Chronique livre : La théorie de l’information

d’Aurélien Bellanger.

Quand on pose ce pavé qu’on a dévoré en deux jours, incapable de le lâcher, le sentiment qui domine, c’est l’admiration. Admiration pour la concentration de ce récit, qui malgré son ampleur, suit une route droite, tendue, opiniâtre, et utilise la thermodynamique et la physique quantique pour nous laisser enfin, la tête dans un essaim d’abeilles et le coeur brisé.

Aurélien Bellanger brosse le portrait de Pascal Ertanger, de son enfance à sa “dispersion”. Enfant fragile et renfermé, Pascal découvre l’informatique et le minitel, son avenir est tracé. Encore puceau il fait fortune dans le minitel rose à l’heure où ses camarades usent toujours leurs fonds de culotte sur les bancs des classes préparatoires. Mais bientôt c’est internet qui pointe son nez, et jamais avare d’un combat, Pascal se lance à la conquête de cet univers tout neuf. Et puis arrive le seuil où cela ne lui suffit plus.

L’histoire de Pascal (très librement inspirée par la biographie de Xavier Niel) donne l’occasion à Aurélien Bellanger de retracer l’histoire de la communication au XXème siècle. Ça pourrait être barbant, c’est juste fabuleux de poésie, d’ironie et de limpidité. On rentre dans le livre comme dans du beurre mou, on s’y enfonce et on s’y installe, avide de savoir ce qui au minitel succédera et comment, curieux de connaître la naissance de nos outils de communication quotidiens et addictifs, bref heureux qu’on nous raconte enfin ce qui peuple nos vies aujourd’hui comme une évidence, et qui tient finalement sur les aléatoires et vacillants précipices de la science, de la technique, de l’histoire et des hommes.

Mais tout ce grand barnum, ultra-documenté, rempli de chiffres et de science se déploie pour mieux nous raconter l’histoire du passionnant et pathétique Pascal. Parce que les avancées technologiques qui reposaient pendant longtemps dans les mains de l’Etat tout puissant et centralisateur, dérivent avec l’arrivée de l’internet, réseau explosé, sans noyau central, dans les mains d’innovants geeks, inventeurs de l’ère immatérielle, dont l’incapacité à appréhender le réel va faire passer l’Histoire, ni plus ni moins dans une nouvelle ère. On pense beaucoup au Social Network de David Fincher, où la déception amoureuse donnait naissance à Facebook. Dans la Théorie de l’information Aurélien Bellanger va encore plus loin, en faisant de son personnage et de ses semblables les fondateurs d’une vision de la post-humanité, quasiment religieuse, dans laquelle l’individu disparaît au profit des données, où l’humanité entière peut-être codée, modélisée, et continuer à vivre éternellement même après son extinction. Et c’est bien la peur, l’inadaptation fondamentale à la réalité du monde qui est à l’origine de ce délire, délire qui apparaît aujourd’hui total mais qui ne le restera sans doute pas. Alors comme tout le monde l’a dit, on pense forcément à Houellebecq, mais aussi beaucoup à Orson Scott Card et son Cycle Ender, roman de science-fiction sur fond d’insectes et de communication.

Si je n’avais pas entendu parler l’auteur de certains sujets qui me tiennent particulièrement à coeur et sur lesquels je sens poindre le désaccord profond, je n’aurais pas été loin de tomber amoureuse. Mais essayons de rester objectif (notion bien subjective) jusqu’au bout, La théorie de l’information est un livre ample et passionnant, magnifiquement écrit, qui m’a impressionnée de la première à la dernière phrase. Amen.

Ed. Gallimard

Chronique livre : Viviane Elisabeth Fauville

de Julia Deck.

Un premier roman chez Minuit ? On applaudit chaudement. Du sang neuf dans la collection, ce sont sans aucun doute de nouveaux territoires linguistiques à explorer pour le lecteur.

Viviane, la petite quarantaine, jeune maman et future divorcée, tue d’un coup de couteau, issu de son trousseau de mariage, son psychanalyste. L’imprudent n’a pas pris au sérieux l’appel à l’aide de sa bourgeoise paumée de cliente qu’il détrousse avec méthode depuis trois ans mais sans résultat. Viviane, qui a un peu de mal avec la réalité ces temps-ci, se souvient, ou pas, ou mal, de ce qui c’est passé. Nous la suivons quelques jours, semaines ou mois, après l’assassinat, errant psychologiquement et géographiquement dans l’attente d’une arrestation qui ne vient tellement pas que c’en est franchement déstabilisant.

