Chronique film : L’Autre

de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic.


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Quelle magnifique surprise que ce film dont je n’attendais, à vrai dire, pas grand chose. Dès les premiers plans c’est l’éblouissement, et on songe immédiatement à Lynch en contemplant ces vues aériennes nocturnes et oniriques de la région parisienne : rubans sans fin de voitures sur une musique magnifique, péages, lumières, vie de la nuit, scintillement des écrans de téléphones portables… C’est la nuit, mais la vie déborde de l’obscurité, les liaisons se créent, les communications emplissent les airs. Pendant ce temps, une femme seule dans son appartement se fracasse le crâne à coup de marteau.

L’Autre, c’est l’histoire d’Anne-Marie, une assistante sociale dévouée de 47 ans. Un peu défraîchie mais encore séduisante, elle décide de quitter Alex, son jeune et bel amant, trop désireux de s’engager à son goût, pour lui laisser vivre sa vie et pour vivre la sienne. Ils gardent tous deux une relation amicale. Mais Alex rencontre une autre femme, elle aussi de 47 ans. Et là, c’est le drame. Anne-Marie plonge dans la jalousie, jusqu’à la folie. Cette Autre du titre représente autant « l’autre femme », la rivale, que l’apparition progressive en Anne-Marie d’une nouvelle personnalité, qui lui permet d’exorciser sa douleur et l’entraîne dans la folie.

L’interprétation de Dominique Blanc, sobre, et étrangement lumineuse malgré la dureté du sujet, est magnifique. Elle habite le film d’une manière incroyable, sans en faire trop, sans faire « la folle ». Mais le plus réussi dans l’Autre c’est l’univers que réussissent à créer les metteurs en scène. Un univers mental, l’univers d’Anne-Marie, à la fois ancré dans un réalisme noir (putain, c’est pas gai la région parisienne quand même), et le fantastique (c’est qu’elle décroche grave l’assistante sociale).

Tourné en plein hiver, 90% du film se passe en nocturne. Cette nuit omniprésente, peuplée des bruits de la ville (circulation, conversation, téléphones, alarmes…) est le carcan idéal pour cette plongée en apnée dans la tête d’Anne-Marie. Le travail sur le son est extraordinaire, et la mise en scène résolument moderne, dynamique et inventive. On pense à Lynch, WKW parfois, ou même à La Moustache de Carrère pour cette façon de faire apparaître le fantastique dans un univers quotidien. Dans ce monde moderne, où tout communique à toute vitesse, portable, internet, vidéos de surveillance sont omniprésents. Ces dispositifs permettent à la jalousie d’Anne-Marie de se développer à grande vitesse : elle a l’impression de pouvoir tout savoir et de pouvoir tout surveiller. Or elle ne sait rien, elle ne contrôle rien. Et la seule chose sur laquelle elle devrait pouvoir avoir la maîtrise totale, c’est son corps. Or même l’image de son corps lui échappe (il y a quelque chose dans les miroirs visiblement…)

La fin revient sur la scène du début, lorsqu’Anne-Marie se fracasse le crâne au marteau devant sa glace, et la deuxième fois, c’est absolument insoutenable. Les paroles sont assez rares dans le film, mais souvent incisives. Beaucoup aimé lorsqu’Anne-Marie dit à une alcoolique sur la voie de la guérison, un truc du style : « Je crois que je vous préférais avant, quand vous étiez folle. Maintenant vous êtes juste foutue. » Dommage que le film soit un tout petit poil trop long. Mais vraiment tout petit. Sinon, grande grande réussite. Les réactions à la sortie de la salle étaient à peu près catastrophiques. Parfois, c’est plutôt bon signe.

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