Chronique livre : L’effrayable

d’Andréas Becker.

Paradoxal livre que L’effrayable. Lancé à grands renforts de pub dans certaines salles obscures, son plan com’ a pris le pas sur la critique dans le monde de la toile et dans la presse. Ce roman, on en parle surtout pour ces quelques images sur grand écran. Paradoxaux également les sentiments qui nous habitent quand on en termine la lecture. Entre intérêt et exaspération, entre admiration et ennui.

Un homme dans une cellule capitonnée écrit. Il écrit pour lui et pour la petite fille qui l’habite. Il écrit parce qu’il ne peut pas faire autrement, parce que c’est de cette manière qu’on pense qu’il va guérir. Mais cette histoire qu’il nous livre est complexe, l’histoire familiale depuis les années trente dans l’Allemagne nazie, jusqu’à nos jours, tout ça en ordre dispersé, entrecoupé de phases d’introspection. Mais dans le discours s’invitent des mots étranges, distorsions du français, amalgames de plusieurs mots, des conjugaisons insolites, des constructions éclatées. Karminol, car c’est son nom parle une langue qui n’est qu’à lui, pleine de trop de lettres et d’auxiliaires surnuméraires. Ce trop-plein, c’est l’héritier de tous les on-dit du passé, de toutes les fautes, les horreurs accumulées et dissimulées. Sous la plume de Karminol, viennent se bousculer les fantômes du passé, qui s’imposent à la normalité, au bon sens, à tout ce qui est droit.

On peut donc admirer l’audace d’Andréas Becker d’avoir tenu son pari jusqu’au bout, d’avoir malmené la langue sur 250 pages, sans faiblir, variant avec à-propos le “taux de déformation” à l’aune de la lucidité flageolante de son héros. Ça fonctionne parfois très bien, on sent bien le texte en bouche, grondant, ronflant, au rythme impeccable. Et puis parfois, le processus de déformation, de même que les propos, deviennent lourdement symboliques. Il y a de la psychanalyse pour les nuls là, derrière, Nous sommes le réceptacle des péchés de nos parents et des parents de nos parents, en nous s’accumule le poids de l’Histoire, et des choses tues. Certes, mais, le livre en devient par moments dangereusement figuratif.

La fin est d’ailleurs très illustrative de ce phénomène, on a envie de dire à Andréas Becker que bon, là, ça va, on a compris, c’était très bien, mais faudrait pas non plus nous prendre pour des truffes, ça devient quand même répétitif, et il n’est pas Beckett. Le texte aurait mérité d’être beaucoup plus ramassé, moins explicatif. Il aurait dû faire confiance dans la langue qu’il a réinventée pour parler d’elle-même, d’autant plus qu’on devine, derrière tout ça, qu’au niveau stylistique l’auteur ne semble pas totalement manchot. Le pari est donc beau, la réalisation en demi-teinte.

Un livre intéressant tout de même et qui pose des questions sur la langue, sa signification. A t’on besoin de changer les mots pour exprimer l’indicible ? ou le style et la forme suffisent-ils ?

En attendant, on peut relire le Jabberwocky de Lewis Carroll, histoire de tout imaginer derrière des mots qui n’existent pas.

Twas brillig, and the slithy toves
Did gyre and gimble in the wabe;
All mimsy were the borogoves,
And the mome raths outgrabe.

Ed. La Différence

Chronique livre : Rue des voleurs

de Mathias Enard.

Mathias Enard délaisse ses recherches formelles (le puissant Zone) pour un roman beaucoup plus classique, à la narration linéaire. Lakhdar un jeune marocain amateur de polars français, faute avec sa cousine Meryem. Ils se font prendre. Lakhdar fuit. Il hante alors les rues de Tanger, puis est embauché comme libraire par un groupe d’extrémistes. Il ne le comprend pas tout de suite, gentil et naïf comme il est. Puis il rencontre Judith, une étudiante espagnol. Cette rencontre et cet amour font basculer sa vie.

Les deux premières parties de Rue des voleurs se lisent sans déplaisir mais sans passion non plus. On s’attache au personnage, enfant candide, toujours en marge, jamais vraiment dans les choses. Son amour des livres et des mots lui permet de se construire, petit à petit, et surtout de lui ouvrir l’esprit, de lui donner du recul sur les choses. Mais c’est surtout dans la dernière partie, cette Rue des voleurs de Barcelone qui donne son titre au roman, qu’on retrouve ce qu’on aime dans l’écriture de Mathias Enard, ce style magnifique, cette écriture à vif, hantée. On le sent porté par la ville de Barcelone, et le récit prend alors vraiment une belle ampleur, en même temps qu’il explore des territoires hypersensibles.

Résolument ancré dans le monde contemporain (en fond, les révolutions arabes, la révolte des indignés en Espagne), Rue des voleurs peut se lire comme un hymne au livre, au voyage et à la culture, facteur d’émancipation (intellectuelle) et d’ouverture sur le monde. Et ça c’est très beau. Mais j’aimerais bien quand même que Mathias Enard nous offre à nouveau ses recherches stylistiques et ses audaces formelles, histoire de retrouver le frisson primitif ressenti à la lecture de Zone.