Rien à dire, Julia Deck a tout bon, et son premier essai ne dépareille en rien le catalogue légendaire de Minuit. L’écriture est précise, ciselée, expurgée de toute scorie. Le récit, très ramassé en quelques cent cinquante pages, trimballe le lecteur au gré des pensées de Viviane. Mais Viviane ne sait pas bien où elle en est, et son point de vue est fluctuant. Le récit passe ainsi du Vous au Je, par le Nous et le Il, sans que le lecteur ne s’en aperçoive immédiatement. Le jeu ambigu de l’identification et du rejet vis à vis du personnage joue à plein, et le livre se lit donc avec beaucoup d’impatience , impatience d’éclaircir, discerner, ou au moins deviner ce qui se trame là-dessous. L’écriture de Julia Deck sert avec zèle cette errance, et sa virtuosité culmine dans une scène de baise/bagarre, ultra-compacte et tendue comme un élastique.

La limite de ce premier roman réjouissant, c’est qu’on a un peu l’impression de l’avoir déjà lu. Julia Deck n’est pas encore Butor, Robbe-Grillet, Beckett ou même Nick Barlay (auteur du magnifique La femme d’un homme qui), et on peine à distinguer Julia Deck derrière Viviane Elisabeth Fauville.

Malgré cette petite réserve, on sait gré (oh oui!) à Julia Deck de nous offrir enfin une vraie fiction, dans cette rentrée littéraire presque entièrement tournée vers le passé, l’Histoire et ses anecdotes. Et puis on attend aussi avec intérêt la suite, pour comprendre un peu ce qu’il y a vraiment sous le capot. Et pendant ce temps chez Minuit ? Rien de nouveau, mais en progrès.

Ed. Les Editions de Minuit

Chronique livre : Peste & Choléra

de Patrick Deville.

Il finira sa vie heureuse de solitaire dans la simplicité des jours et l’insatiable curiosité.

Que dire de Peste & Choléra voué d’avance à devenir un best-seller ? Plutôt du bien. Même si. Patrick Deville nous emmène dans son sillage à la découverte d’Alexandre Yersin, scientifique touche à tout et découvreur du bacille de la peste (Yersinia pestis). Quasiment oublié en France, Alexandre Yersin est pourtant un scientifique génial (et chanceux) ainsi qu’un personnage romanesque hors du commun : médecin, aventurier, découvreur, agriculteur, bricoleur, il a tout fait dans sa vie, tout testé, mué par une énergie inaltérable. Il meurt pourtant fort vieux et fort tranquillement, en observant les marées, dans le coin de paradis vietnamien qu’il s’était choisi.

L’auteur, se matérialisant de temps en temps dans le roman sous la forme d’un “fantôme du futur”, dresse le portrait de Yersin de manière vivante, ironique, avec fougue et enthousiasme. On ne peut qu’admirer la culture (immense) de Patrick Deville. Il recréé avec beaucoup de justesse l’ambiance et l’environnement politique de l’époque, ainsi que les décors dans lesquels évolue Yersin. Tout ça est bien, brillant, ruisselant de références et d’enthousiasme. Peste & Choléra est sans aucun doute un livre fort recommandable qui enchantera n’importe quel lecteur à qui vous l’offrirez.

Malheureusement, j’ai fort peu de goût pour les hagiographies, et le livre de Patrick Deville flirte en permanence avec la tentation de l’admiration extatique. On passe sous silence les échecs un peu embarrassants de Yersin (son sérum anti-pesteux, mis au point à la va-vite et mal ficelé, fera mourir très bien quelques cobayes humains), pour mettre en lumière les petites faiblesses du génie (car il l’était), et surtout ses réussites. On n’a beau chercher la faille de ce personnage inébranlable, on ne la trouve pas, on ne trouve pas ce petit truc qui pourrait entrer en résonance avec notre propre vécu.

Deville échoue, là où Echenoz réussissait merveilleusement dans Des éclairs, à transformer un personnage historique en personnage intime de chair, d’os et de sentiments. Et puis, que voulez-vous, ce genre de biographie tagada boum-boum, pour moi, ça sent déjà la naphtaline.

Peste & Choléra demeure un roman impeccable, si soigneusement empaqueté que rien ne peut s’en échapper. Tout ça est parfaitement parfait. Mais ça ne suffit pas.

Ed. Les éditions du Seuil.

Chronique livre : L’Amour sans le faire

de Serge Joncour.

