Chronique livre : A l’enfant que je n’aurai pas

de Linda Lê.

Linda Lê n’aura pas d’enfant, par choix, et elle le raconte dans ce court ouvrage. Je vous avoue que j’attendais beaucoup de ce texte, pour des raisons personnelles mais également sociologiques. Les femmes qui ne veulent pas d’enfant, on en parle jamais, c’est tabou. Ça n’est pas “normal” de ne pas vouloir procréer, ce n’est pas dans l’ordre des choses, et elles subissent une pression sociale, biologique et personnelle très importante.

Pourquoi ne pas vouloir donner la vie dans ces conditions? Je pensais que le texte creuserait la question de manière analytique. Ca n’est pas vraiment le cas. Linda Lê prèfère attaquer la question sous l’angle autobiographique, son enfance, sa vie de couple avec son ex-compagnon, son pétage de plombs. L’histoire est émouvante, bien écrite, impudique. Linda Lê se dévoile, et on ne peut que respecter son parcours, radical et courageux. Malgré tout, on a un peu de peine à rentrer dans son univers, et la lettre tourne assez vite au règlement de comptes. Pas complètement convaincue donc, même si ce texte m’a plutôt donné envie de découvrir les autres écrits de son auteur.

Ed. NiL

Chronique livre : Isabelle à m’en disloquer

de Christophe Esnault

Que vais-je maudire désormais maintenant que je t’ai trouvée ?

Décidément, cette fin d’année est remplie de petites pépites poétiques. Après la lexicopathie somnambule selon Radu Bata, voici la dislocation amoureuse selon Christophe Esnault, ou quatre-vingt treize très courtes pages pour trois jours de passion dévorante dans les bras de la belle Isabelle. Le livre est ainsi composé d’une cinquantaine de textes, reflets de moments, de sensations vécues durant ces jours d’amour. Incrédulité, doutes, incertitudes, mais aussi passion ravageuse et ravagée, euphorie et coups de queue mémorables peuplent ces pages.

En hommage au 4.48 Psychose de Sarah Kane, Christophe Esnault construit son récit en 4 chapitres et 48 poèmes, entrecoupés de 4 “apparitions” d’Isabelle. Mais cette forme prédéfinie ne cadenasse pas le récit, qui s’échappe de tous côtés dans un véritable festival d’inventivité. L’auteur joue avec la typographie, le sens de lecture, la composition. On est surpris chaque fois qu’on tourne la page, et même s’il n’y a rien de spectaculaire, il y a toujours un petit “truc” de mise en page qui fait sourire ou qui émeut.

Mais sa peau et ses fesses si douces
famille de cèpes au pied d’un chêne
panier plein courir montrer sa chance
surdose câlinerie chênaie de tes huit ans
quand lové contre elle la joie s’installe

Difficile de décrire plus loin l’objet-livre sans en déflorer les mystères. Ce qui est sûr, c’est qu’on prend beaucoup de plaisir à le découvrir. L’écriture de Christophe Esnault, fougueuse et fissurée y est pour beaucoup. C’est touchant, sincère, parfois drôle, parfois douloureux, profondément humain. Je ne saurais trop vous conseiller de découvrir ce texte romantique à mort et au bon sens du terme, très joliment édité qui plus est, ce qui ne gâte rien.

Ed. Les doigts dans la prose

Chronique livre : Mine de petits riens sur un lit à baldaquin

de Radu Bata.

Le sommeil est un travail de nuit pour lequel ma candidature est toujours rejetée au lendemain.

Radu Bata a mal à son sommeil, ses nuits sous lui se dérobent, et ses demi-veilles sont peuplées de créatures goulues tout droit sorties des flammes de l’enfer. Que faire alors de ces heures sans repos lorsqu’on est un maniaque des mots ? Ecrire bien sûr. Ecrire à chaque insomnie sa page. L’auteur nous propose donc un recueil de textes aux formes hétéroclites, de la poésie au conte, en passant par la rêverie délirante ou l’aphorisme absurde. L’attention du lecteur navigue d’un texte à l’autre, avance, recule, sans se soucier vraiment de la chronologie, on picore et on dévore, on lit et relit, on se laisse prendre au jeu de cette prose poétique, libre de toutes contraintes.

Ce qui saute à la figure bien sûr, c’est l’absolu amour des mots de Radu Bata. Ce français qui n’est pourtant pas sa langue maternelle, il l’aime, le malmène, le tord dans tous les sens pour lui en extirper tout le jus de ses tripes et de son sens. On admire cette virtuosité, cette liberté de ton incroyable qui lui permet d’oser les rapprochements lexicaux les plus téméraires et farfelus. Rarement on aura été si loin dans la contorsion verbale.

Comme quoi, dans ces histoires d’enjambement, le rapport mélodique peut être un rapport de maître. Etre baisé ou baiseur, la question est culturelle. Attention donc au positionnement : parler le cunnilingus entraine une exposition de l’anus.

Mais au-delà de ce savant jeu de puzzle, au-delà de l’érudition parfois un peu trop évidente de l’auteur, c’est le portrait dessiné en creux de l’homme qui touche le plus, ce que dissimule cette course-poursuite folle avec la langue. L’angoisse diffuse du sommeil, de la vieillesse et de la mort, le manque d’amour, la disparition, le déracinement, l’enracinement par le biais des mots. Ma lexicopathie étant moins prononcée que la sienne (c’est Radu Bata lui-même qui se qualifie ainsi), j’aspirais parfois à un peu plus de simplicité pendant la lecture, un peu moins de camouflage lexical derrière lequel se planquer. Mais c’est une réserve totalement mineure dans cet océan de talent et de plaisir.

