Chronique livre : Contre Télérama

d’Eric Chauvier.

Nouvelle incursion dans l’univers d’Eric Chauvier après le fabuleux Somaland. Contre Télérama est un très court livre, écrit, du moins mis en forme et publié en réaction à un article paru dans Télérama et parlant de « La France moche », pour qualifier les zones périurbaines. Mais ce moteur, on ne le découvre qu’au milieu du livre. Contre Télérama est constitué de mots-clés, dont chacun donne lieu à une réflexion tenant sur une ou deux pages.

Chacune de ces “franchises individuelles”, qui – avec leur décoration neutre et standardisée – semblerait, pour ce journal de la capitale, tout aussi “moche” que les franchises commerciales, hébergent des fictions insondables et jamais sondées.

L’argument principal d’Eric Chauvier pour la “défense” de cette vie périurbaine consiste en la neutralité de ces zones. Leur “invisibilité” rend ces zones intéressantes car encore jamais explorées. Dans ces quartiers, la moindre discontinuité peut alors faire émerger l’interrogation, et donc titiller l’imagination et engendrer la fiction.

En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l’adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée.

La vie en zone périurbaine serait alors un moteur puissant grâce auquel les hommes, par le biais de la fiction pourraient apprendre à transgresser, à dépasser le cadre qui les entoure et qui les habite. L’uniformisation et la neutralité des lieux seraient le terreau fertile dans lequel la moindre anfractuosité permettraient aux habitants de déployer leurs capacités de fiction et donc sans doute d’atteindre un état d’éveil supérieur, impossible dans un contexte moins neutre.

Nos voix ne porteraient pas, et cette impossible conversion de l’intime en politique nous préoccupait au plus haut point.

Nous en avons parlé rapidement certes, mais il ne fait pas de doute que cette appétence pour la dissolution des causes pourrait constituer un principe majeur de la vie péri-urbaine.

Malgré tout, Eric Chauvier constate un phénomène préoccupant. Si la vie dans les quartiers périurbains permet à l’homme de développer sa capacité à voir et à imaginer, elle anésthésie pourtant sa capacité à agir et à prendre position. L’habitant, alors, est condamné à subir. Et quand il réagit, c’est forcément vis-à-vis d’une discontinuité, d’un élément non concordant avec son cadre. C’est ainsi que l’âne, habitant originel du quartier, est caillassé en pleine nuit car ses braiments dérangent le voisinage.

Tout autre choix de vie nous semblait faux et impraticable – définitivement impraticable.

Eric Chauvier ne délaisserait son mode de vie pour rien au monde, mais cette dernière phrase est aussi un couperet. Comment qualifier une vie, un mode de vie, qui empêche l’individu de se projeter dans autre chose ? L’aliénation est totale, et la zone périurbaine devient alors un lieu sacré, dans lequel il n’y pas besoin de prêcheur. Les habitants s’auto-convertissent, et la liberté gagnée d’imagination et de fiction, se paie par une diminution de la capacité de mouvement et d’intégration au réel.

Bien que formellement moins original et travaillé que le fabuleux Somaland, Contre Télérama montre à quel point la langue est une préoccupation majeure d’Eric Chauvier. Le texte est littérairement très travaillé, et c’est par le biais de cette langue que le lecteur, lui aussi est amené à bâtir sa fiction autour du texte. Jamais sèche, l’écriture d’Eric Chauvier laisse deviner tendresse et humanité à travers les apparitions fugaces de la vie des autres. Une voix passionnante et stimulante, dont j’ai bien l’intention de poursuivre la découverte.

Ed. Allia

Chronique livre : La Persistance du froid

de Denis Decourchelle.

Un jour, vous recevez un livre dans votre boîte aux lettres. Un livre inconnu envoyé par quelqu’un que vous ne connaissez pas non plus. Et ce livre-là, qu’on a laissé reposer un peu sur la table de nuit, est ouvert un jour. On sait alors qu’on vient de faire une rencontre, que le livre inconnu et l’inconnu du livre ont touché du doigt quelque chose de profond contre lequel on n’a jamais cessé de lutter.

Après quelques pages d’introduction qui donnent un aperçu de son style magnifique, Denis Decourchelle dresse une liste d’une trentaine de personnages, dont les noms sont accompagnés de quelques repères biographiques. Dans les 120 pages qui suivent, nous croiserons tous ces personnages, qui se croiseront aussi, ou pas.

Tout est ligne et trajectoire dans La Persistance du froid, et les itinéraires de ces personnages sont l’occasion pour l’auteur de déployer son style, sa phrase. Car la phrase est longue, presque toujours, sinueuse, aux multiples bifurcations. On s’y perd parfois, on découvre toujours, on retombe sur ses pieds souvent, ou parfois il faut reprendre, reprendre cette vague, ce flux incessant, presque circulaire, qui donne et qui reprend. Et puis de temps en temps après s’être déployée, la phrase éclate, et nous crucifie. On sent que tout ce cheminement n’est pas vain, qu’il a été mis au point scrupuleusement pour nous amener juste au bord, au bord de l’émotion, de la compréhension, du vide.

