Chronique livre : Peste & Choléra

de Patrick Deville.

Il finira sa vie heureuse de solitaire dans la simplicité des jours et l’insatiable curiosité.

Que dire de Peste & Choléra voué d’avance à devenir un best-seller ? Plutôt du bien. Même si. Patrick Deville nous emmène dans son sillage à la découverte d’Alexandre Yersin, scientifique touche à tout et découvreur du bacille de la peste (Yersinia pestis). Quasiment oublié en France, Alexandre Yersin est pourtant un scientifique génial (et chanceux) ainsi qu’un personnage romanesque hors du commun : médecin, aventurier, découvreur, agriculteur, bricoleur, il a tout fait dans sa vie, tout testé, mué par une énergie inaltérable. Il meurt pourtant fort vieux et fort tranquillement, en observant les marées, dans le coin de paradis vietnamien qu’il s’était choisi.

L’auteur, se matérialisant de temps en temps dans le roman sous la forme d’un “fantôme du futur”, dresse le portrait de Yersin de manière vivante, ironique, avec fougue et enthousiasme. On ne peut qu’admirer la culture (immense) de Patrick Deville. Il recréé avec beaucoup de justesse l’ambiance et l’environnement politique de l’époque, ainsi que les décors dans lesquels évolue Yersin. Tout ça est bien, brillant, ruisselant de références et d’enthousiasme. Peste & Choléra est sans aucun doute un livre fort recommandable qui enchantera n’importe quel lecteur à qui vous l’offrirez.

Malheureusement, j’ai fort peu de goût pour les hagiographies, et le livre de Patrick Deville flirte en permanence avec la tentation de l’admiration extatique. On passe sous silence les échecs un peu embarrassants de Yersin (son sérum anti-pesteux, mis au point à la va-vite et mal ficelé, fera mourir très bien quelques cobayes humains), pour mettre en lumière les petites faiblesses du génie (car il l’était), et surtout ses réussites. On n’a beau chercher la faille de ce personnage inébranlable, on ne la trouve pas, on ne trouve pas ce petit truc qui pourrait entrer en résonance avec notre propre vécu.

Deville échoue, là où Echenoz réussissait merveilleusement dans Des éclairs, à transformer un personnage historique en personnage intime de chair, d’os et de sentiments. Et puis, que voulez-vous, ce genre de biographie tagada boum-boum, pour moi, ça sent déjà la naphtaline.

Peste & Choléra demeure un roman impeccable, si soigneusement empaqueté que rien ne peut s’en échapper. Tout ça est parfaitement parfait. Mais ça ne suffit pas.

Ed. Les éditions du Seuil.

Chronique livre : L’Amour sans le faire

de Serge Joncour.

Vous connaissez le dicton “Femme qui rit, à moitié dans ton lit”. Les participations de Serge Joncour aux Papous dans la tête, provoquant généralement en moi des vagues d’hilarité parfois incontrôlables, comprenez ma déception à la découverte du titre de son nouveau roman L’Amour sans le faire ! Voilà qui est bien fâcheux me dis-je. Sans le faire, sans le faire, c’est bien triste. Caramba, encore raté. Mais tout de même, comme je suis bonne fille, me voilà le livre bien calé sous le bras.

D’un côté Franck, cameraman parisien, part voir ses parents dans le Lot après dix ans d’absence. La dernière fois qu’ils se sont vus, c’était pour l’enterrement du frère « celui qui est resté » de Franck, Alexandre. De l’autre Louise, veuve d’Alexandre, vit à Clermont-Ferrand. Elle a confié la garde de son petit garçon, né d’un coup de passage après le décès d’Alexandre, aux parents des deux frères. Pendant les vacances elle part voir son fils, Alexandre junior.

Franck et Louise, qui se connaissent à peine se retrouvent dans cette ferme isolée du Lot en compagnie du petit garçon. Les parents sont partis à la mer pour quelques jours. Ce lieu représente leur passé à tous les deux, mais un passé qui n’est pas commun, exempt de souvenirs partagés. L’Amour sans le faire c’est donc la rencontre en forme d’évidence de ces deux solitudes (sortez les mouchoirs), ranimées par l’énergie solaire de la jeunesse (sortez les violons).

