Chronique livre : Féerie générale

d’Emmanuelle Pireyre.

feerie-generale-450Me voilà bien embêtée cher lecteur face à ce livre étrange. Féerie générale est une espèce de collage d’éléments hétéroclites, bouts d’histoires, de photos, de forums internet, le tout agencé de manière très sérieuse et bien ordonnée en chapitres et sous-chapitres thématiques. De cet assemblage savant Emmanuelle Pireyre a su dégager les liens entre les choses et les êtres, des liens très personnels, farfelus, dans une sorte de zapping mental géant. Continuer la lecture de Chronique livre : Féerie générale

Chronique livre : Un oiseau blanc dans le blizzard

de Laura Kasischke.

un oiseau blanc dans le blizzardDélicieuse Laura Kasischke, capable d’incorporer du soufre dans n’importe quelle charlotte aux fraises ! Un oiseau blanc dans le blizzard ressemble en ça aux deux autres romans que j’ai pu lire de l’auteur, qui s’escrime à racler avec les dents la couche épaisse de vernis qui enserre nos vies.

Kat est une adolescente boulotte en pleine effervescence hormonale. Sa famille, une mère Eve, parfaite ménagère, et maman parfaitement toxique. Brock, un père fallot et transparent, prévisible et régulier. Kat a un petit ami, son voisin Phil. Et puis au coeur de cette adolescence lambda, la disparition de la mère, évaporée, du jour au lendemain. Le roman, porté par la voix de Kat, est divisé en quatre parties représentant les quatre années suivant la disparition d’Eve. Chaque partie suit l’évolution de l’adolescente puis jeune femme, tout en creusant dans ses souvenirs, rêves et cauchemars, tous hantés par la présence de sa mère.

Un oiseau blanc dans le blizzard est un roman fondamentalement organique, parcouru par les fluides, les émanations hormonales. Dans tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle touche, Kat imagine les circulations du monde, la matière en décomposition, le cycle de la vie, et de la mort. Et puis dans ses rêves, des motifs obsessionnels apparaissent, poussière de givre ou cendres froides, halos de lumière laiteuse, toute une panoplie de matières irradiantes, particulaires ou diffuses.

Il y a dans le roman de Laura Kasischke le mystère de la disparition, qui plane et qui dévore tout, teinté de la culpabilité du soulagement. Mais il y a plus que ça, la métaphore de l’adolescente qui doit tuer la mère pour devenir adulte. Mais comment faire quand cette mère s’est évanouie ? Après la disparition, le corps de Kat change, s’affine, elle devient femme de l’extérieur, une femme qui ressemble à sa mère. Mais son esprit reste englué dans le passé, dans cet inexpliqué qui la cloue sur place. Il lui faudra quatre ans pour défaire les liens, pour passer le cap, pour qu’elle soit capable d’entendre ce qu’on essaie de lui dire, pour accepter l’évidence. Le final coup de trique, bien qu’un peu attendu, vient clore un cycle, tourner une page. Mais comment s’en relever ?

Oui, vraiment, il n’y a pas mieux que Laura Kasischke pour maculer de boue, de sperme et de sang la blancheur de nos vies. Et tout ça avec une classe, une poésie et une dureté folles et mortelles.

Ed. J’ai Lu
Trad. Anne Wicke

Chronique livre : Récit d’un noyé

de Clément Rosset.

Récit d'un noyéQue se passe-t’il dans l’esprit lorsqu’on navigue entre la vie et la mort ? Clément Rosset s’est noyé, mais sauvé de justesse, il a déliré dans un hôpital de Majorque pendant 17 jours. De ce voyage entre deux mondes, il est revenu riche d’hallucinations complètement rocambolesques qu’il nous livre ici.

Les aventures hallucinatoires de Clément Rosset ont quelque chose d’assez irrésistible dans leur absurdité. On le sait, il est rare de se souvenir de ses rêves, et encore plus rare de réussir à les raconter. Clément Rosset se souvient de tout, et dans leur éclatement, leur incongruité, ses hallucinations paraissent parfaitement crédibles et réalistes. Il rencontre ainsi Cicéron, des fanatiques de Chopin criant au complot, des preneurs d’otages, des esthéticiennes japonaises et autres charmants personnages.

Mais ce qui marque l’esprit plus que les péripéties hallucinatoires, ce sont les motifs récurrents qui apparaissent dans ces rêves : la soif intense qu’il est interdit d’étancher, et cet enfermement inéluctable qui passe le plus souvent par une immobilisation contrainte du corps. La succession de saynètes se transforme alors progressivement en un very bad trip anxiogène, le semi-coma une suite de cauchermars claustrophibiques tout à fait percutants.

J’ai lu par-ci, par-là, que certains lecteurs ont trouvé le livre hilarant, et moi pas vraiment. Absurde et beckettien par contre, bien évidemment. Mais en ce qui me concerne, pour être une grande cauchemardeuse de ce style-là, j’ai surtout trouvé extrêmement bien rendu le caractère récurrent (et douloureux) de certains motifs obsessionnels de l’angoissé chronique. Et je me dis qu’elle est bien mince la frontière du sommeil qui nous sépare de la mort.

Ed. Les Editions de Minuit

Chronique livre : Forêt noire

de Valérie Mréjen.