Vous connaissez le dicton “Femme qui rit, à moitié dans ton lit”. Les participations de Serge Joncour aux Papous dans la tête, provoquant généralement en moi des vagues d’hilarité parfois incontrôlables, comprenez ma déception à la découverte du titre de son nouveau roman L’Amour sans le faire ! Voilà qui est bien fâcheux me dis-je. Sans le faire, sans le faire, c’est bien triste. Caramba, encore raté. Mais tout de même, comme je suis bonne fille, me voilà le livre bien calé sous le bras.

D’un côté Franck, cameraman parisien, part voir ses parents dans le Lot après dix ans d’absence. La dernière fois qu’ils se sont vus, c’était pour l’enterrement du frère « celui qui est resté » de Franck, Alexandre. De l’autre Louise, veuve d’Alexandre, vit à Clermont-Ferrand. Elle a confié la garde de son petit garçon, né d’un coup de passage après le décès d’Alexandre, aux parents des deux frères. Pendant les vacances elle part voir son fils, Alexandre junior.

Franck et Louise, qui se connaissent à peine se retrouvent dans cette ferme isolée du Lot en compagnie du petit garçon. Les parents sont partis à la mer pour quelques jours. Ce lieu représente leur passé à tous les deux, mais un passé qui n’est pas commun, exempt de souvenirs partagés. L’Amour sans le faire c’est donc la rencontre en forme d’évidence de ces deux solitudes (sortez les mouchoirs), ranimées par l’énergie solaire de la jeunesse (sortez les violons).

Alors certes, dit comme ça, ça peut paraître un peu gentil-gentil. D’ailleurs on se doutait bien quelque part que derrière tout cet humour, Joncour cachait un grand tendre. Mais il faut avouer qu’on se laisse pourtant volontiers attraper par cette histoire. Il existe d’abord une vraie tendresse dans ce livre, et mine de rien, ça fait beaucoup de bien. Tendresse vis-à-vis de ses personnages, tellement bien dessinés qu’ils en deviennent réels (magnifique Louise surtout), tendresse vis-à-vis des choses et des lieux, notamment ce bout de campagne perdu, ou cette usine résistante. Le livre évite largement le piège du gnangnan par la description minutieuse des galères et des angoisses de ses personnages. Amoureux des mots et de la formule juste, Serge Joncour nous montre, malgré tout, que des bulles de bonheur imprévisibles peuvent exister. Et c’est vraiment joli.

Ed. Flammarion

Chronique livre : Autobiographie des objets

de François Bon.

Le temps des objets a fini.

Première fois dans l’univers de François Bon, et stupéfaction après quelques pages de ne pas le trouver là où je l’aurais imaginé. On est toujours trop prompt à enfermer dans des cases les auteurs qu’on n’a pas lus.

Parlons du titre tout d’abord. Ce titre intrigant Autobigraphie des objets. Que va-t’on lire ? L’autobiographie de François Bon via les objets de sa vie ? En ce cas, tel un tableau, le titre aurait pu être “Autobiographie aux objets”. Non le titre révèle un point de vue plus complexe dans lequel les objets se trouvent eux-mêmes en position de dresser leur biographie, parce qu’il est temps de le faire. Mais évidemment les mots émanent de François Bon. Aussi dresse-t-il à travers l’évocation de divers et hétéroclites objets qui ont peuplé sa vie “avant l’écrit”, à la fois sa propre biographie, éclatée, fragmentaire, et la biographie des objets qui recoupent la sienne.

La démarche m’a tout d’abord paru nimbée d’une nostalgie toute modianesque, cotonneuse et ouatée. L’écriture, très sage au début ne fait pas grand chose pour dissiper le malentendu, et le catalogue, sans être désagréable, fait tout de même gentiment bailler.

Mais voilà, à un moment, passe un petit frisson, puis les frissons se multiplient, et Autobiographie des objets, progressivement, acquiert profondeur et émotion. A mesure que se rapproche l’objet ultime et fondateur (que je vous laisse découvrir), que se révèlent les intentions de François Bon, le lecteur se voit lui aussi acculé à ausculter sa relation avec ses propres objets, les rapports entretenus avec eux, l’évolution de ces rapports, et surtout la place qu’occupe aujourd’hui les objets dans sa vie, et dans la société en général. On se retrouve face à ses propres fantômes, tout en aboutissant à une réflexion sur les métamorphoses de la société et c’est assez bouleversant.

A la fois ample, profond et introspectif, Autobiographie des objets se goûte lentement, mais finit par s’imposer avec force à la tête et au coeur. Touchée pour de vrai.

Ed. Editions du Seuil