Chronique livre : The Reversal (Titre français : Volte-Face)

de Michael Connelly.

Quand on a la cervelle vidée, épuisée, éreintée, rien de mieux qu’un petit Michael Connelly pour se mettre sur off sans abandonner la lecture.

Michael Haller, avocat de la défense particulièrement roublard, se voit proposer le poste de procureur intérimaire dans une affaire vieille de vingt-quatre ans. Jason Jessup avait alors été condamné pour l’enlèvement et le meurtre d’une fillette. Des analyses ADN réalisées en 2010 jettent le doute sur la culpabilité de Jessup. Haller, aidé de son demi-frère Harry Bosch à l’enquête, est engagé pour conduire le nouveau procés visant à faire retourner Jessup en prison.

Petite déception pour The Reversal, après deux romans nettement plus intéressants sur le fond, L’épouvantail et Les neuf dragons. Dans The Reversal, Connelly cesse de s’interroger sur la notion de héros, de manipulation, pour revenir à un mélange plus classique entre roman procedural et policier.

Outre cette pointe de déception, force est de constater que Michael Connelly n’a rien perdu de son art de l’intrigue. Le roman est composé de courts chapitres alternant les points de vue de Haller et Bosch. Ca va vite, les rebondissements sont nombreux, et il est très difficile de fermer le livre. Le dénouement est à la fois attendu et satisfaisant (le méchant est vraiment méchant et il sera puni), mais curieusement amer. L’abri isolé que Jessup avait construit n’était ainsi pas destiné à séquestrer une nouvelle victime comme Bosch l’imaginait, mais bien à lui servir de refuge, de cocon, comme l’était sa cellule en prison. A la fois bourreau et victime, Jason Jessup, réussit également à s’immiscer dans la plus grande faille de la carapace de Bosch, son amour pour sa fille.

De l’art connellien pur jus et testostérone, avec la pointe d’humanité qu’il faut pour nous accrocher.

Ed. Orion 

Chronique livre : OP OLOOP

de Juan Filloy.

Une telle hygiène verbale laisse à penser que votre cervelle est une fosse septique. (…) . Au fond, parler et déféquer c’est à peu près la même chose.

Op Oloop, statisticien finnois établi en Argentine, aime l’ordre et la méthode. Sa vie est réglée, millimétrée, calée sur les aiguilles de sa montre. Contrôle et précision. Mais Op Oloop reste un homme, et la rigidité de son cadre n’empêche pas la perméabilité de son coeur, touché par une belle sylphide qu’il se languit d’épouser. Quand les sentiments s’immiscent dans l’armure du mathématicien, ils déstabilisent ses bases, et le cadre se fissure jusqu’à se briser entièrement. En résumé, OP OLOOP est donc l’histoire d’un gros pétage de plomb.

Quelle découverte que cet auteur argentin, roi du palindrome, mort plus que centenaire, fécond et truculent ! Monsieur Toussaint Louverture ayant oublié (intentionnellement ?) de nous donner la date de la première publication de OP OLOOP, il est bien difficile de deviner qu’il fut écrit au début des années 30. C’est en effet une véritable tornade littéraire que ce livre, moderne, gourmand de mots, de culture, de vie. Le roman époustoufle par son rythme : vitalité, souffle, rapidité… le lecteur a tout intérêt à travailler son endurance tant Juan Filloy cultive l’efficacité littéraire. Que ce soit dans l’action (tout le début du roman) ou les dialogues (la très longue scène du repas), OP OLOOP avance à un train d’enfer. Parfois trop pour la lectrice que je suis, obligée de poser le roman pour reprendre son souffle.

On rit beaucoup en lisant les aventures de Op Oloop, dont on suit la vie durant un peu moins d’une journée. Notre héros est un personnage burlesque et tragique, à l’éthique tout à fait personnelle et sa chute est délectable. Ses décrochages donnent l’occasion à Juan Filloy de mettre en place des situations drôlatiques, exacerbées par des dialogues absolument irrésistibles. Ces joutes verbales, et certaines scènes, d’une liberté de ton total et désinhibé, ont dû faire grincer quelques dents, et ne perdent rien aujourd’hui de leur potentiel corrosif.  Il faudrait pouvoir relire OP OLOOP plusieurs fois pour en extraire toute la substantifique moelle, Juan Filloy brasse en effet très large, et le lecteur, pris dans ce tourbillon verbal ne prend pas le temps de décortiquer la totalité des réflexions que Filloy prête à ses personnages. Peu importe. Gloire à Monsieur Toussaint Louverture pour cette délectable découverte.

On attend d’ores et déjà la traduction de l’oeuvre romanesque complète de Juan Filloy, qui comprend une vingtaine de romans, dont tous les titres ne comportent que sept lettres (Op Oloop sort du corps de cet auteur). Mais en ce qui concerne les quelques huit mille palindromes, il va falloir réviser son espagnol.

