Chronique livre : OP OLOOP

de Juan Filloy.

Une telle hygiène verbale laisse à penser que votre cervelle est une fosse septique. (…) . Au fond, parler et déféquer c’est à peu près la même chose.

Op Oloop, statisticien finnois établi en Argentine, aime l’ordre et la méthode. Sa vie est réglée, millimétrée, calée sur les aiguilles de sa montre. Contrôle et précision. Mais Op Oloop reste un homme, et la rigidité de son cadre n’empêche pas la perméabilité de son coeur, touché par une belle sylphide qu’il se languit d’épouser. Quand les sentiments s’immiscent dans l’armure du mathématicien, ils déstabilisent ses bases, et le cadre se fissure jusqu’à se briser entièrement. En résumé, OP OLOOP est donc l’histoire d’un gros pétage de plomb.

Quelle découverte que cet auteur argentin, roi du palindrome, mort plus que centenaire, fécond et truculent ! Monsieur Toussaint Louverture ayant oublié (intentionnellement ?) de nous donner la date de la première publication de OP OLOOP, il est bien difficile de deviner qu’il fut écrit au début des années 30. C’est en effet une véritable tornade littéraire que ce livre, moderne, gourmand de mots, de culture, de vie. Le roman époustoufle par son rythme : vitalité, souffle, rapidité… le lecteur a tout intérêt à travailler son endurance tant Juan Filloy cultive l’efficacité littéraire. Que ce soit dans l’action (tout le début du roman) ou les dialogues (la très longue scène du repas), OP OLOOP avance à un train d’enfer. Parfois trop pour la lectrice que je suis, obligée de poser le roman pour reprendre son souffle.

On rit beaucoup en lisant les aventures de Op Oloop, dont on suit la vie durant un peu moins d’une journée. Notre héros est un personnage burlesque et tragique, à l’éthique tout à fait personnelle et sa chute est délectable. Ses décrochages donnent l’occasion à Juan Filloy de mettre en place des situations drôlatiques, exacerbées par des dialogues absolument irrésistibles. Ces joutes verbales, et certaines scènes, d’une liberté de ton total et désinhibé, ont dû faire grincer quelques dents, et ne perdent rien aujourd’hui de leur potentiel corrosif.  Il faudrait pouvoir relire OP OLOOP plusieurs fois pour en extraire toute la substantifique moelle, Juan Filloy brasse en effet très large, et le lecteur, pris dans ce tourbillon verbal ne prend pas le temps de décortiquer la totalité des réflexions que Filloy prête à ses personnages. Peu importe. Gloire à Monsieur Toussaint Louverture pour cette délectable découverte.

On attend d’ores et déjà la traduction de l’oeuvre romanesque complète de Juan Filloy, qui comprend une vingtaine de romans, dont tous les titres ne comportent que sept lettres (Op Oloop sort du corps de cet auteur). Mais en ce qui concerne les quelques huit mille palindromes, il va falloir réviser son espagnol.

Ed. Monsieur Toussaint Louverture

Chronique film : Shame

de Steve McQueen.

Après le perturbant Hunger, Steve McQueen se lance dans un autre sujet choc, l’addiction au sexe. Brandon, brillant cadre dynamique new yorkais voit sa vie perturbée par l’arrivée de sa soeur. Il est accroc au sexe, et cette addiction est difficilement compatible avec une présence féminine dans son appartement. Son train train de dépendant sexuel se fissure, sa vie se désagrège.

Le film de Steve Mc Queen est avant tout un choc visuel. Lumière glacée, moirée, le film accumule les plans renversants de beauté. Le cinéaste a pour lui un incroyable sens du cadre. Le héros semble comme acculé dans ces images inconfortables, bouffé de solitude, enfermé dans son addiction et aspiré par son manque. On admire l’aridité du propos, la froideur du constat, en même temps que le regard porté sur son acteur, Michael Fassbender, impressionnant en zombie moderne, séduisant et désincarné. On admire certaines scènes sublimes (le jogging de nuit dans les rues de New Yok), le montage, le choix musical (Bach, et cette merveilleuse interprétation au ralenti de New York New York).

Malheureusement, tout dérape au cours d’une scène de dialogue entre Brandon et sa soeur. On comprend qu’il s’est passé quelque chose de pas net dans leur enfance ou leur adolescence, et que c’est la cause des problèmes de Brandon. Le problème, c’est qu’on avait compris ça depuis longtemps, juste par la force des images. Ce dialogue paraît alors lourdingue, voulant entraîner le film sur un terrain psychanalytique dont il n’a absolument pas besoin. Le film sombre ensuite dans la complaisance. Steve McQueen semble prendre plaisir à filmer la chute de son personnage. C’est brillant certes, avec un montage éclaté absolument sublime, mais emphatique et complaisant. La scène du suicide de la soeur, avec cet effet de surprise assez putassier et cul-béni (oh tu as fauté, tu seras puni mon enfant), confirme les doutes qu’on pouvait nourrir quant à la sincérité de la démarche de McQueen.

