Chronique livre : Niki L’histoire d’un chien

de Tibor Déry.

Extraordinaire petit livre que Niki L’histoire d’un chien. Seul roman traduit en français de Tibor Déry, auteur hongrois visiblement célèbre dans son pays, Niki est une véritable petit perle, et, en seulement 150 pages réussit à nous faire rire, pleurer et réfléchir.

En 1948, début de la période communiste de la Hongrie, dans la campagne autour de Budapest, Niki une jeune femelle fox-terrier se donne à un couple de quarantenaires, les Ancsa, dont le fils unique est décédé. Résistant d’abord à cette intrusion affective dans leur vie, le couple finit cependant par s’attacher à cette chienne joueuse, et visiblement avide d’affection. Ils la rachètent à son maître officiel, trop content de se débarrasser de l’animal. Mais M. Ancsa, ingénieur des mines, est affecté à un poste à Budapest. Il passe quelque temps à faire les aller-retours entre leur domicile et la ville, avant que le couple ne puisse enfin déménager dans la capitale. A peine arrivés, et pour des raisons assez inexplicables, M. Ancsa est affecté ailleurs, dans un poste plus subalterne, puis à nouveau rétrogradé, avant de finir en prison, sans que personne ne puisse fournir aucune explication.

Tibor Déry ne raconte pas directement cette histoire, mais préfère se focaliser sur la chienne, ses comportements, ses sentiments supputés, mais jamais affirmés, et son évolution. Le livre est tout d’abord un formidable portrait de chien, tout comme l’était le délicieux Flush de Virginia Woolf. Pour qui a déjà cotoyé un cabot, les descriptions de la petite Niki sont criantes de vérité. Tibor Déry est un excellent observateur, et son personnage de chienne sent le vécu. Niki est délicieusement rigolote et attachante, et Tibor Déry, dans un style faussement emprunté mais véritablement amusé, prend un plaisir visible à faire évoluer sa petite créature.

L’histoire de la chienne n’est bien sûr qu’un prétexte à peine dissimulé à l’évocation du système stalinien dans lequel vivaient les hongrois jusqu’à la révolution de 1956. En 1953, Tibor Déry a été exclu du parti communiste, trois ans plus tard il écrit Niki et il est jeté en prison pour avoir été l’un des chefs du mouvement des écrivains qui a contribué à l’insurrection. Sous ses aspects légers, Niki est effectivement une critique virulente d’un système manifestement perverti. La chienne subit docilement les changements dans sa vie (de la campagne à la ville, la privation de liberté, la disparition de son maître, la poursuite par la fourrière) sans évidemment pouvoir comprendre leur origine. Elle finira par mourir prématurément, usée, résignée, sous une armoire. Victoire d’un système sur les individus qui le subissent. Tout comme la chienne, les Ancsa sont soumis à l’arbitraire, à l’humiliation, incapables d’avoir aucune prise sur les événements. Ils subissent, et font tout pour rester discrets. Leur seul acte de résistante est cette chienne, et l’affection qu’ils lui portent. Car avoir un chien dans ces temps de disette est bien un acte de résistance, qui leur sera d’ailleurs reproché.

Le ton faussement enjoué de Tibor Déry se mue peu à peu en récit poignant et bouleversant et fait de Niki une véritable petite perle de résistance et de révolte, un petit canidé de révolution. Un merveilleux classique.

Chronique livre : Martiens, go home !

De Fredric Brown.

Ma capacité à lire étant un peu en sommeil en ce moment, Martiens, go home ! est arrivé à point nommé. Petit livre assez rigolo, MGH! part du postulat que, du jour au lendemain, les martiens débarquent sur Terre. Ils ne viennent pas vraiment “envahir” le monde, non, ils ont juste envie de foutre la merdre. Mal polis et grossiers, les petits hommes verts (car il le sont vraiment), adorent apparaître (couimer disent-ils) d’un coup sous les yeux des gens, déranger les représentations théâtrales, et autres manifestations en direct, semer la pagaille dans les familles en révélant tous les secrets.