Ed. Monsieur Toussaint Louverture

Chronique livre : Mémoires imaginaires de Marilyn

de Norman Mailer.

Pour curieuse que soit la traduction du titre original du roman de Norman Mailer Of women and their elegance, elle n’en est pas moins très explicite quant au contenu de l’ouvrage.

Se basant sur quelques éléments réels de la vie de Marilyn Monroe (quelques interviews, des personnages existants réellement…), Norman Mailer construit une fausse autobiographie (c’est “Marilyn” qui parle) de Miss Monroe, et dresse par là-même un portrait de la star. On s’imagine un peu, tel un Flaubert s’identifiant à Emma Bovary, Norman Mailer s’identifiant à Marilyn, essayant de capter quelque chose de sa diction, de sa façon de bouger, de la fermeté de son corps, de la détresse de son regard et du balancement de ses hanches. Le pari est réussi. L’actrice apparaît dans ce livre forte et fragile à la fois, troublante et troublée. Née trop belle, et sans doute intelligente dans un milieu qui ne lui a donné aucune base solide, aucun repère, elle a bâti sa vie comme elle pouvait, laissant en général les autres la bâtir pour elle. Fille fragile, peu sûre d’elle, elle compense par l’exhibition de son sex-appeal, jusqu’au jour où, grâce à sa liaison avec Arthur Miller, elle se dit qu’elle vaut peut-être quelque chose. Mais le bonheur n’a jamais été au programme dans la vie de Marilyn.

Norman Mailer réussit à capter toute cette fragilité, ces failles immenses que rien n’a jamais combler. Utilisant d’un style mi-parlé, mi-écrit, comme sortant tout droit de la plume de Marilyn, il réussit à ramener à la vie l’actrice, à lui donner parole et surtout corps, dans ce qu’il a de moins glamour. Car l’actrice était avant tout un être de chair, et pas forcément épanouie dans sa chair justement. Norman Mailer compose une fiction touchante, humaine autour du mythe Monroe, une fiction probablement pas très éloignée de la réalité.

Ed. Robert Laffont/Pavillons Poche

Chronique livre : Les revenants

de Laura Kasischke.

Enorme coup de coeur pour ce roman huilé d’une précision sidérante et baladant le lecteur d’une certitude à son exact opposé en seulement quelques paragraphes.

Un étudiant du genre gentiment fumiste, Craig, intègre grâce à un passe-droit une université prestigieuse. Il a pour colocataire le provincial et coincé Perry, engoncé dans ses chemises amidonnées. Entre les deux, au départ, ça n’est pas tout à fait ça. Mais quand Craig tombe amoureux de la belle et virginale Nicole, originaire du même bled que Perry, les rapports entre les garçons se compliquent encore, et oscillent entre haine et amitié. La deuxième année d’université, les cartes sont rebattues : Nicole est morte dans un accident de voiture provoqué par Craig, Shelly, seul témoin de l’accident, ne trouve personne pour écouter sa version des faits, et Perry semble plonger dans des préoccupations morbides en suivant les cours en thanatologie de l’anthropologue Mira (alter ego pas franchement masqué de Laura Kasischke elle-même).

Si le roman commence chez Lynch, puis se poursuit comme un teen-novel particulièrement affûté, il dérive progressivement et s’amuse à naviguer entre fantastique, épouvante et thriller. Le merveilleux, lumineux et poudreux du début, s’obscurcit rapidement. Grâce à sa construction éclatée entre les histoires des quatre personnages principaux  (Craig, Perry, Shelly et Mira) et éclatée temporellement, le lecteur reconstitue le puzzle progressivement. Mais dès qu’une pièce du puzzle se met en place, Laura Kasischke prend un malin plaisir à couper l’herbe sous nos pieds, et à faire basculer son récit. C’est absolument passionnant et magistral. Chaque pièce, parfois volontairement répétitive, semble s’imbriquer dans la précédente, mais déstructure finalement complètement l’ensemble.

L’auteur utilise comme cadre idéal de sa construction une antique université américaine. Dans ce lieu de culture et d’apprentissage, son scénario use des clichés, les met à mal ou au contraire les amplifie. La faculté est ainsi peuplée d’étudiants tous “interchangeables” au-delà de leurs différences : jolies filles aux cheveux lisses, garçons étonnamment absents hors les deux héros. Dans cette masse de clones post-adolescents, on a l’impression d’être dans le village des damnés dix ans après. De quoi sont capables ces filles magnifiques, derrière leurs sourires virginaux ? Surtout quand elles appartiennent à une de ces sororités ultra-secrètes qui cultivent le goût du mystère ? On finit par se demander si ces revenants vers lesquels nous amène le titre du livre, ne sont pas en fin de compte ces monstrueux clones estudiantins, plutôt que de classiques fantômes.