Ed. Actes Sud

Chronique livre : L’escalier de Jack

de Jean Cagnard.

Voilà un livre dans lequel on se sent, mais oui mais oui, vraiment très bien. C’est assez rare, alors on le souligne. Sans doute ce “Vous” derrière lequel se dissimule Jean Cagnard, qui ouvre ainsi grand la porte de son récit au lecteur, mais aussi par la lumière et la poésie qui s’en dégage.

L’escalier de Jack raconte donc les différents, et très nombreux, gagne-pains du narrateur depuis son enfance et jusqu’à la rencontre avec l’écriture, et la femme de sa vie. Il sera ramasseur de patates, cueilleur de fraises ou encore saltimbanque, pour finir maçon et bien sûr écrivain. Le périple, car s’en est un, est raconté avec un humour dévastateur mais toujours sur le fil de l’émotion vraie. Parce que dans sa famille, on ne plaisante pas avec le travail. Le père est ouvrier spécialisé et rêve pour ses enfants, sans doute, de réussite sociale. Mais que faire de ce grand escogriffe, qui quitte l’école très vite, et part gagner sa vie sur les routes en louant ses bras et ses cheveux longs ? Le récit saute d’une activité à l’autre, mais on voit se profiler derrière tout ça la désagrégation familiale, l’incapacité à communiquer et à se comprendre. Le narrateur est dans un monde différent de ses parents, et on sent bien que malgré les efforts de tout le monde, ça ne fonctionnera jamais.

Au-delà de la chronique familiale qui m’a vraiment touchée, c’est surtout l’écriture de Jean Cagnard qui séduit. C’est une écriture en liberté, mouvante, vivante. On sent qu’il y a un amour immodéré des mots et des livres, mais jamais les références (Kerouac, Hemingway, Steinbeck…) ne sont pesantes ou envahissantes. Jean Cagnard trace sa route toute personnelle dans la langue, une langue légère, rythmée, imagée, poétique, vagabonde. C’est infiniment juste, et infiniment drôle. On rit beaucoup à la lecture de ces tribulations, de cet escalier des métiers qui permet de cheminer, de trouver sa voie et sa voix.

On pense à François Bon et son Autobiographie des objets : pour celui-ci, l’intellectuel, la révélation de l’écriture se matérialise par une armoire à livres, et tout son livre tend vers cette armoire. Pour Jean Cagnard, le travailleur physique et smicard, la révélation se fera en ramassant des salades, et de la même façon, tout son parcours et ce catalogue pour arriver à la révélation de l’écriture.

Alors tant pis si certains passages sont un peu longs ou répétitifs, et qu’on finit par oublier certaines étapes de ce cheminement, plusieurs scènes valent à elles seules la lecture de L’escalier de Jack (l’incorporation par exemple, fabuleux). C’est beau, touchant, drôle, poétique, et la lectrice que je suis s’est sentie invitée à partager ce moment. Et c’est particulièrement agréable.

Ed. Gaïa

Chronique livre : Fermer l’oeil de la nuit

de Pauline Klein.

Je ne sais pas pourquoi j’ai craqué, je sais pourtant bien qu’il faut se méfier des livres publiés par Allia et contenant le mot “nuit”. Donc chez Allia, en général, soit je tombe sur les “cérébraux” (Eric Chauvier, Bruce Bégout, Hélène Frappat…) et là, j’exulte, soit sur les jeunes femmes “ayant un peu de mal avec leur propre réalité et leur corporalité et fondamentalement sous-occupées” (Marina de Van) et là je pleure. Pauline Klein se situe à mi-chemin entre les deux catégories.

Une jeune femme emménage dans un appartement parisien. Elle ne fait rien de ses journées, reste enfermée presque tout le temps. Puis se découvre un demi-frère en prison avec lequel elle entame une correspondance. L’homme enfermé la pousse à sortir et à lui raconter ses sorties. Elle devient son extérieur. Dans le métro, elle croise un couple qui la fascine, elle est enceinte, il a une barbe. En sortant du métro elle comprend que le couple habite juste au dessus de chez elle. Ils sont artistes. Elle les écoute, puis les espionne franchement, avant de carrément pénétrer dans leur appartement, puis de faire la rencontre du peintre. Tout ça et plus encore en 127 très courtes pages.

L’art de la concision fait donc partie de la palette de Pauline Klein, qui déploie son complexe projet dans un format micro (le côté cérébral donc). Il est question d’enfermement et de liberté dans ce livre, d’identité et de réalité aussi. Tous les personnages semblent en effet coincés dans leur vie, soit mentalement, soit physiquement. Et Pauline Klein sonde ce thème et ses variantes avec un certain talent, et une écriture intéressante. Il y a même une très jolie idée dans Fermer l’oeil de la nuit, deux amants communiquant de manière éphémère par fausses pages wikipédia interposées, et une fin vraiment belle qui m’a presque émue.

