résoudre. Toutes les questions ne trouveront pas forcément de réponse. La maison est un monde, débordant, complexe, et certains de ses habitants semblent s’y fondre entièrement, faire partie intégrante de cet univers. Cet univers, justement, on peut y lire d’innombrables influences, Burton, Rowling, Carroll. Certes oui. Et pourtant. Tout comme son titre, La maison dans laquelle, ne ressemble à rien qu’à elle-même et recèle des trésors d’amour, d’attention, de curiosité, d’intériorité. Le terminer, c’est avoir envie de le rouvrir à nouveau. Et puis ce n’est pas le terminer vraiment, car la maison a semé ses graines en nous, et nous devenons, aussi quelque part, les habitants de la maison. Et pourrons-nous un jour lui échapper ? En aurons-nous seulement l’envie ? ou la force ? Est-ce finalement bien nécessaire ?

Ed. Monsieur Toussaint Louverture
Trad. Raphaëlle Pache