Chronique livre : Autour de moi

de Manuel Candré.

Une bonne surprise que ce court roman biographique, juxtaposition de souvenirs éclatés, d’une enfance bousculée. Manuel, orphelin de mère très tôt est élevé par ses grands-parents paternels, son père, alcoolique, étant fort peu apte à s’occuper de son fils.

Evitant tout misérabilisme, l’auteur nous livre ses souvenirs. Cette enfance, il n’arrive visiblement pas à s’en extraire, incapable de passer à autre chose (même son psy le lui dit). On comprend facilement pourquoi en lisant ces quelques pages. Si le livre n’a pas grand chose d’intéressant, ni d’ambitieux, ni de particulièrement nouveau dans sa forme, c’est plutôt par son écriture qu’il réussit à toucher. Manuel Candré raconte cette enfance dominée par la mort, d’une écriture intense, parfois furieuse, souvent étrangement poétique et évocatrice.

Ces souvenirs sont le révélateur de motifs obsessionnels, la mort (celle qu’on subit, celle qu’on donne), la peur de la folie (celle qu’on subit, celle qu’on sent poindre en soi). Le tout est particulièrement tenu pour un premier roman, et le regard lucide, sans concession, très sombre, laisse pourtant percer quelques éclairs d’humour désabusé. Reste à espérer que Manuel Candré ait réussi par l’écriture de ce livre à se débarrasser de son enfance. Et on espère qu’il aura, au delà de cet épisode de sa vie, autre chose à nous proposer, histoire qu’on tâte à nouveau de son écriture.

Ed. Joëlle Losfeld

Chronique livre : Les affreux

de Chloé Schmitt.

Premier livre d’une toute jeune femme, Les affreux surprend plutôt agréablement par l’originalité de son sujet : un homme cloué dans un fauteuil par un AVC commente le monde dans lequel il vit. Poids mort à la charge de sa famille, il est baladé de maison en appartement et décortique les réactions de ses proches, que sa présence immobile bouscule.

Au crédit de Chloé Schmitt, on peut porter une approche intéressante de la langue, une langue très parlée, heurtée, émaillée de quelques surprenantes phrases définitives, et d’un sens du rythme, malheureusement trop ponctuel.

Cependant, au-delà de l’audace du sujet, et de quelques beaux morceaux stylistiquement parlant, le roman est très inégal. Certains passages, très faibles, bourrés de facilités d’écriture (insupportable multiplication des points d’interrogation par exemple), révèlent la jeunesse « littéraire » de l’auteure. Heureusement, on sent une progression au fil de la lecture, et on se dit que Chloé Schmitt pourra sans doute se bonifier avec la pratique. Autre point dérangeant, et sans doute lié à sa jeunesse, cette « vision volontairement noire et cracra du monde, mais émaillée de petits éclairs de lumière tellement émouvants quand même. »

Se mettre dans la peau d’un homme d’une quarantaine d’années cloué dans un fauteuil, c’est un sacré challenge pour une jeune femme, et l’univers qu’elle essaie de créer a quelque chose d’assez factice dans sa laideur, une laideur un peu forcée, trop composée pour être sincère. Sur ce point, j’ai beaucoup pensé au raté On ne boit pas les rats-kangourous d’Estelle Nollet : deux premiers romans, même éditeur (Albin Michel), deux jeunes auteures, une même tentative de créer un livre très sombre, au style parlé, probablement même références littéraires… Mais là où Estelle Nollet essayait de nous apprendre un peu c’est quoi la vie à la fin de son roman, et c’était particulièrement gavant, Chloé Schmitt réussit au final à presque emporter l’adhésion grâce à son dernier chapitre. L’auteure n’a aucune leçon à nous asséner, et c’est très bien comme ça.

Malgré tout, Les affreux apparaît plus comme un simple exercice de style « Vous raconterez en 200 pages la vie d’une homme qui a perdu l’usage de son corps et de sa parole », que comme un véritable premier roman. Nul doute que ce livre, accompagné d’un bon plan com’ autour de la jeunesse de son auteure, sera très apprécié. Pour moi, c’est la moyenne, mais avec de très sincères encouragements, et une curiosité certaine pour la suite de l’aventure.

Ed. Albin Michel

Chronique livre : La grande bleue

de Nathalie Démoulin.

Difficile d’écrire sur ce livre tant il est paradoxal. En brossant le portrait d’une jeune femme dans les années 70, Nathalie Démoulin fait montre d’une belle ambition, sensibilité et culture. Il y a en effet l’envie de bâtir un livre ample, en mêlant la petite histoire intime de son héroïne, et les bouleversements historiques des années 70. En sous-texte, il y a évidemment toute un réflexion sur la condition de la femme, la notion de liberté, d’émancipation. L’écriture de Nathalie Démoulin, classique, est plutôt belle.