Shame aurait pu être un grand film sur la solitude urbaine, l’addiction au sens large, le manque impossible à satisfaire qu’on cherche tous à dissimuler derrière une normalité de façade. Mais, tout comme dans Hunger, l’overdose de stylisation discrédite l’entreprise. C’est à se demander si le réalisateur ne serait pas un peu trop style-addict ? Mmmm, un problème durant l’enfance, c’est sûr.

Chronique livre : Mémoires imaginaires de Marilyn

de Norman Mailer.

Pour curieuse que soit la traduction du titre original du roman de Norman Mailer Of women and their elegance, elle n’en est pas moins très explicite quant au contenu de l’ouvrage.

Se basant sur quelques éléments réels de la vie de Marilyn Monroe (quelques interviews, des personnages existants réellement…), Norman Mailer construit une fausse autobiographie (c’est “Marilyn” qui parle) de Miss Monroe, et dresse par là-même un portrait de la star. On s’imagine un peu, tel un Flaubert s’identifiant à Emma Bovary, Norman Mailer s’identifiant à Marilyn, essayant de capter quelque chose de sa diction, de sa façon de bouger, de la fermeté de son corps, de la détresse de son regard et du balancement de ses hanches. Le pari est réussi. L’actrice apparaît dans ce livre forte et fragile à la fois, troublante et troublée. Née trop belle, et sans doute intelligente dans un milieu qui ne lui a donné aucune base solide, aucun repère, elle a bâti sa vie comme elle pouvait, laissant en général les autres la bâtir pour elle. Fille fragile, peu sûre d’elle, elle compense par l’exhibition de son sex-appeal, jusqu’au jour où, grâce à sa liaison avec Arthur Miller, elle se dit qu’elle vaut peut-être quelque chose. Mais le bonheur n’a jamais été au programme dans la vie de Marilyn.

Norman Mailer réussit à capter toute cette fragilité, ces failles immenses que rien n’a jamais combler. Utilisant d’un style mi-parlé, mi-écrit, comme sortant tout droit de la plume de Marilyn, il réussit à ramener à la vie l’actrice, à lui donner parole et surtout corps, dans ce qu’il a de moins glamour. Car l’actrice était avant tout un être de chair, et pas forcément épanouie dans sa chair justement. Norman Mailer compose une fiction touchante, humaine autour du mythe Monroe, une fiction probablement pas très éloignée de la réalité.

Ed. Robert Laffont/Pavillons Poche

Chronique livre : Les revenants

de Laura Kasischke.

Enorme coup de coeur pour ce roman huilé d’une précision sidérante et baladant le lecteur d’une certitude à son exact opposé en seulement quelques paragraphes.

Un étudiant du genre gentiment fumiste, Craig, intègre grâce à un passe-droit une université prestigieuse. Il a pour colocataire le provincial et coincé Perry, engoncé dans ses chemises amidonnées. Entre les deux, au départ, ça n’est pas tout à fait ça. Mais quand Craig tombe amoureux de la belle et virginale Nicole, originaire du même bled que Perry, les rapports entre les garçons se compliquent encore, et oscillent entre haine et amitié. La deuxième année d’université, les cartes sont rebattues : Nicole est morte dans un accident de voiture provoqué par Craig, Shelly, seul témoin de l’accident, ne trouve personne pour écouter sa version des faits, et Perry semble plonger dans des préoccupations morbides en suivant les cours en thanatologie de l’anthropologue Mira (alter ego pas franchement masqué de Laura Kasischke elle-même).

Si le roman commence chez Lynch, puis se poursuit comme un teen-novel particulièrement affûté, il dérive progressivement et s’amuse à naviguer entre fantastique, épouvante et thriller. Le merveilleux, lumineux et poudreux du début, s’obscurcit rapidement. Grâce à sa construction éclatée entre les histoires des quatre personnages principaux  (Craig, Perry, Shelly et Mira) et éclatée temporellement, le lecteur reconstitue le puzzle progressivement. Mais dès qu’une pièce du puzzle se met en place, Laura Kasischke prend un malin plaisir à couper l’herbe sous nos pieds, et à faire basculer son récit. C’est absolument passionnant et magistral. Chaque pièce, parfois volontairement répétitive, semble s’imbriquer dans la précédente, mais déstructure finalement complètement l’ensemble.

L’auteur utilise comme cadre idéal de sa construction une antique université américaine. Dans ce lieu de culture et d’apprentissage, son scénario use des clichés, les met à mal ou au contraire les amplifie. La faculté est ainsi peuplée d’étudiants tous “interchangeables” au-delà de leurs différences : jolies filles aux cheveux lisses, garçons étonnamment absents hors les deux héros. Dans cette masse de clones post-adolescents, on a l’impression d’être dans le village des damnés dix ans après. De quoi sont capables ces filles magnifiques, derrière leurs sourires virginaux ? Surtout quand elles appartiennent à une de ces sororités ultra-secrètes qui cultivent le goût du mystère ? On finit par se demander si ces revenants vers lesquels nous amène le titre du livre, ne sont pas en fin de compte ces monstrueux clones estudiantins, plutôt que de classiques fantômes.