Le livre, d’une part, suit un personnage particulier, Luke Devereaux, écrivain de SF de son état, et d’autre part explore les conséquences dans la société de l’arrivée des martiens. Et elles sont nombreuses, les martiens s’immisçant partout : baisse des naissances due à la difficulté de faire l’amour lorsqu’un martien vous regarde, économie qui part en eau de boudin, mise en chômage technique de tous les services secrets d’un planète en pleine guerre froide…

Faisant preuve d’une imagination assez débridée, Fredric Brown réussit à nous faire rire franchement. Les scènes dans lesquelles les martiens sont vraiment présents sont assez hilarantes. Ces bestioles appellent tous les garçons “Toto” et toutes les filles “Chouquettes”, se fichent de la gueule de tout le monde et s’assoient sur la bienséance avec délice. Quand Brown explore les conséquences de l’arrivée des martiens, on accroche moins. C’est très intéressant, et créatif, mais il faut le dire, l’auteur écrit vraiment très mal. C’est infâme au niveau du style, et même si on laisse le bénéfice du doute à l’écrivain pour cause de traduction, on a quand même du mal à ne pas grincer des dents.

Mais ne soyons pas bougons, Martiens, go home! constitue un divertissement tout à fait rigolo et pas totalement crétin. Pas si mal.

Chronique livre : La vie sexuelle des super-héros

de Marco Mancassola.

Sous ce titre en forme de gag, se cache un excellent livre de Marco Mancassola. Imaginez que les super-héros existent vraiment, et ont vraiment, pendant des décennies, sauvé le monde. Aujourd’hui, ils sont vieillissants, dignes ou ridicules, reconvertis ou à la retraite. Mais une menace pèse sur eux, et un à un, ils se font tuer par un mystérieux groupuscule terroriste.

Découpé en plusieurs chapitres, chacun racontant un passage de la vie de quelques super-héros, La vie sexuelle des super-héros est un roman aussi curieux que son titre. A la fois léger (très facile à lire, on nous raconte vraiment une histoire avec des personnages “fantastiques”, des super-héros aux pouvoirs divers et variés, qui font des trucs pas possibles), mais également très mélancolique et profond, le roman ne se laisse pas aisément cerner. Les super-héros servent clairement de métaphores à une civilisation en train de mourir, de disparaître corps et âme. Dans cette Amérique post 11 septembre, les héros sont fatigués, et finalement banalement humains. On n’est plus en sécurité aux Etats-Unis, et les disparitions progressives de ces symboles d’une civilisation conquérante, sûre d’elle, marquent la fin d’un cycle, la fin d’une suprématie.

La société dans laquelle se meuvent nos héros fatigués n’est plus une société du faire, mais du paraître. Pour exister, il ne faut plus agir, mais vivre sous l’oeil inquisiteur des caméras et dévoiler son intimité. Et ça les super-héros ne le veulent pas, ne le peuvent pas. Ils ont été habitués à utiliser leurs super-pouvoirs, mais pas à mettre au devant de la scène leur vie personnelle, et notamment sexuelle. Et si les gens se moquent aujourd’hui des exploits qu’ils ont pu accomplir, ils sont par contre fascinés par ce qui se passent dans leurs lits. Fin d’un monde, fin d’un mythe. Le livre est dans l’ensemble d’une grande mélancolie, et certains passages sont tout bonnement très émouvants. Une multitude de détails, de personnages sont incroyablement bien dessinés, et rendent vivant et “crédible” ce portrait de l’Amérique qui n’en a plus rien à faire de rêver avec les super-héros mais préfère fouiller leurs poubelles.

Très beau roman, et sacrée bonne surprise.

Chronique livre : L’Homme sans postérité

d’Adalbert Stifter.