Malheureusement, il est bien difficile d’être aussi ample et ambitieux en seulement deux cents pages. Nathalie Démoulin utilise donc un procédé littéraire consistant, après une exposition des motifs de chaque chapitre, à invoquer l’Histoire, et à anticiper les histoires de ses personnages grâce à la formule “on + futur simple” : “On verra alors, … on sera alors,…”. Évidemment, au lieu d’apporter de l’ampleur, le procédé enferme son récit dans une forme systématique et sclérosante. Le livre en acquiert une grande lourdeur, que ne compense pas l’intérêt du sujet. Cette forme roide tient également à distance toute émotion, alors même que cette histoire porte en elle une certaine charge émotionnelle.

Comme son héroïne, mariée trop jeune, qui a l’impression de ne pas vivre sa vie, le lecteur est tenu à distance du roman, et a bien l’impression qu’on ne veut pas de lui dans ce récit. C’est bien dommage, tous les ingrédients de base étaient bons.

Collection La brune
Ed. du Rouergue

Chronique livre : Chasseur de têtes

de Jo Nesbø.

Roger Brown est un excellent professionnel et pratique l’honorable métier de chasseur de têtes. C’est à dire qu’il cherche pour ses clients la bonne personne, pas celle qu’il leur faut, mais celle dont ils croient avoir besoin. Mais pour maintenir à flot la galerie d’art de sa femme, Roger Brown est obligé de faire des heures sups, durant lesquelles il cambriole le domicile de ses clients. Jusqu’au jour où un de ses clients se révèle lui aussi, un excellent chasseur. Commence une traque dont l’enjeu n’est finalement pas celui qu’on croit.

Difficile de lever le nez de ce thriller tendu et implacable. Le roman est court (à peine trois cents pages), mais réussit pourtant à déployer son intrigue ample et complexe dans laquelle le lecteur est baladé sans jamais toucher pied à terre. Jo Nesbø est un virtuose de l’intrigue et de l’écriture (c’est vraiment bien écrit). Les personnages sont complexes et fascinants à souhait, manquant tous plus ou moins de sens moral, ce qui rend le tout assez délectable. On a le droit à tout un tas de scènes cracras plutôt marrantes, et un final qui nous met dedans bien comme il faut. Bref, un thriller impeccable.

Ed. Folio policier
Trad. Alex Fouillet 

Chronique livre : Les tribulations d’un lapin en Laponie

de Tuomas Kyrö.

Curieux livre que ces tribulations qui valent mieux que leur titre français. Hommage au Lièvre de Vatanen d’Arto Pasilina (que je n’ai pas lu), le roman de Tuomas Kyrö, sans être un grand livre, n’en est pas moins intéressant. Notre héros, Vatanescu, est un roumain fauché, un peu candide, qui veut offrir des chaussures à crampons à son fils. Mais en Roumanie il n’en est pas vraiment question. Vatanescu choisit alors de se mettre sous la coupe de Iégor Kugar et de faire le mendiant pour lui et son réseau de trafiquants d’êtres humains dans les rues d’Helsinki. Mais la situation ne lui convient pas, et suite à un coup d’éclat (qui plongera d’ailleurs Iégor Kugar dans un insondable trou noir personnel et professionnel), Vatanescu s’enfuit, et vogue de rencontres en péripéties toutes plus incongrues les unes que les autres. En parallèle, et sans qu’il s’en rende compte le moins du monde sa côte de popularité, boostée par le net, grimpe en flèche et il devient une véritable star finlandaise.

Le roman est tout d’abord assez rigolo. Notre héros, gentiment naïf, survit à toutes les situations grâce à son idée fixe, acheter des chaussures de foot à son fils. Ce leitmotiv lui sert à toujours avancer dans son aventure rocambolesque. Choisir un roumain comme héros est pour le moins sympathique et d’actualité de la part de l’auteur. C’est même assez culotté. Le renversement de situation final (que je ne vous raconte pas), mais en évidence toute la subjectivité du regard : celui qu’on ne considérait que comme un mendiant tout en bas de l’échelle sociale, voire qu’on ne considérait pas du tout, devient en symbole de réussite sociale et humaine.

L’auteur porte par ailleurs un regard tout à fait aiguisé sur la société moderne, et sur les personnes qui la compose. Kyrö, avec un rythme tout à fait soutenu, décrit un monde et des gens uniquement par le biais de leur réussite sociale et professionnelle, ou des biens matériels qu’ils possèdent. Cette société apparaît finalement vide de sens, et même notre gentil Vatanescu n’a qu’une envie, c’est de rentrer dans le système. Et même la scène finale, pourtant mignonne et tendre comme tout, se révèle assez triste, puisque même si elle traite de sentiments et d’amour, il y est encore question de possession et de l’équation bonheur=avoir.

Un roman donc plus profond qu’il n’y paraît sous ses aspects loufoques et son titre pas très engageant.

Ed. Denoël et d’ailleurs
Traduit du finnois (je souligne parce que ce n’est quand même pas courant courant) par Anne Colin du Terrail