Chronique livre : La petite Borde

d’Emmanuelle Guattari.

Deuxième livre de souvenirs de cette rentrée littéraire après le  beau et hanté Autour de moi de Manuel Candré. La petit Borde, très court premier texte, tout comme l’est Autour de moi, est constitué d’une succession de souvenirs et de tableaux. Mais la comparaison s’arrête là.

La touche est légère et minimaliste, pointilliste. C’est joli comme tout, et chaque scène porte en elle un aspect visuel assez fort. Emmanuel Guattari prend le point de vue de l’enfant, qui regarde le monde des adultes, un monde pas tout à fait comme les autres puisque l’auteur a passé son enfance à La Borde, une clinique psychiatrique hors-norme. L’ensemble donne une impression de lumière, de joie et de liberté, même si l’auteur invoque par moment ses fantômes, notamment celui de sa mère.

Mon seul souci, probablement dû à un manque de culture, c’est qu’à force de petites touches et d’ellipses, et bien, honnêtement, je n’ai pas compris grand chose. Qui est qui dans cette histoire ? Est-elle chronologique ? Y’a t’il un lien entre les tableaux ? Quel est le projet derrière tout ça ? Alors bon, on est d’accord, ne pas tout comprendre n’est heureusement pas rédhibitoire. Mais dans un si court roman, qui devient assez nébuleux rapidement, eh bien, je n’ai pas trouvé ma place en tant que lectrice. Je l’ai posé en me demandant bien ce que je venais de lire, alors je l’ai relu (l’avantage des livres très courts), mais l’impression a persisté.

La petite Borde me laissera un souvenir doux et mignon. Qui s’effacera, je le crains, assez vite.

Ed. Mercure de France

Chronique livre : Contre Télérama

d’Eric Chauvier.

Nouvelle incursion dans l’univers d’Eric Chauvier après le fabuleux Somaland. Contre Télérama est un très court livre, écrit, du moins mis en forme et publié en réaction à un article paru dans Télérama et parlant de « La France moche », pour qualifier les zones périurbaines. Mais ce moteur, on ne le découvre qu’au milieu du livre. Contre Télérama est constitué de mots-clés, dont chacun donne lieu à une réflexion tenant sur une ou deux pages.

Chacune de ces “franchises individuelles”, qui – avec leur décoration neutre et standardisée – semblerait, pour ce journal de la capitale, tout aussi “moche” que les franchises commerciales, hébergent des fictions insondables et jamais sondées.

L’argument principal d’Eric Chauvier pour la “défense” de cette vie périurbaine consiste en la neutralité de ces zones. Leur “invisibilité” rend ces zones intéressantes car encore jamais explorées. Dans ces quartiers, la moindre discontinuité peut alors faire émerger l’interrogation, et donc titiller l’imagination et engendrer la fiction.

En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l’adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée.

La vie en zone périurbaine serait alors un moteur puissant grâce auquel les hommes, par le biais de la fiction pourraient apprendre à transgresser, à dépasser le cadre qui les entoure et qui les habite. L’uniformisation et la neutralité des lieux seraient le terreau fertile dans lequel la moindre anfractuosité permettraient aux habitants de déployer leurs capacités de fiction et donc sans doute d’atteindre un état d’éveil supérieur, impossible dans un contexte moins neutre.

Nos voix ne porteraient pas, et cette impossible conversion de l’intime en politique nous préoccupait au plus haut point.

Nous en avons parlé rapidement certes, mais il ne fait pas de doute que cette appétence pour la dissolution des causes pourrait constituer un principe majeur de la vie péri-urbaine.

Malgré tout, Eric Chauvier constate un phénomène préoccupant. Si la vie dans les quartiers périurbains permet à l’homme de développer sa capacité à voir et à imaginer, elle anésthésie pourtant sa capacité à agir et à prendre position. L’habitant, alors, est condamné à subir. Et quand il réagit, c’est forcément vis-à-vis d’une discontinuité, d’un élément non concordant avec son cadre. C’est ainsi que l’âne, habitant originel du quartier, est caillassé en pleine nuit car ses braiments dérangent le voisinage.

Tout autre choix de vie nous semblait faux et impraticable – définitivement impraticable.

Eric Chauvier ne délaisserait son mode de vie pour rien au monde, mais cette dernière phrase est aussi un couperet. Comment qualifier une vie, un mode de vie, qui empêche l’individu de se projeter dans autre chose ? L’aliénation est totale, et la zone périurbaine devient alors un lieu sacré, dans lequel il n’y pas besoin de prêcheur. Les habitants s’auto-convertissent, et la liberté gagnée d’imagination et de fiction, se paie par une diminution de la capacité de mouvement et d’intégration au réel.

