Chronique livre : Petite table, sois mise !

d’Anne Serre.

“Ils faisaient avec nous des choses qu’il est absolument interdit de faire avec les enfants.”

Il arrive parfois qu’un samedi sans énergie et sans envie, on tombe sur un petit truc qui d’un coup éclaire tout, vient tout chambouler, comme ça, mine de rien, tant et si bien qu’à la fin, on le ferme et on se dit, que voilà, la littérature, ça sert à ça, ça ne sert même qu’à ça, déplacer les repères, changer d’angle, opérer un glissement dans le coeur et l’esprit du lecteur.

Parce que la première partie de ce très court roman raconte des choses absolument ahurissantes avec une infinie lumière, elle déverrouille par sa beauté le sens moral du lecteur réticent d’abord, et puis consentant très vite, ce qui trouble infiniment.

Trois soeurs, et les deux parents dans une maison bourgeoise. La narratrice est une des trois gamines, et des années ont passé. Le livre est constitué en grande partie du récit de cette enfance peu conventionnelle, comment l’expliquer en quelques mots ? Disons que la famille et leurs amis ont globalement un mode de fonctionnement équivalent à celui d’une tribu de bonobos : tous leurs rapports sont conditionnés par le sexe, enfants compris. Voilà. Petite table, sois mise ! raconte donc une enfance qui navigue entre inceste et pédophilie.

“Le sexe de papa faisait nos délices. Nous n’étions jamais rassasiées de sa vue, de son toucher. Sa forme exemplaire se dressait avec une telle autorité, les plaisirs qu’il nous dispensait étaient si vifs, …”.

Mais le parti-pris, incroyable de courage d’Anne Serre, est celui de la joie et du plaisir. La narratrice ne retient, et ne veut retenir que ce qui est positif, ou du moins ce qui a permis positivement de construire sa vocation d’écrivain, et de se construire tout court. C’est truculent, jouissif, et lumineux et la honte du lecteur se dissipe très vite, trop vite, et ça bouscule cette honte qui s’efface au profit du plaisir. A moins que la narratrice ne nous mente comme elle aimera à mentir plus tard.

“… comme si cette table au lieu d’avoir été celle de la joie et de l’excitation maniaque de mes émotions avait été celle d’un sacrifice, comme si l’on m’y avait amputée, torturée, démembrée, alors que moi, en ce temps-là, je songeais.”

La deuxième partie, le départ de la narratrice et ses premières années de vie adulte, volontairement plus décousue, travaille sur le motif central de son enfance, la table de la salle à manger, table de bois sombre ciré, lieu d’accueil et de réflexion des ébats.

“Et je trouvai que tout était bien, que le monde traçait en riant des boucles, des volutes, qu’il suffisait – comme je l’avais toujours su, toujours cru – d’être extrêmement attentif pour que vivre vous procure une joie terrible, pour que se fabrique une oeuvre d’art grâce à votre corps, à vos mains, à vos yeux, à votre pauvre coeur brisé.”

On peut admirer enfin le style magnifique d’Anne Serre, dont les replis des phrases ouvrent des mondes entiers, des failles béantes, et des rayons de lumière. Il y a des petits choses juste bouleversantes, des gouffres qui s’effondrent sous les pieds du lecteur à la moindre virgule.

Magnifique et ô combien courageux, Petite table, sois mise ! bouscule et bouleverse. Un grand moment, de ceux qui font bouger les fondations.

Ed. Verdier

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