Chronique livre : Inverno

d’Hélène Frappat.

Décidément, Hélène Frappat aime, cultive et aime cultiver le mystère. Après les intrigantes histoires croisées de Par effraction, elle s’intéresse dans Inverno aux notions de nostalgie, de passé, de passage, de chemin, de trajectoire personnelle. Deux amies d’enfance vont se retrouver sur le quai d’une gare bretonne après vingt ans d’éloignement. Dans le train, sorte de machine à remonter le temps et à apaiser le vide abyssal de la nostalgie, L. et son fils. Sur le quai, Emmanuelle, sage-femme libérale, fille de Jean et de Bérangère, cette dernière elle-même fille reniée de ses rigides parents de la haute bourgeoisie francilienne.

Le livre, composé de très courts chapitres à la chronologie éclatée, retrace les itinéraires de Bérangère, Emmanuelle et L., des itinéraires tout en courbes, voies sans issues et ornières desquelles il a fallu se dégager. De Bérangère on connaîtra le premier geste émancipateur, l’évasion de son pensionnat qui la mènera à un mariage puis un divorce d’avec un homme jaloux et beaucoup plus âgé qu’elle. D’Emmanuelle on apprendra à ne pas se fier à son immuable et éclatant sourire, à aimer sa force de vie, et sa force à donner la vie. De L. par contre, l’enfance autre que liée à celle d’Emmanuelle reste un mystère. Hélène Frappat s’attache à l’histoire récente de son héroïne, sa fuite à Rome pour retrouver le père de son fils, sa nostalgie de Paris, puis l’auteur raconte son retour à Paris, sa nostalgie de la gare Termini, et le vase, nommé Inverno qui symbolise à lui seul, l’Italie et sa nostalgie.

La jeune femme est seulement nommée par son initiale, L., tout comme A., une des héroïnes de Par effraction. Pourquoi l’utilisation d’une initiale pour seulement un des personnages ? Pour brouiller les pistes ? Pour garder le mystère ? ou pour permettre à Hélène Frappat de se camoufler plus précisement derrière l’un de ses personnages, même si elle les habite évidemment tous ? Peu importe finalement. Hélène Frappat réussit à émouvoir avec ces itinéraires de femmes, qui conduisent, malgré de multiples obstacles, à l’émancipation, mais également à la solitude et la nostalgie. Au travers de l’histoire de Bérangère, sa mère et sa fille, on assiste, mine de rien à une histoire de la femme, classique, presque banale, mais juste et touchante. L. nous entraîne dans son monde intérieur, dans lequel l’imagination sert de bouclier au réel, jusqu’au jour au celui-ci la rattrape. Elle réussit à fuir, à survivre par et pour son fils, à lui créer un monde-évasion rassurant autant que créatif, peuplé de bruits de gares et de voyages improvisés.

Inverno, c’est cette histoire un peu glacée, “hivernale”, mais émouvante, de passages dans la vie de ces femmes, d’abord liés aux caprices des hommes, puis peu à peu libérés. Des passages éphémères qui pourtant laissent des empreintes indélébiles, empreintes réchauffées par le merveilleux sourire d’Emmanuelle, comme le faisait l’immuable sourire d’Aurore dans Par Effraction. Un beau moment de littérature.

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