Chronique livre : Nagasaki

d’Eric Faye.

C’est l’histoire d’un célibataire qui ne se sent plus seul chez lui. Ou c’est plutôt l’histoire d’une femme qui se dissout dans un souvenir. A moins que ce soit l’histoire d’un “chez soi”, qu’on a eu, qu’on croit avoir, ou qui se dérobe sous nos pas. C’est au travers d’un tout petit roman, en forme d’anecdote, qu’Eric Faye, avec beaucoup de modestie, de discrétion et de finesse, nous interroge sur la notion de possession, d’appartenance, de sécurité, et des grains de sable ou grands cataclysmes, qui peuvent tout bouleverser.

Notre héros est météorologue, et si connaît en matière de cataclysmes. Il est en charge de scruter les images satellites pour y discerner l’arrivée potentielle de phénomènes dangereux. Il a l’oeil aux détails donc, et certains détails domestiques le perturbent. Dans sa maisonnette, cocon de célibataire où il se sent protégé, des phénomènes étranges se produisent. Anodins, mais perturbants. C’est un pot de yaourt qui disparaît, ou le niveau du jus de fruit dans la bouteille qui diminue trop vite. Il perd la tête se dit-on, devient paranoïaque sans doute. Afin de débusquer l’intrus, il installe un système d’espionnage, une web cam, dont il peut visionner les images depuis son lieu de travail. Et dans la fenêtre de son écran d’ordinateur, une femme apparaît. Tranquille, elle se prépare un thé. On pense alors qu’Eric Faye veut nous mener sur les chemins d’une histoire de fantômes dont le Japon est le champion incontesté (Kiyoshi Kurosawa n’est pas loin) . Mais non, la police arrive et débusque l’intruse, bien réelle, bien planquée au fond d’un placard. Pendant une année entière, cette femme a vécu, petite souris, dans la maison de cet homme (et là, c’est Kim Ki Duk et son Locataires qui vient en tête), et l’idée de cette intrusion pourtant sans violence, sans effraction majeure, bref, quasiment transparente, devient insupportable pour notre météorologue, qui n’arrive plus à se sentir chez lui, dans cette maison où il se sentait tellement protégé. Le roman change alors de point de vue, et nous place dans celui de la femme. Puisque notre héros ne cherche pas tellement à la connaître, Eric Faye opère ce twist intelligent. On comprend alors que la femme est au chômage, sans espoir de retrouver un emploi (58 ans), et sans famille, elle n’a donc plus rien. Se glisser dans cette maison (on apprendra tout à la fin qu’elle y a vécu étant enfant), est pour elle se donner l’illusion de rentrer à la maison, de se trouver non seulement un abri sûr, mais également, de se refermer, de se renfermer sur un passé agréable, alors même qu’elle n’a plus d’avenir, et de savourer pleinement chaque moment quotidien (un rayon de soleil sur la peau, une tasse de thé).

Au travers de cette histoire courte, Eric Faye nous fait naviguer sans lourdeur sur la notion de possession, d’appartenance et de fracture. Le météorologue n’a pas souffert de l’intrusion, et pourtant, la pensée a posteriori de cette présence d’un autre humain, pendant une année, dans le même appartement que lui, est complétement insupportable. Il ne peut plus vivre dans cette maison et la met en vente. C’est donc bien plutôt “l’idée”, la pensée qui engendre la fin d’un cycle de sa vie que l’intrusion elle-même. C’est la fin d’une période tranquille qui devait durer jusqu’à la fin de ses jours, d’un chez soi physique et mental. Dans la vie de la femme, les ruptures sont plus fréquentes et plus violentes : destruction de l’immeuble de son enfance, glissement de terrain qui tue ses parents, changement d’identité pour éviter d’être arrêtée à cause de ses opinions politiques, perte de son emploi, de son logement. L’impression d’avoir raté sa vie, la chance qui lui était donnée de se construire une nouvelle vie sous sa nouvelle identité, pousse la femme à retourner sur les lieux de son enfance, à retourner dans un chez-soi qui fut le sien, et qui finalement pour elle, l’est resté. L’endroit où on a passé de bons moments, l’endroit où on se sent en sûreté, illusion d’une fragilité de papier à cigarette, qui peut voler en éclat d’un moment à l’autre.

Le style d’Eric Faye, à la fois classique et personnel, nous embarque avec une grande facilité et maîtrise. Malgré le classicisme, il y a quelque chose de physique, de puissamment évocateur, et d’assez cinématographique. Au fil d’une discussion entre collègues, le météorologue écoute l’histoire d’un homme qui a réchappé tour à tour aux attaques d’Hiroshima, et de Nagasaki. A quatre-vingt treize ans, il a enfin obtenu en justice des dommages et intérêts pour avoir subi les deux éclairs atomiques. Quel est le prix a payé lorsqu’on voit son monde, son nid, sa vie se disloquer ? Comment survivre au traumatisme subi ? Partir ? Se battre ? Poursuivre ? Revendiquer ? Ou bien s’effacer dans les souvenirs ? Finalement, Nagasaki est sans doute bien une histoire de fantômes. Le fait qu’ils soient vivants, n’y change pas grand chose.

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