Chronique film : La danse – le ballet de l’Opéra de Paris

de Frederick Wiseman.

Qu’y a t’il derrière les strass ? Clique.

Difficile de faire une critique de cette pavasse de 2h40, pas forcément très sexy malgré les magnifiques arabesques de ses protagonistes. C’est du documentaire à l’état pur : une caméra, un micro. Pas d’intervention d’un personnage extérieur pour interférer avec le sujet. Et compte-tenu des nombreux photographes qui mitraillent les danseurs en pleine répétition, on peut parier que la caméra de Wiseman n’a pas dérangé outre mesure les artistes. Mais non intervention d’un tiers ne signifie pas objectivité, et c’est bien l’Opéra de Paris de Wiseman que l’on visite. Le titre du film est trompeur d’ailleurs, le véritable sujet du film est bien l’Opéra en tant qu’institution, depuis ses murs (de ses sous-sols aquatiques, aux coulisses, en passant par les salles de répétition, la cantine et le toit), à ses occupants (direction, balayeurs, couturiers,… et bien sûr danseurs), jusqu’à sa raison d’exister (donner à voir au public, perpétuer une tradition, mais également créer).

Ce parti-pris rigoureux balaie du coup nombre de réactions entendues en sortant de la salle : « bof, on entend jamais les danseurs parler ». Oui forcément, les danseurs ici, quelque soit leur grade dans la lourde hiérarchie de l’Opéra, sont vus plus comme les moyens que comme la finalité. Ils sont comme les autres occupants des lieux, à la différence qu’ils constituent la seule partie (humaine) immergée de l’iceberg : ce seront eux qui danseront sous le feu des projecteurs, eux qui seront chargée de donner à voir au public, eux qui seront les instruments de transmission de la tradition et de la création de nouvelles formes. Des instruments, de magnifiques instruments, dressés à l’excellence et la perfection, dont quelques uns, par leur intelligence et leur capacité à « être » réussiront à capturer le glorieux titre d’Etoiles. La danse, c’est aussi l’histoire de la lutte incessante contre la décrépitude, le vieillissement : aussi bien pour les danseurs, pour l’Opéra lui-même et surtout pour l’Art qu’est la danse.

Une danseuse déjà un peu « mûre » vient demander un allégement de sa charge de travail à la directrice elle-même (on sent dans cette demande une détresse sourde, l’obligation d’avouer que le corps commence à lâcher). Les danseurs se mettent en grève contre la modification de leur régime spécial de retraites et Brigitte Lefèvre leur assure qu’elle va argumenter dans le sens de l’excellence du Ballet (comprendre : un ballet composé de vieux croulants ne pourrait plus être le meilleur du monde). C’est fascinant et effrayant de voir cette vision des choses à ce point collective : Brigitte Lefèvre est comme la Reine de abeilles (il y a d’ailleurs des ruches sur le toit de l’Opéra de Paris), on sent derrière ses paroles, applaudies par les danseurs, la conscience que l’institution publique ne survit que par l’excellence de ses ouvriers, et qu’elle n’est pas là pour défendre les intérêts privés de chacun de ses salariés, mais bien pour perpétuer l’institution (« la survie de l’institution passe par son excellence, donc par le talent et la technique des danseurs, donc par leur fraîcheur » et non pas « le danseur a un travail très physique qui use le corps donc il faut qu’il puisse prendre sa retraite jeune »).

La lutte contre le vieillissement passe aussi par ces travaux incessants de restauration : plâtres, peintures,… on suit également les maçons, et électriciens dans leurs travaux, ou la restauration des costumes par des « petites mains » minutieuses et précieuses.