Alors certes, dit comme ça, ça peut paraître un peu gentil-gentil. D’ailleurs on se doutait bien quelque part que derrière tout cet humour, Joncour cachait un grand tendre. Mais il faut avouer qu’on se laisse pourtant volontiers attraper par cette histoire. Il existe d’abord une vraie tendresse dans ce livre, et mine de rien, ça fait beaucoup de bien. Tendresse vis-à-vis de ses personnages, tellement bien dessinés qu’ils en deviennent réels (magnifique Louise surtout), tendresse vis-à-vis des choses et des lieux, notamment ce bout de campagne perdu, ou cette usine résistante. Le livre évite largement le piège du gnangnan par la description minutieuse des galères et des angoisses de ses personnages. Amoureux des mots et de la formule juste, Serge Joncour nous montre, malgré tout, que des bulles de bonheur imprévisibles peuvent exister. Et c’est vraiment joli.

Ed. Flammarion

Chronique livre : Home

de Toni Morrison.

Ce qui était mort dans ses bras donnait à son enfance une vie colossale.

Rentrée littéraire des “premières fois”, voici donc l’entrée dans Racines de Toni Morrison. Et bon sang, que c’est beau. D’une concision extrême (à peine 150 pages), Toni Morrison dresse le portrait des Etats-Unis des fifties loin des clichés d’une Amérique glorieuse en pleine effervescence. Ça commence et se termine dans une Géorgie brûlée par le soleil, et on croise en chemin Chicago, Portland et la Corée.

La construction séduit aussitôt. Toni Morrison alterne le récit de Franck Money à la première personne façon interview, et la parole d’un narrateur qui raconte l’histoire de Franck, ainsi que de quelques personnages qui gravitent autour de lui. Les deux voix sont parfois discordantes : le témoignage de Franck s’insurge d’ailleurs parfois contre l’interprétation du narrateur. Cette construction apporte beaucoup de dynamisme au roman, et aussi du mystère. Pourquoi ce narrateur est-il en train d’interviewer, et d’écrire la vie de Franck et de ses proches ? Le mystère restera entier.

Tout comme dans le très beau Bois Sauvage, avec lequel Home entre clairement en résonance, Toni Morrison choisit des personnages “de peu”, venus d’un trou perdu et sans avenir de la Géorgie, Lotus. Jamais au-dessus de ses personnages, Toni Morrison réussit à dresser leur portrait de manière bienveillante mais sans angélisme. C’est très beau, complètement épuré dans l’écriture, tout en économie. Rien à jeter, chaque mot a son poids, sa place et son sens. On peut d’ailleurs souligner l’impeccable traduction de Christine Laferrière qui réussit à restituer toute la finesse et la poésie de ce texte.

La petite histoire de ces personnages sert évidemment de révélateur aux travers d’une société américaine qui avance masquée. Discrètement, avec une poésie brute et un mystère feutré, Toni Morrison dresse le portrait d’une Amérique dans laquelle l’appétit d’argent sert de ferment à la ségrégation sociale qui progressivement prend la place de la ségrégation raciale.

Toni Morrison donc ? mes amis, la très grande classe.

Ed. Christian Bourgois
Trad. Christine Laferrière

Chronique livre : Autobiographie des objets

de François Bon.

Le temps des objets a fini.

Première fois dans l’univers de François Bon, et stupéfaction après quelques pages de ne pas le trouver là où je l’aurais imaginé. On est toujours trop prompt à enfermer dans des cases les auteurs qu’on n’a pas lus.

Parlons du titre tout d’abord. Ce titre intrigant Autobigraphie des objets. Que va-t’on lire ? L’autobiographie de François Bon via les objets de sa vie ? En ce cas, tel un tableau, le titre aurait pu être “Autobiographie aux objets”. Non le titre révèle un point de vue plus complexe dans lequel les objets se trouvent eux-mêmes en position de dresser leur biographie, parce qu’il est temps de le faire. Mais évidemment les mots émanent de François Bon. Aussi dresse-t-il à travers l’évocation de divers et hétéroclites objets qui ont peuplé sa vie “avant l’écrit”, à la fois sa propre biographie, éclatée, fragmentaire, et la biographie des objets qui recoupent la sienne.