Il y a quelque chose d’assez américain dans cette façon, très large, très englobante de retranscrire le monde, de le voir comme un tout, dans lequel tout est lié à tout, où les êtres, même sans se connaître, sont reliés par leur condition même d’humains, et leurs luttes quotidiennes. Et surtout il y a ce regard magnifiquement humaniste que Denis Decourchelle porte sur ses personnages, des personnages qui naviguent toujours dans les marges, ‘on the verge of’, qui marchent sur la frontière qui sépare les choses, et qui essaient de ne pas sombrer, de ne pas tomber, qui essaient d’échapper au froid. Ils y arrivent parfois, et parfois non.

Et on pense beaucoup à Richard Yates pour cette façon de ne pas juger, et d’amener le lecteur, par la force de la phrase, à comprendre, à ressentir et à aimer. Le style de Denis Decourchelle est bien sûr beaucoup moins dépouillé, son chemin est plus complexe, demande un certain engagement de la part du lecteur, du lâcher-prise aussi, de la disponibilité. Mais la récompense est à la hauteur de l’engagement.

La persistance du froid, oh titre sublime, m’a absolument ravagée, a appuyé juste là où ça fait mal, et c’est très beau, et ça fait du bien.

Ed. Quidam Editeur

Chronique livre : Un roman russe

d’Emmanuel Carrère.

J’ai reçu en héritage l’horreur, la folie et l’interdiction de les dire. Mais je les ai dites. C’est une victoire.

Je sors à la fois blessée et enthousiasmée par Un roman russe. Encore dans le souvenir de Limonov, je ne m’attendais pas à ce déballage de vie privée de la part de l’auteur. Déballage qui m’a rendu mal à l’aise au point de devoir arrêter, par moments, la lecture du livre.

Emmanuel Carrère nous raconte en effet l’apogée et la dégradation du couple qu’il formait avec une jeune femme nommée Sophie. Impudique, cette partie de l’histoire l’est à plus d’un titre, non pas dans son volet érotique (ou pseudo-érotique, car jamais tentative de littérature émoustillante ne m’a laissé aussi glacée), mais surtout dans la manière dont Emmanuel Carrère se décrit : comme un sale type dirigiste. Si un millième de ce qu’il raconte est vrai, on peut dire que oui, Carrère est réellement un sale type, et surtout qu’il adore se complaire et se vautrer dans cette description de lui-même. C’est brillant, je ne dis pas, mais je ne comprends pas ce que tout ça apporte au livre, du moins ce que le fait de développer cette histoire sur plus de la moitié du roman apporte au livre. C’est exactement pour ça que je n’ai aucune envie de lire du Angot : j’aime le recours à l’autofiction dès qu’il s’agit de l’intime, on y touche au plus vrai, au plus juste, au plus universel. Dans tous leurs détails factuels, l’intime d’Emmanuel Carrère et sa rupture amoureuse, unique sur la forme, banale sur le fond, resteront à jamais l’intime et la rupture amoureuse d’Emmanuel Carrère. Le lecteur, s’il n’est pas voyeur, n’a qu’à aller se rhabiller, il n’est pas le bienvenu dans cette partie du roman.

Beaucoup plus intéressante par contre l’histoire d’Emmanuel et de la Russie. Plusieurs tiroirs dans ce récit, les rapports d’Emmanuel Carrère avec la langue russe, l’histoire familiale maternelle, boîte de Pandore enfin ouverte, et les voyages de l’auteur dans un bled paumé de la Russie, Kotelnicht, durant lesquels lui et une équipe tournent un documentaire. Là, on retrouve l’écriture de Carrère qu’on a aimé dans Limonov, cette manière de raconter son histoire en créant des liens entre tout et rien, de transformer un voyage sordide, un bled sordide, en un lieu qui catalyse les tensions, les siennes, celles de sa famille et de la Russie. On y croise des personnages qui sous la plume de Carrère deviennent de vrais personnages de romans sans perdre de leur humanité. Il réussit à créer un mystère, une tension, qui se termine dans un bain de sang à la hache, et permet de faire la connaissance d’un vieille femme imbibée tout droit sortie de chez Dostoïevski. Là, c’est vraiment brillant, dans l’écriture, les noeuds qu’il entend défaire.

C’est d’ailleurs une étrange coïncidence que d’avoir choisi Un roman russe après avoir lu L’effrayable, dont les thématiques sont approchantes : nous sommes les héritiers d’une histoire familiale, qui, si elle n’est pas dite peut tout détruire. Tout ça est fait avec beaucoup plus de subtilité chez Carrère que chez Becker, dans des approches formelles complètement opposées. Une deuxième incursion dans l’univers de Carrère en demi-teinte par rapport à l’éblouissement Limonov, avec tout de même l’envie de continuer à découvrir cet auteur. Enfin ses textes. Seulement ses textes.

Ed. Folio 

Chronique livre : L’effrayable

d’Andréas Becker.