Quand on finit le livre d’Adalbert Stifter, on a l’impression d’émerger d’un lointain et doux souvenir. Plus d’une semaine après l’impression est intacte, et si les détails s’échappent, l’atmosphère et les sensations perdurent. Croisé au détour du livre de Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, l’Homme sans postérité ne déçoit pas, mais étonne et interroge, par sa manière neutre de raconter une histoire somme toute assez plate, et qui pourtant imprime durablement dans l’esprit des scènes, des paysages, des couleurs et des sensations.

Car plus que du conte, l’Homme sans postérité tient plutôt lieu d’évocation, de mythologie sans héros, de fantasme d’histoire et de lieu. Victor, un jeune orphelin tout juste sorti de l’adolescence, vit chez sa mère adoptive une existence paisible et choyée, entouré de douceur, d’amitié et de paysages rêvés. Avant de devenir homme et de prendre un travail de bureau que lui a obtenu son tuteur, Victor, sur la demande expresse de son oncle, se voit contraint de le rejoindre à des jours de marche de chez lui. Après un périple joyeux et insouciant, Victor arrive chez son oncle. Le vieil homme, reclus dans un ancien monastère isolé sur une île au milieu d’un lac de montagne, est d’un abord revêche, et plusieurs jours se passent sans que rien n’advienne, Victor s’interrogeant vraiment sur les intentions de son parent. Pourquoi celui-ci l’a t’il fait venir de si loin si c’est pour le laisser seul toute la journée durant, ne faisant que partager leurs repas à heures fixes ? Abandonné à sa solitude, Victor part à la découverte de la petite île, et de ses recoins, passe du temps à nager, et à contempler le paysage grandiose qui l’entoure, à lire les ouvrages poussiéreux de la bibliothèque de son oncle. Peu à peu un rapport de confiance tacite se noue entre les deux hommes et la paroles se libère. On apprend pourquoi le vieil homme vit isoler sur cette île depuis si longtemps, pourquoi il a demandé à Victor de l’y rejoindre. Les histoires de famille sont dites et les secrets révélés. Victor finira cependant par partir de cette île, fondamentalement différent. Il est en train de devenir un homme. Ses plans de carrière sont bouleversés et sa vie changée par cette visite. Cette brève rencontre aura finalement eu quasiment plus d’impact sur sa destinée que toute sa doucereuse enfance dans le giron de sa mère adoptive.

Il y a quelque chose de très attachant dans la façon dont Stifter nous raconte cette histoire initiatique, à la fois fantasmagorique et simplement humaine. Les intentions de l’oncle pour aussi bonnes qu’elles puissent paraître (que son neveu réussisse sa vie), sont finalement ambiguës. Ce qu’il projette pour son neveu, c’est de vivre la vie que lui désirait, mais qu’il n’a pas pu vivre, en lui traçant le destin que lui même aurait aimé avoir. Et c’est de cette dualité que né l’intérêt, raconter une initiation “rêvée” à la vie adulte, dans un décor inventé, relevant presque du mythe (l’île isolée, petite mais labyrinthe de portes fermées, dont il est impossible de sortir), mais peuplée de personnages finalement très humains et ambivalents.

Pour anecdotique qu’il puisse paraître à première vue, L’homme sans postérité recèle une grande force évocatrice, et émotionnelle. Un livre simple et riche.

Chronique livre : Faut-il manger des animaux ?

de Jonathan Safran Foer.

C’est avec une certaine méfiance que j’ai abordé ce livre. D’une part j’imaginais grosso modo ce que j’allais y trouver (je n’avais pas tort), et d’autre part, un essai écrit par un non scientifique sur une thématique aussi complexe que l’élevage et encensé par les Inrocks me semblait plus relever du phénomène bonne conscience bobo urbain que d’une étude objective des faits.