Forêt NoireVoici un livre d’une gaieté extrême. On y croise que des morts. Accidentés, suicidés, c’est un catalogue de décès, des plus banals, aux plus absurdes ou tragiques. Et s’enchevêtrant à cette liste macabre, l’auteur imagine une balade dans les rues de Paris avec le fantôme de sa mère.
Le livre ne ressemble qu’à lui-même. Et cette sorte de litanie des morts dont on croise le chemin possède une espèce de douceur étrange, quasiment hypnotique, comme pour exorciser la peur de la mort, de l’absence, du manque.

On devine (peut-être à tort) d’après la quatrième de couverture que le livre est une illustration de la question “à quoi vous fait penser une forêt noire ?”. La “forêt noire” induit dans la psyché de Valérie Mréjen l’irruption de fantômes, mais également des réminiscences d’enfance et d’adolescence, dans un mélange de légèreté et de gravité tout à fait à l’image du livre.

Il n’est parfois pas évident de discerner ce qui relève de l’autobiographie ou de la litanie macabre, mais une grande homogénéité se dégage pourtant de l’ensemble. Les personnages se suivent, sans lien apparent, à part cette proximité et/ou ce contact avec la mort. Valérie Mréjen a choisi un style neutre, presque distant. La référence à Depardon prend tout son sens, dans cette démarche de recherche d’une sorte d’objectivité humaniste, qui n’est pas synonyme d’absence de regard ou de point de vue, mais bien la mise en avant du sujet et non du narrateur/réalisateur.

Et puis ce qui m’a particulièrement touché, c’est cette attention portée aux détails les plus anodins du décor. Quelques soient les circonstances, l’esprit de Valérie Mréjen se concentre sur une poignée de porte, l’anse d’une tasse, un poster au mur, une image de cinéma ou encore une référence populaire. Et cette manière de mettre en lumière le trivial, l’insignifiant est particulièrement juste, parce que c’est bien ça qui, dans ce contexte d’irruption de la mort, s’imprègne dans l’esprit, hante les souvenirs, et finit par faire sens. Un livre juste, touchant, grave et lumineux.

Ed. P.O.L

Chronique livre : Crevasse

de Pierre Terzian.

Tu cries et tu sautes.

Prologue, un homme tombe dans une crevasse, où plutôt s’y laisse tomber. On rembobine. Qu’est-ce qui a amené cet homme à la chute ? Crevasse c’est l’histoire de ce type, racontée à coup de “tu”, pronom casse-gueule par excellence, et de phrases courtes et incisives. Notre personnage n’est pas verni. Petit prolo blanc élevé dans une cité, chétif et rouquin, mal-aimé par ses parents, il devient un adulte en errance, sans repère, qui vagabonde entre métiers ponctuels, et bars à putes. Et puis c’est la rencontre avec la montagne, et avec Yilmaz.

Crevasse est le récit d’une chute inévitable, programmée dès la naissance. Pierre Terzian nous raconte cette trajectoire en montagnes russes à coup de phrases courtes, assénées. Ca s’enfonce par à-coups, ça creuse, ça perce, ça fait mal. L’ambiguïté de ce “tu”, martelé, prend là tout son sens, donnant au point de vue un caractère mouvant. “Tu” du narrateur qui s’adresse à son personnage mort, comme pour le sortir de l’oubli, “tu” adressé au lecteur le plongeant dans un douloureux jeu d’identification.

Le texte commence sur un rythme intense, phrases ultra-courtes, généralement sujet (tu) -verbe. Ça fonctionne très bien, mais on a un peu peur que ça ne tienne pas sur les 150 pages. Pourtant la phrase s’adapte à l’évolution du personnage, s’enrichit (un peu) dans les moments d’épanouissement (la découverte de la femme, les excursions en montagne), mais toujours elle conserve ce rythme d’enfer, qui rend difficile de poser le livre. On comprend vite que les périodes (relatives) d’épanouissement précèdent toujours une chute, dans un rythme cyclique de montée-descente, expansion-rétractation. Et plus la montée sera haute, plus la chute qui suit sera profonde. Ainsi notre personnage, le mal-aimé, l’exclu, qui a vécu toute sa vie sans connaître la vraie tendresse, ne peut résister à l’intensité de sa découverte.

Et c’est sans doute ça le plus beau de ce livre, de montrer la fragilité des gens en mal d’amour et de tendresse, les pieds au bord du vide, et pour lesquels le moindre témoignage de douceur a l’intensité d’une tempête tropicale.

Ed. Quidam Editeur

J’en profite pour informer mes chers lecteurs, que Quidam Editeur, dont le catalogue éclectique m’a déjà ravie plusieurs fois par le passé, est en grande difficulté. Alors pour les fêtes, au lieu d’offrir des merdouilles électroniques, ou des trucs qui font grossir, offrez des livres ! Et tiens, pourquoi pas des livres de chez Quidam ? Si vous avez un bon libraire, demandez-lui conseil, et insistez pour lui commander du Quidam, même s’il vous dit que ce n’est plus distribué. Sinon, allez farfouiller sur le site de l’éditeur, et commandez-lui directement par mail : réception rapide, et avec le sourire (j’ai testé pour vous).