Dans le monde de Kasischke, on ne peut pas faire confiance à grand monde, et surtout pas à l’auteur. Les situations de grande joie (un amour inconditionnel, une incroyable partie de baise, un mystère à éclaircir) se retournent systématiquement en horreur totale pour les personnages (tromperie, mort, licenciement, trahison), entraînés dans une spirale tragique de laquelle il n’est possible de réchapper que par la fuite. De là à voir dans Les revenants et le microcosme universitaire un miroir de la société américaine dans laquelle les réseaux annihilent toute tentative d’émancipation et de différenciation, il n’y a à mon avis qu’un pas.

Machiavélique machination, certitudes mises à mal, construction brillante, prose ciselée, le dernier roman de Laura Kasischke, usant de la symbolique et de la métaphore avec une cruelle intelligence, est un pur joyau littéraire de cette année 2011.

Ed. Christian Bourgois

Chronique film : Twilight – Chapitre 4 : Révélation 1ère Partie

de Bill Condon.

Ouiiiii ! Ca y'est !!!!!!

Au risque de perdre mon lectorat le plus distingué et précieux, et conformément à ma règle de conduite qui m’oblige à écrire sur tout ce que je lis, et vois au cinéma, me voilà donc contrainte d’écrire quelque chose à propos de cet attrape-”adolescentes prépubères”, la saga Twilight.

Après quelques jours passés à Paname, à entendre glousser dans le métro des donzelles toutes émoustillées par la sortie prochaine du nouveau volet de la saga, et me remémorant mes propres amours vampiresques passées (ou presque), j’ai décidé de me pencher un peu sur ce “phénomène”. Bon, globalement, on pourrait comparer Twilight a du décaféiné soluble premier prix sucré à l’aspartame : en apparence, c’est gentil et inoffensif, on boit ça pour son bien, mais sur le long terme, c’est un empoisonnement lent et répétitif (5 épisodes visiblement) au politiquement correct rétrograde.

Dans Twilight, la famille vampire se nourrit de sang d’ours et pas de sang humain (parce que c’est pas bien de tuer des humains, il vaut mieux continuer à massacrer les rares ursidés restant sur cette planète), ils sont gentils comme tout, brillent au soleil, n’ont pas d’odeur, et surtout, pour notre héros, c’est no sex before marriage, monsieur à des principes. Sa fiancée, qui visiblement est un peu en manque, et on ne peut que la comprendre, s’en mordra d’ailleurs fortement les lèvres d’avoir voulu coucher avec son buveur de sang de lapin, dans une scène d’accouchement soft-gore un chouia douloureuse. On se demande comment ce détournement total du personnage du vampire (symbole hypersexuel par excellence, dangereux, cracra) a pu à ce point plaire au public. On n’est très très loin de Murnau, Herzog ou Coppola, loin de Stoker ou même de Rice. L’adolescente cible est probablement à l’image de l’héroïne Bella, gentiment perturbée (parents divorcés, ouh lala pas bien), se sentant un peu en marge (mais pas trop non plus), pas très bien dans ses baskets, et malgré tout un peu effrayée par la transgression.

Les rares scènes de la saga qui pourraient apporter un peu de subversion à tout ça (les poussées suicidaires de Bella suite au départ de son vampire, l’attirance pour son copain le loup-garou qui pue le chien, la tant attendue scène de sexe), sont comme édulcorées, délavées. Les réalisateurs passés derrière la caméra ont visiblement tous eu le même cahier des charges : faire naître les émotions en en montrant le moins possible, utilisant tous les plans de coupe imaginables pour combler les failles. Mais du coup, rien ne fonctionne, on a l’impression de voir défiler devant ses yeux une bande-annonce de deux heures, qui n’a rien à raconter à part son ode à l’abstinence (avant et après le mariage aussi), et son penchant anti-avortement.

La dernière demi-heure de ce quatrième épisode, gentiment gore, laisse peut-être entrevoir une éclaircie dans cette débauche de mélasse puritaine, ainsi que certaines répliques assez drôles amenant à penser que, peut-être, les scénaristes commencent à saturer de tant de sucre sans sucre (“Je n’en ai pas trop fait?” demande la vampirette préparatrice du mariage devant une pièce montée de toute évidence too much, ou encore l’humaine tout à la fin qui se fait bouffer parce qu’elle est nulle en orthographe). On se demande un peu si la plus grande transgression du film, et malgré le problème orthographique, ne serait pas au final le nom de son réalisateur.

Reste maintenant à savoir si je serai assez perverse, masochiste et perturbée pour aller voir le cinquième épisode. Ce qui ne m’étonnerait pas.