Enfin, on assiste à la lutte de Brigitte Lefèvre pour empêcher l’institution de sombrer dans un simple travail d’archiviste : malgré les possibilités qui leurs sont offertes, formatés, les jeunes danseurs préfèrent rester dans le classique plutôt que d’assister aux cours de danse contemporaine. Cette situation incroyable et plutôt paradoxale (les jeunes préfèrent rester dans le domaine qui les a moulés et ne veulent pas se lancer dans la nouveauté) est abordée au cours d’un entretien entre la Directrice artistique, des chorégraphes et répétiteurs et visiblement des représentants des jeunes danseurs. On sent lors de cet entretien la force et l’énergie qu’il faut injecter dans cette machine qui, en plus de se perpétuer doit réussir à s’inscrire dans la création, l’innovation. Un monde inconnu et effrayant pour des jeunes qui pratiquent le classique : un art techniquement ultra-exigeant et codifié, dont l’apprentissage nécessite un formatage, une rigueur autant physique que mentale, afin d’atteindre la perfection du geste. Mais la survie de l’institution passe aussi par le renouvellement, et le renouvellement passe par l’apprentissage et la création de nouvelles formes, qui nécessitent plus que jamais l’interaction entre la vision du créateur, et la sensibilité et l’intelligence de l’instrument (Brigitte Lefèvre en a bien conscience d’ailleurs en répondant à une jeune danseuse qui s’émerveillait devant Laetitia Pujol, que ce qui faisait de Laetitia Pujol une Etoile, c’était son intelligence).

Un beau film donc, pas facile, mais qui révèle toutes les grandeurs et tous les paradoxes d’une énorme machine d’autant plus indispensable qu’elle est là dans le but unique de faire vivre dans la durée l’art le plus éphémère qui soit.

7 réflexions au sujet de « Chronique film : La danse – le ballet de l’Opéra de Paris »

  1. Belle photo, avant que j’oublie.
    Que l’Opéra soit filmé en tant qu’institution, cela ne fait aucun doute. Pourtant, nulle trace des musiciens ou chanteurs : parti pris esthétique (la danse, contrairement à la musique, est un art visuel) ou justification du titre du documentaire ?
    Et je n’avais pas pensé à la vision des danseurs comme instrument d’excellence.
    (J’adopte volontiers la justesse de la définition de l’étoile, « leur intelligence et leur capacité à « être » ». )

  2. Danse.

    Mimy : grand merci pour tout. Effectivement, j’ai écrit la critique à chaud en sortant de la salle, et je n’ai pas réagi à l’absence des musiciens et chanteurs. En réfléchissant au fil de la frappe, je pense que Wiseman a voulu se concentrer sur la finalité de l’institution (la danse donc et pas la musique). Sans vouloir dénigrer la musique (je suis plus musicienne que danseuse),et en me remémorant certaines conversations avec un ami danseur classique, la musique me semble servir souvent uniquement de pulsation pour les danseurs, et les chorégraphes et danseurs sont souvent très peu musiciens, alors qu’il semblerait logique qu’ils le soient (cf la réflexion d’un chorégraphe en voyant danser un jeune homme : « il est très musical », ce qui ne semble donc pas une qualité très répandue.). Par contre pas d’accord sur le fait que la musique ne soit pas visuelle : elle l’est pour moi en tout cas d’une part par la beauté de la gestuelle des musiciens, d’autre part par les images qu’elle peut évoquer. Un grand plaisir de vous lire Mimy en tous cas

    Up : nan, c’est de la verroterie je crois. Mais c’est pas grave hein. Merci

  3. Quand je parlais des musiciens, je ne pensais pas d’abord à la musique des ballets mais aux concerts et opéras : après tout, le nom de l’institution est d’abord donné en référence à l’art lyrique ; l’Opéra a bien son orchestre. Quant à la gestuelle des musiciens, je suis tout à fait d’accord. Pour une novice comme moi (ignare en musique, fan de danse), c’est même une porte d’accès privilégiée (les houles de violons, ah !). Et aussi curieux que cela puisse paraître, on peut danser sans avoir l’oreille parfaitement musicale – le prof d’initiation au solfège pour danseur a du être surpris de constater que je dansais en rythme malgré mon incapacité à donner le rythme d’un morceau. Le ressenti n’est pas du tout la même chose que son expression en mots.

  4. Merci

    J’ai lu ta critique avec grand plaisir et ça me donne encore plus envie d’aller voir ce documentaire. Juste un petit passage en reponse a Mimy sur le rapport musique /danse me fait tiquer mais on en reparlera

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