Bien que formellement moins original et travaillé que le fabuleux Somaland, Contre Télérama montre à quel point la langue est une préoccupation majeure d’Eric Chauvier. Le texte est littérairement très travaillé, et c’est par le biais de cette langue que le lecteur, lui aussi est amené à bâtir sa fiction autour du texte. Jamais sèche, l’écriture d’Eric Chauvier laisse deviner tendresse et humanité à travers les apparitions fugaces de la vie des autres. Une voix passionnante et stimulante, dont j’ai bien l’intention de poursuivre la découverte.

Ed. Allia

Chronique livre : La Persistance du froid

de Denis Decourchelle.

Un jour, vous recevez un livre dans votre boîte aux lettres. Un livre inconnu envoyé par quelqu’un que vous ne connaissez pas non plus. Et ce livre-là, qu’on a laissé reposer un peu sur la table de nuit, est ouvert un jour. On sait alors qu’on vient de faire une rencontre, que le livre inconnu et l’inconnu du livre ont touché du doigt quelque chose de profond contre lequel on n’a jamais cessé de lutter.

Après quelques pages d’introduction qui donnent un aperçu de son style magnifique, Denis Decourchelle dresse une liste d’une trentaine de personnages, dont les noms sont accompagnés de quelques repères biographiques. Dans les 120 pages qui suivent, nous croiserons tous ces personnages, qui se croiseront aussi, ou pas.

Tout est ligne et trajectoire dans La Persistance du froid, et les itinéraires de ces personnages sont l’occasion pour l’auteur de déployer son style, sa phrase. Car la phrase est longue, presque toujours, sinueuse, aux multiples bifurcations. On s’y perd parfois, on découvre toujours, on retombe sur ses pieds souvent, ou parfois il faut reprendre, reprendre cette vague, ce flux incessant, presque circulaire, qui donne et qui reprend. Et puis de temps en temps après s’être déployée, la phrase éclate, et nous crucifie. On sent que tout ce cheminement n’est pas vain, qu’il a été mis au point scrupuleusement pour nous amener juste au bord, au bord de l’émotion, de la compréhension, du vide.

Il y a quelque chose d’assez américain dans cette façon, très large, très englobante de retranscrire le monde, de le voir comme un tout, dans lequel tout est lié à tout, où les êtres, même sans se connaître, sont reliés par leur condition même d’humains, et leurs luttes quotidiennes. Et surtout il y a ce regard magnifiquement humaniste que Denis Decourchelle porte sur ses personnages, des personnages qui naviguent toujours dans les marges, ‘on the verge of’, qui marchent sur la frontière qui sépare les choses, et qui essaient de ne pas sombrer, de ne pas tomber, qui essaient d’échapper au froid. Ils y arrivent parfois, et parfois non.

Et on pense beaucoup à Richard Yates pour cette façon de ne pas juger, et d’amener le lecteur, par la force de la phrase, à comprendre, à ressentir et à aimer. Le style de Denis Decourchelle est bien sûr beaucoup moins dépouillé, son chemin est plus complexe, demande un certain engagement de la part du lecteur, du lâcher-prise aussi, de la disponibilité. Mais la récompense est à la hauteur de l’engagement.

La persistance du froid, oh titre sublime, m’a absolument ravagée, a appuyé juste là où ça fait mal, et c’est très beau, et ça fait du bien.

Ed. Quidam Editeur

Chronique livre : Remarquable, n’est-ce pas ?

de Robert Benchley.

Parfois, on a besoin de légèreté, et quand cette légèreté prend l’apparence d’un livre de chez Monsieur Toussaint Louverture, on ne peut que saliver. A la force de l’attente se couple donc une certaine dose d’exigence, jusqu’à présent jamais déçue par les livres de cette maison d’édition. Remarquable, n’est-ce pas ? vient donc légèrement ébranler le bel édifice.

L’objet est bien sûr sublime et plein d’invention (la nouvelle en pied de page !), là, rien à redire. La belle couverture rouge, bien illustrée fait plaisir à l’oeil et à la main, et quand on voit à quel prix exhorbitant certains grands éditeurs nous vendent des livres sans aucun intérêt d’un point de vue de l’objet-livre, on pleure.

Remarquable, n’est-ce pas ? est composé de courts textes, chroniques quotidiennes des travers de l’humain, ou conseils de grand sage aux lecteurs. Le ton de l’ensemble des chroniques est pince-sans-rire à mort. On savoure vraiment certaines chroniques, assez désopilantes. Beaucoup aimé notamment les conseils pour réussir à museler les gens qui reviennent de vacances alors que nous même ne sommes pas partis, ou encore les conseils pour réussir à passer la journée au bureau sans rien foutre. Certaines choses restent complètement d’actualité et n’ont pas pris une ride : on rit beaucoup par exemple lorsque Robert Benchley nous raconte les voyages en train lorsqu’il y a des enfants dans le wagon. Le livre est par ailleurs accompagné d’un CD sur lequel on peut trouver quelques lectures sympathiques de L. L. de Mars qui a clairement choisi les meilleurs chroniques.