Dans le monde de Kasischke, on ne peut pas faire confiance à grand monde, et surtout pas à l’auteur. Les situations de grande joie (un amour inconditionnel, une incroyable partie de baise, un mystère à éclaircir) se retournent systématiquement en horreur totale pour les personnages (tromperie, mort, licenciement, trahison), entraînés dans une spirale tragique de laquelle il n’est possible de réchapper que par la fuite. De là à voir dans Les revenants et le microcosme universitaire un miroir de la société américaine dans laquelle les réseaux annihilent toute tentative d’émancipation et de différenciation, il n’y a à mon avis qu’un pas.

Machiavélique machination, certitudes mises à mal, construction brillante, prose ciselée, le dernier roman de Laura Kasischke, usant de la symbolique et de la métaphore avec une cruelle intelligence, est un pur joyau littéraire de cette année 2011.

Ed. Christian Bourgois

Chronique livre : Un été à Cold Spring

de Richard Yates.

Les fidèles de Racines savent déjà à quel point j’aime Richard Yates, et ce n’est certainement pas Un été à Cold Spring qui me fera réviser mon jugement. Richard Yates est un très grand écrivain, qui derrière un classicisme de façade dissimule une des plumes les plus chirurgicales et bouleversantes que je connaisse.

En quelques pages l’auteur dresse le portrait d’une famille américaine somme toute très moyenne. Charles Shepard est un militaire pas franchement brillant, obligé de démissionner à cause de sa vue basse, sa femme une dépressive chronique adepte de la bouteille. Ils ont un fils, Evan, pas vraiment brillant non plus, mais un beau gars, fou de mécanique et de filles. Evan se marie trop tôt, avec une fille trop jeune qu’il a engrossé, se trouve un boulot d’ouvrier dans une usine. Le mariage périclite très vite, et Evan retourne vivre chez papa-maman. Quelques années plus tard, sur le point de reprendre ses études il rencontre Rachel, jolie et docile, mais bien décidée à lui mettre le grappin dessus.

Rien de spectaculaire dans les histoires de Richard Yates. Il nous raconte la vie des petites gens dans les banlieues new-yorkaises. Ce n’est pas la misère, mais pas l’opulence non plus. Cette neutralité permet à l’auteur de déployer un regard d’une lucidité glaçante sur ses personnages. Sa manière de disséquer ses personnages, avec une efficacité de l’écriture, une économie de mots m’impressionne toujours. Richard Yates est à la fois sans complaisance pour ses personnages, il n’essaie pas de leur trouver d’excuse, de les rendre plus beaux ou plus admirables qu’ils ne sont. D’ailleurs, il ne le sont pas, ils sont tous plus ou moins ratés, cassés, brisés. Mais pourtant il n’y a rien de condescendant dans cette écriture, pas de jugement. Cet équilibre délicat entre clairvoyance crue du regard et humanisme est tout à fait miraculeux, et bouleversant.

“En réalité, il n’y a jamais rien de risible chez une femme assoiffée d’amour.”

dit Charles Shepard à son fils après leur rencontre avec l’hystérique et grotesque Gloria qui deviendra la belle-mère d’Evan.

Contrairement à Easter Parade, Un été à Cold Spring ne débute pas sous le signe de la fatalité, bien au contraire. Dans Easter Parade on apprenait dès la première phrase la fin tragique du roman :

“Aucune des deux sœurs Grimes ne serait heureuse dans la vie,(…).”

Un été à Cold Spring débute sous de meilleurs auspices :

“Toutes les peines de la triste adolescence d’Evan Shepard furent oubliées lorsque, à dix-sept ans, en 1935, il tomba fou amoureux des automobiles.”

Évidemment, cet optimisme sera de courte durée, et le destin d’Evan Shepard suivra la même courbe que celui des sœurs Grimes. La vie des personnages de Richard Yates ressemble à un entonnoir, plein d’espace et de possibilités au départ, puis ces possibilités se réduisent jusqu’à ne plus pouvoir suivre qu’un seul et fatal chemin. La dernière phrase du roman nous assène un coup fatal quand, après avoir pour la première fois était battue par son mari, la douce Rachel se console en cajolant son bébé, et lui dit :

”Oh ma petite merveille, (…). Un jour… un jour tu seras un homme.”

Pan dans les tripes.

Pour finir j’ajouterai qu’on en apprend plus sur l’humanité, l’Amérique, les américains et la littérature en 200 petites pages de Yates qu’en plus de 700 pages de Franzen. Mais après, c’est à vous de voir.