Pour finir de vous convaincre que Mine de petits riens sur un lit à baldaquin est fait pour vous et tous les gens à qui vous ne voulez que du bien, le livre est, en plus de tout ce que je viens de vous raconter, un très bel objet, édité avec amour par les célestes Editions Galimatias. Il ne vous reste plus qu’à.

Ed. Editions Galimatias

Chronique livre : La femme d’un homme qui

de Nick Barlay.

Depuis toujours, face à la vie, tu as choisi l’angoisse. Et face à l’angoisse, dans les limites du possible, tu as choisi le sommeil. Aucune raison que ça change.

Enigmatique titre pour cet énigmatique livre. Joy vient de perdre son mari Vincent. Ils n’étaient mariés que depuis six mois. Durant un voyage d’affaires en Allemagne, à l’hôtel, Vincent a été retrouvé mort dans une posture très délicate. Sa femme se rend en Allemagne pour accomplir les formalités administratives. Elle y rencontre un collègue de son mari, Stefan, qui lui raconte des choses étranges à propos de Vincent. Joy décide de partir sur ses traces et découvrir qui il était réellement. Le problème, c’est que Joy, boulimique, anorexique, bourrée de lithium, de psychotropes et d’alcool n’a pas vraiment les idées claires.

Et c’est dans sa tête que Nick Barlay nous invite. Il utilise le “Tu” pour mieux s’adresser au lecteur, complètement envahi par Joy, ses pensées, ses dérapages psychiques. Comment croire alors ce qui nous est donné à lire ? Comment lui faire confiance, et par conséquent comment se faire confiance ? Le monde s’effrite progressivement à mesure que la lecture avance, et chaque étape franchie fait vaciller les certitudes. Il y a quelque chose du nouveau roman dans La femme d’un homme qui. Ce “tu” si judicieusement employé bien sûr, mais surtout, on pense souvent à l’éclatement de L’emploi du temps ou des Gommes. Et si le labyrinthe n’est pas ici temporel (le roman est chronologiquement linéaire, du moins en apparence), il est par contre géographique et surtout mental. Joy cherche à résoudre l’énigme que constitue la mort, et surtout la vie de son mari, mais la chose est ardue tant son esprit est embrouillé, mêlé de souvenirs, vrais ou faux, de constructions mentales, de phobies, d’hallucinations. Chaque tournant de phrase nous embarque dans un cul de sac horrifique, de visions déglinguées, d’accidents, de spéculations hasardeuses. On avance, toujours, physiquement, mais les bases cérébrales s’effritent, jusqu’à cette dissociation progressive entre le “tu” et le “elle”.

La femme d’un homme qui, comme son titre inachevé, est l’histoire d’une femme inachevée, incapable de réussir quelque chose. Incapable de s’occuper d’elle-même, de prendre une décision quelle qu’elle soit. Et c’est dans cet être inachevé que l’écriture de Nick Barlay nous réincarne. Une écriture faussement brouillonne, parfaitement maîtrisée (et parfaitement traduite par Françoise Marel), tranchante, heurtée, serpentant dans les limbes de l’esprit perdu de Joy. Bouleversante aussi, à nous entraîner ainsi dans l’esprit d’une inapte de la vie, bouffée d’angoisse, et de vide.

Roman noir, mais surtout roman sombre, La femme d’un homme qui est en tous cas un grand roman. Un grand roman qui, lui, sait où il va.

Ed. Quidam Editeur
Traduit par Françoise Marel 

Chronique livre : Moi, Pascal F.

de Pascal Fioretto.

Relative déception pour ce nouveau roman du pasticheur de génie Pascal Fioretto. Moi, Pascal F. a pourtant eu les honneurs de France Culture mais il n’arrive pas à se hisser à la hauteur de Et si c’était niais, pastiche très réussi des écri-”vains” français les plus vendus.

Dans ce nouveau roman, Pascal Fioretto choisit de “s’attaquer” à la mode auto-fictionnelle qui continue à faire le bonheur des éditeurs. On le sait, plus les faits relatés sont scabreux, sensationnels et soi-disant vrais, plus les ventes flambent. L’auteur construit donc son roman sur une série de chapitres “à sensations”, dont les titres débutent tous pas “Comment je…”. On découvrira par exemple “Comment j’ai été nié” ou “Comment j’ai été tsunamié” ou bien encore “Comment je me suis disputé”. Un vrai défilé de cas, qu’on dirait issus d’une émission de Delarue ou de Sophie Davant.

Certes, les titres sont très drôles, et certains passages particulièrement bien sentis. J’ai par exemple beaucoup aimé le chapitre “Comment j’ai été harcelé par Orange-France Télécom”, parodie des pratiques managériales machiavéliques du groupe appliquées au couple. Mais si l’idée originale est bonne, le résultat reste très inégal. Patrick Fioretto excelle lorsqu’il s’agit de pasticher un style ou un “pseudo-style”. Dans Moi, Pascal F. on sent qu’il lui manque des bases stylistiques sur lesquelles s’appuyer. La parodie se fait essentiellement sur le fond et non sur la forme, malgré quelques tentatives qui donnent pour le coup les pages les plus réussies du livre.

Un moment distrayant, mais dont j’avoue, j’attendais un peu plus.

Ed. Chiflet & Cie

A noter que Pascal Fioretto participe parfois à la très rigolote émission littéraire de France Culture Des Papous dans la tête, à écouter sans aucune modération.