Paradoxal livre que L’effrayable. Lancé à grands renforts de pub dans certaines salles obscures, son plan com’ a pris le pas sur la critique dans le monde de la toile et dans la presse. Ce roman, on en parle surtout pour ces quelques images sur grand écran. Paradoxaux également les sentiments qui nous habitent quand on en termine la lecture. Entre intérêt et exaspération, entre admiration et ennui.

Un homme dans une cellule capitonnée écrit. Il écrit pour lui et pour la petite fille qui l’habite. Il écrit parce qu’il ne peut pas faire autrement, parce que c’est de cette manière qu’on pense qu’il va guérir. Mais cette histoire qu’il nous livre est complexe, l’histoire familiale depuis les années trente dans l’Allemagne nazie, jusqu’à nos jours, tout ça en ordre dispersé, entrecoupé de phases d’introspection. Mais dans le discours s’invitent des mots étranges, distorsions du français, amalgames de plusieurs mots, des conjugaisons insolites, des constructions éclatées. Karminol, car c’est son nom parle une langue qui n’est qu’à lui, pleine de trop de lettres et d’auxiliaires surnuméraires. Ce trop-plein, c’est l’héritier de tous les on-dit du passé, de toutes les fautes, les horreurs accumulées et dissimulées. Sous la plume de Karminol, viennent se bousculer les fantômes du passé, qui s’imposent à la normalité, au bon sens, à tout ce qui est droit.

On peut donc admirer l’audace d’Andréas Becker d’avoir tenu son pari jusqu’au bout, d’avoir malmené la langue sur 250 pages, sans faiblir, variant avec à-propos le “taux de déformation” à l’aune de la lucidité flageolante de son héros. Ça fonctionne parfois très bien, on sent bien le texte en bouche, grondant, ronflant, au rythme impeccable. Et puis parfois, le processus de déformation, de même que les propos, deviennent lourdement symboliques. Il y a de la psychanalyse pour les nuls là, derrière, Nous sommes le réceptacle des péchés de nos parents et des parents de nos parents, en nous s’accumule le poids de l’Histoire, et des choses tues. Certes, mais, le livre en devient par moments dangereusement figuratif.

La fin est d’ailleurs très illustrative de ce phénomène, on a envie de dire à Andréas Becker que bon, là, ça va, on a compris, c’était très bien, mais faudrait pas non plus nous prendre pour des truffes, ça devient quand même répétitif, et il n’est pas Beckett. Le texte aurait mérité d’être beaucoup plus ramassé, moins explicatif. Il aurait dû faire confiance dans la langue qu’il a réinventée pour parler d’elle-même, d’autant plus qu’on devine, derrière tout ça, qu’au niveau stylistique l’auteur ne semble pas totalement manchot. Le pari est donc beau, la réalisation en demi-teinte.

Un livre intéressant tout de même et qui pose des questions sur la langue, sa signification. A t’on besoin de changer les mots pour exprimer l’indicible ? ou le style et la forme suffisent-ils ?

En attendant, on peut relire le Jabberwocky de Lewis Carroll, histoire de tout imaginer derrière des mots qui n’existent pas.

Twas brillig, and the slithy toves
Did gyre and gimble in the wabe;
All mimsy were the borogoves,
And the mome raths outgrabe.

Ed. La Différence

Chronique livre : Rue des voleurs

de Mathias Enard.

Mathias Enard délaisse ses recherches formelles (le puissant Zone) pour un roman beaucoup plus classique, à la narration linéaire. Lakhdar un jeune marocain amateur de polars français, faute avec sa cousine Meryem. Ils se font prendre. Lakhdar fuit. Il hante alors les rues de Tanger, puis est embauché comme libraire par un groupe d’extrémistes. Il ne le comprend pas tout de suite, gentil et naïf comme il est. Puis il rencontre Judith, une étudiante espagnol. Cette rencontre et cet amour font basculer sa vie.

Les deux premières parties de Rue des voleurs se lisent sans déplaisir mais sans passion non plus. On s’attache au personnage, enfant candide, toujours en marge, jamais vraiment dans les choses. Son amour des livres et des mots lui permet de se construire, petit à petit, et surtout de lui ouvrir l’esprit, de lui donner du recul sur les choses. Mais c’est surtout dans la dernière partie, cette Rue des voleurs de Barcelone qui donne son titre au roman, qu’on retrouve ce qu’on aime dans l’écriture de Mathias Enard, ce style magnifique, cette écriture à vif, hantée. On le sent porté par la ville de Barcelone, et le récit prend alors vraiment une belle ampleur, en même temps qu’il explore des territoires hypersensibles.

Résolument ancré dans le monde contemporain (en fond, les révolutions arabes, la révolte des indignés en Espagne), Rue des voleurs peut se lire comme un hymne au livre, au voyage et à la culture, facteur d’émancipation (intellectuelle) et d’ouverture sur le monde. Et ça c’est très beau. Mais j’aimerais bien quand même que Mathias Enard nous offre à nouveau ses recherches stylistiques et ses audaces formelles, histoire de retrouver le frisson primitif ressenti à la lecture de Zone.

Ed. Actes Sud