Si le côté “enquête” sur la filière élevage est nettement plus fouillée et objective que ce à quoi je m’attendais, le livre, malgré quelques tentatives formelles au niveau des entames de chapitres, n’est guère intéressant au niveau de son écriture, et même franchement passable. De la part d’un romancier, c’est extrêmement décevant même si on peut soupçonner la traduction d’y être pour quelque chose. Le livre balance entre deux mondes, celui de l’autobiographie (“oh lala depuis que je suis papa, je m’interroge sur ce que je vais mettre dans l’assiette de mon enfant.”) et le monde de l’essai scientifique (on est amené deux fois par page à aller consulter les notes de fin de livre constituées des références de ses dires). Ce parti-pris peut se défendre (comment passer d’un cas particulier, sentimental, le poulet aux carottes de la mamie, à des faits circonstanciés sur l’élevage en batterie), moi il m’a profondément agacé. On a clairement du mal à s’y retrouver dans ce livre mal construit et les messages, bien que chocs, se trouvent dilués dans les réflexions personnelles de l’auteur, bien moins intéressantes que les faits qu’il énonce (et dénonce).

Au-delà de cette forme bancale, on reste collé au canapé à la lecture de cette investigation sur le monde de l’élevage industriel. On a beau savoir, savoir que ce n’est pas joli joli, qu’il s’y passe des choses dégueulasses, que l’environnement est massacré à cause de ces élevages, on a beau savoir, on ne sait pas à ce point. Adepte des documentaires télévisés concernant l’alimentation (Le monde selon Monsanto, Assiette tous risques, Notre poison quotidien etc.), je n’étais pas totalement ignorante de ce que raconte Faut-il manger des animaux ?, n’empêche. Le livre oblige tout de même à réfléchir encore plus à la façon dont on se nourrit, quels impacts cela peut avoir, mais surtout qu’est ce que cela signifie d’un point de vue éthique, moral, politique. Se refuser de manger de la viande (ou du moins de la viande issue d’élevages industriels, c’est à dire la quasi totalité de la production des pays “développés”), c’est aussi refuser de cautionner un système politique agricole dont le but n’est pas de nourrir la planète, mais de la contrôler, de créer des besoins qui n’existent pas pour faire des profits à n’importe quel prix, quitte à empoisonner sciemment les consommateurs, ravager l’environnement, d’imposer aux animaux des sommes de souffrances colossales, et tout ça avec une quasi-totale impunité.

Ce constat n’est pas une découverte, mais les mécanismes qui l’anime et que l’auteur met à jour sont implacables et ne peuvent laisser insensibles et surtout passifs. Non. Manger de la viande (ou du poisson) n’est pas un acte anodin, n’est pas une évidence, n’est pas forcément un progrès social non plus aujourd’hui, et ce n’est pas parce que notre “nature” est omnivore, que nous sommes obligés d’ingurgiter (entre autres ! ) 27 poulets par an et par habitant. Les conséquences en terme de santé, d’environnement, de bien-être animal, sont trop importantes pour qu’aujourd’hui on fasse l’économie, à l’échelle individuelle et globale, d’une réflexion de fond sur la manière dont on s’alimente, dont on consomme plus généralement. Nous devons repenser notre manière d’être dans le système, à l’aune de ce qu’on découvre au quotidien, un système agro-alimentaire qui ne s’intéresse qu’au porte-monnaie des consommateurs, et dont l’argument principal est la volonté “philanthropique” de donner aux consommateurs ce qu’ils désirent. Alors, en tant que consommateurs et puisque ces sociétés se targuent de vouloir nous combler, essayons de transformer nos assiettes en acte de résistance, en reflet de nos convictions. Il n’y a pas de solution unique, pas de solution miracle. Mais il y a les produits locaux, les produits bios, sans OGM, équitables… tout un panel de solutions alternatives, qui, si elles se suffisent rarement à elles-mêmes permettent tout de même de consommer et de s’alimenter autrement.

Faut-il manger des animaux ?, malgré son côté foutraque peu convaincant sur la forme, permet donc néanmoins de rafraîchir nos savoirs et bousculer nos habitudes, ou du moins réaliser qu’un acte du quotidien, tellement banal (manger), peut être finalement un acte politique et philosophique. Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es.