La démarche m’a tout d’abord paru nimbée d’une nostalgie toute modianesque, cotonneuse et ouatée. L’écriture, très sage au début ne fait pas grand chose pour dissiper le malentendu, et le catalogue, sans être désagréable, fait tout de même gentiment bailler.

Mais voilà, à un moment, passe un petit frisson, puis les frissons se multiplient, et Autobiographie des objets, progressivement, acquiert profondeur et émotion. A mesure que se rapproche l’objet ultime et fondateur (que je vous laisse découvrir), que se révèlent les intentions de François Bon, le lecteur se voit lui aussi acculé à ausculter sa relation avec ses propres objets, les rapports entretenus avec eux, l’évolution de ces rapports, et surtout la place qu’occupe aujourd’hui les objets dans sa vie, et dans la société en général. On se retrouve face à ses propres fantômes, tout en aboutissant à une réflexion sur les métamorphoses de la société et c’est assez bouleversant.

A la fois ample, profond et introspectif, Autobiographie des objets se goûte lentement, mais finit par s’imposer avec force à la tête et au coeur. Touchée pour de vrai.

Ed. Editions du Seuil

Chronique livre : Bois Sauvage

de Jesmyn Ward.

Gros coup de coeur pour ce roman Deep South, d’une jeune auteure américaine encore inconnue en France. Mais gageons que cet état de fait se dissipera très vite : Bois Sauvage a de quoi réconcilier amateurs d’histoires et exigeants littéraires.

Admirablement traduit par Jean-Luc Piningre, Bois Sauvage situe son histoire dans un coin paumé et déshérité du Mississippi. Pendant les dix jours qui précèdent l’arrivée de l’ouragan Katrina, le lecteur est invité à suivre Esch, jeune adolescente de quinze ans, sa nombreuse et compliquée fratrie, son père monomaniaque, et la chienne de combat de la famille, China. La famille n’a pas d’argent, et se débrouille un peu à la va comme je te pousse. Dans dix jours, l’ouragan Katrina va tout dévaster, mais à part le père, tout le monde s’en fout : un des frères est obnubilé par sa chienne qui vient d’accoucher, un autre par un stage de basket qui lui permettrait de sortir de la merde, et Esch n’a que Manny dans la tête, et puis de plus en plus dans le ventre aussi.

Loin de tomber dans un quelconque misérabilisme (et c’est là un véritable tour de force), Jesmyn Ward réussit à donner vie à cette famille bancale, dans laquelle chaque membre est enfermé dans ses obsessions. Certes le contexte social est particulièrement gratiné, mais ce qui intéresse l’auteure, ce sont vraiment ses personnages, et la mythologie qu’elle arrive à créer autour d’eux. Comme Esch qui lit Médée pour l’école, et se demande si son Manny ne serait pas un peu Jason sur les bords, Jesmyn Ward construit un édifice autour de ses personnages sous la figure tutélaire de la mère, et de ses déclinaisons. Médée bien sûr, qui tue ses enfants par amour pour un ingrat, la mère de Esch et de ses frères, morte en couche, mais dont la présence continue à imprégner la vie de la famille, China, la belle dangereuse, y compris pour ses chiots, puis Esch, celle dont l’avenir est peut-être le moins sombre de la tribu, mais dont la maternité remet tout en cause, et enfin Katrina, l’ouragan dévastateur qui fera reset.

Ne pas prendre ses personnages pour des cas sociaux, mais pour des êtres humains vivant dans un contexte social difficile, c’est une des grandes qualités de ce livre particulièrement maîtrisé et bien construit. Il faut également reconnaître à Jesmyn Ward une écriture tout à fait convaincante. Elle se glisse dans la bouche de Esch grâce à une langue parlée, rude et parfois étrangement poétique. Il y a quelque chose de très puissant dans cette écriture, qui sent la terre et la sueur, une façon d’aborder la vie comme un tout, reliée aux éléments, sensible à ce qui l’entoure.

Bois Sauvage est un livre plein de grâce, profondément émouvant et à l’intelligence dévastatrice. Une très belle découverte.

Trad. Jean-Luc Piningre
Ed. Belfond