Mais en même temps, et là c’est un rejet tout à fait personnel, je n’arrive pas à adhérer à ces personnages de jeunes femmes diaphanes mal dans leur peau, qui ne savent pas vraiment quoi faire d’elles-mêmes. Je suis sûrement bassement matérialiste, mais ces héroïnes qui ne travaillent pas, mais trouvent un appartement dans un claquement de doigt, qui n’ont rien d’autre à faire que d’écouter leurs voisins, ou de se gratter les croûtes, désolée, mais moi, je n’y arrive pas, ça m’agace fondamentalement. Pauline Klein écrit bien, c’est sûr, mais son écriture n’arrive tout de même pas à transcender suffisamment son sujet pour me faire oublier mon énervement. Enfin, à force de multiplier les variations sur son thème et les histoires dans l’histoire, on finit par ne plus très bien comprendre quel est vraiment le projet de l’auteur. Ça part au final un peu dans tous les sens, sans vraiment être centré comme il le faudrait.

Fermer l’oeil de la nuit finit par ressembler à un patchwork, dont certaines pièces ont de la valeur, mais dont le tout est plutôt mal cousu donc pas forcément très fonctionnel. Ça peut plaire et ça plaît si on en croit le presse. Moi j’avoue que ce n’est pas mon truc.

Ed. Allia

Chronique livre : Petite table, sois mise !

d’Anne Serre.

“Ils faisaient avec nous des choses qu’il est absolument interdit de faire avec les enfants.”

Il arrive parfois qu’un samedi sans énergie et sans envie, on tombe sur un petit truc qui d’un coup éclaire tout, vient tout chambouler, comme ça, mine de rien, tant et si bien qu’à la fin, on le ferme et on se dit, que voilà, la littérature, ça sert à ça, ça ne sert même qu’à ça, déplacer les repères, changer d’angle, opérer un glissement dans le coeur et l’esprit du lecteur.

Parce que la première partie de ce très court roman raconte des choses absolument ahurissantes avec une infinie lumière, elle déverrouille par sa beauté le sens moral du lecteur réticent d’abord, et puis consentant très vite, ce qui trouble infiniment.

Trois soeurs, et les deux parents dans une maison bourgeoise. La narratrice est une des trois gamines, et des années ont passé. Le livre est constitué en grande partie du récit de cette enfance peu conventionnelle, comment l’expliquer en quelques mots ? Disons que la famille et leurs amis ont globalement un mode de fonctionnement équivalent à celui d’une tribu de bonobos : tous leurs rapports sont conditionnés par le sexe, enfants compris. Voilà. Petite table, sois mise ! raconte donc une enfance qui navigue entre inceste et pédophilie.

“Le sexe de papa faisait nos délices. Nous n’étions jamais rassasiées de sa vue, de son toucher. Sa forme exemplaire se dressait avec une telle autorité, les plaisirs qu’il nous dispensait étaient si vifs, …”.

Mais le parti-pris, incroyable de courage d’Anne Serre, est celui de la joie et du plaisir. La narratrice ne retient, et ne veut retenir que ce qui est positif, ou du moins ce qui a permis positivement de construire sa vocation d’écrivain, et de se construire tout court. C’est truculent, jouissif, et lumineux et la honte du lecteur se dissipe très vite, trop vite, et ça bouscule cette honte qui s’efface au profit du plaisir. A moins que la narratrice ne nous mente comme elle aimera à mentir plus tard.

“… comme si cette table au lieu d’avoir été celle de la joie et de l’excitation maniaque de mes émotions avait été celle d’un sacrifice, comme si l’on m’y avait amputée, torturée, démembrée, alors que moi, en ce temps-là, je songeais.”

La deuxième partie, le départ de la narratrice et ses premières années de vie adulte, volontairement plus décousue, travaille sur le motif central de son enfance, la table de la salle à manger, table de bois sombre ciré, lieu d’accueil et de réflexion des ébats.

“Et je trouvai que tout était bien, que le monde traçait en riant des boucles, des volutes, qu’il suffisait – comme je l’avais toujours su, toujours cru – d’être extrêmement attentif pour que vivre vous procure une joie terrible, pour que se fabrique une oeuvre d’art grâce à votre corps, à vos mains, à vos yeux, à votre pauvre coeur brisé.”

On peut admirer enfin le style magnifique d’Anne Serre, dont les replis des phrases ouvrent des mondes entiers, des failles béantes, et des rayons de lumière. Il y a des petits choses juste bouleversantes, des gouffres qui s’effondrent sous les pieds du lecteur à la moindre virgule.

Magnifique et ô combien courageux, Petite table, sois mise ! bouscule et bouleverse. Un grand moment, de ceux qui font bouger les fondations.

Ed. Verdier