Malheureusement, l’ensemble de ces textes, assez hétérogènes sur le fond, est également très inégal. Outre quelques moments très savoureux, j’avoue que mon enthousiasme est souvent retombé, et avoir lu plutôt mécaniquement la plupart des élucubrations de Benchley. Je ne me suis pas vraiment sentie concernée par tout ça. Et puis, disons-le, c’est tout de même un peu daté comme écriture.

Malgré de très bons moments, pas complètement comblée donc par ce Remarquable, n’est-ce pas ? dont j’attendais probablement trop de bien-être après des lectures émotionnellement chargées. Ceci-dit, c’est sympathique et vraiment très joli sur l’étagère.

Ed. Monsieur Toussaint Louverture
Trad. Paulette Vielhomme et Fanny Soubiran

Chronique livre : Un roman russe

d’Emmanuel Carrère.

J’ai reçu en héritage l’horreur, la folie et l’interdiction de les dire. Mais je les ai dites. C’est une victoire.

Je sors à la fois blessée et enthousiasmée par Un roman russe. Encore dans le souvenir de Limonov, je ne m’attendais pas à ce déballage de vie privée de la part de l’auteur. Déballage qui m’a rendu mal à l’aise au point de devoir arrêter, par moments, la lecture du livre.

Emmanuel Carrère nous raconte en effet l’apogée et la dégradation du couple qu’il formait avec une jeune femme nommée Sophie. Impudique, cette partie de l’histoire l’est à plus d’un titre, non pas dans son volet érotique (ou pseudo-érotique, car jamais tentative de littérature émoustillante ne m’a laissé aussi glacée), mais surtout dans la manière dont Emmanuel Carrère se décrit : comme un sale type dirigiste. Si un millième de ce qu’il raconte est vrai, on peut dire que oui, Carrère est réellement un sale type, et surtout qu’il adore se complaire et se vautrer dans cette description de lui-même. C’est brillant, je ne dis pas, mais je ne comprends pas ce que tout ça apporte au livre, du moins ce que le fait de développer cette histoire sur plus de la moitié du roman apporte au livre. C’est exactement pour ça que je n’ai aucune envie de lire du Angot : j’aime le recours à l’autofiction dès qu’il s’agit de l’intime, on y touche au plus vrai, au plus juste, au plus universel. Dans tous leurs détails factuels, l’intime d’Emmanuel Carrère et sa rupture amoureuse, unique sur la forme, banale sur le fond, resteront à jamais l’intime et la rupture amoureuse d’Emmanuel Carrère. Le lecteur, s’il n’est pas voyeur, n’a qu’à aller se rhabiller, il n’est pas le bienvenu dans cette partie du roman.

Beaucoup plus intéressante par contre l’histoire d’Emmanuel et de la Russie. Plusieurs tiroirs dans ce récit, les rapports d’Emmanuel Carrère avec la langue russe, l’histoire familiale maternelle, boîte de Pandore enfin ouverte, et les voyages de l’auteur dans un bled paumé de la Russie, Kotelnicht, durant lesquels lui et une équipe tournent un documentaire. Là, on retrouve l’écriture de Carrère qu’on a aimé dans Limonov, cette manière de raconter son histoire en créant des liens entre tout et rien, de transformer un voyage sordide, un bled sordide, en un lieu qui catalyse les tensions, les siennes, celles de sa famille et de la Russie. On y croise des personnages qui sous la plume de Carrère deviennent de vrais personnages de romans sans perdre de leur humanité. Il réussit à créer un mystère, une tension, qui se termine dans un bain de sang à la hache, et permet de faire la connaissance d’un vieille femme imbibée tout droit sortie de chez Dostoïevski. Là, c’est vraiment brillant, dans l’écriture, les noeuds qu’il entend défaire.

C’est d’ailleurs une étrange coïncidence que d’avoir choisi Un roman russe après avoir lu L’effrayable, dont les thématiques sont approchantes : nous sommes les héritiers d’une histoire familiale, qui, si elle n’est pas dite peut tout détruire. Tout ça est fait avec beaucoup plus de subtilité chez Carrère que chez Becker, dans des approches formelles complètement opposées. Une deuxième incursion dans l’univers de Carrère en demi-teinte par rapport à l’éblouissement Limonov, avec tout de même l’envie de continuer à découvrir cet auteur. Enfin ses textes. Seulement ses textes.

Ed. Folio