Chronique livre : Black Mamba Boy

de Nadifa Mohamed.

Pas grand chose à dire sur ce roman plein de bonnes intentions, hsitoriquement intéressant, mais pas vraiment passionnant. Le livre nous raconte les péripéties de la jeunesse de Jama, enfant somalien, assez tôt orphelin. L’enfant part à la recherche de son père dans une Afrique de l’Est en guerre, et survivra à tout, alors que le monde s’effondre autour de lui.

Roman biographique (Jama est le père de l’auteur), Black Mamba Boy, après un prologue correct, peine par la suite à intéresser et émouvoir. On découvre pourtant une facette de l’Histoire jamais abordée dans les cursus scolaires : les ravages de la colonisation et de la guerre dans les pays déjà ravagés par la pauvreté de l’Afrique de l’Est. Au-delà de ça, c’est le néant. Très mal écrit, mal construit, le roman est assez pénible à lire et à suivre, malgré toute la bienveillance qu’on peut avoir pour cette histoire vraie et difficile. Au suivant.

Chronique livre : Passer la nuit

de Marina de Van.

Marina de Van ne va pas bien. Mais au lieu de provoquer l’anéantissement total de la notion même de vie, comme Lars Von Trier dans Melancholia, elle choisit de prendre la plume et d’examiner les mécanismes de sa dépression. Ou plutôt non, elle ne choisit pas d’examiner les mécanismes de sa dépression, elle choisit de s’examiner en train de déprimer. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Le lecteur est placé dans une position délicate. La dépression est un sujet sérieux, et je peux vous jurer que je la prends au sérieux (où sont mes pilules ?). Cette maladie a, par ailleurs, donné naissance la création de chefs d’oeuvre absolus (Melancholia bien sûr, L’attrape-coeur, Madame Bovary…). Mais il faut aussi avouer que la dépression peut être le sujet le plus chiant du monde, et c’est complètement le cas dans ce Passer la nuit de Marina de Van.

C’est avec un sérieux papal que la cinéaste s’ausculte et ausculte ses journées, longues et vides. Bon, pourquoi pas. D’autres se sont frottés au vide, et ont réussi (L’innommable de Beckett par exemple). Mais là où la langue et l’humour beckettien rendaient l’entreprise passionnante, l’auteur ici échoue complètement à nous intéresser. Qu’elle n’ait rien à raconter n’est pas grave en soit, mais elle ne sait pas comment le faire, et là ça devient problématique. Ecrit à l’overdose à la première personne et au présent (casse-gueule d’écrire au présent), Passer la nuit accumule les phrases autocentrées pseudo-poétiques, volontairement neutres et curieusement assez prout-prout. On s’englue dans cette prose factuelle, apathique et anesthésiée, qui se veut hypnothisante à force de répétition, mais qui ne l’est pas.

Tout ça est d’un sérieux absolu, et a provoqué par conséquent mon hilarité à maintes reprises, ce qui je crois n’était pas le but recherché par l’auteur. On ne peut s’empêcher honteusement de douter de sa sincérité, et de considérer cette auto-fiction comme un passe-temps de petite fille gâtée, alors même que le petites filles gâtées peuvent vraiment souffrir de graves dépressions. Bon je ne m’étends pas plus longuement, vous aurez compris que je suis complètement passée à côté de Passer la nuit. Mais sadiquement, je ne résiste pas à partager avec vous quelques petits morceaux choisis :

“J’essaie d’endormir mon émotion en me répétant qu’il ne se passe rien ; et en effet, il ne se passe rien.”

“Mes journées sont si abstraites et vides que je me sens l’existence d’un fantôme.”

“Le dos tourné à la vie du café et du carrefour, je conquiers une certaine paix, fondée sur l’isolement désoeuvré de mon assise usuelle.”

“Ce matin, je peine à me réveiller. Le sommeil m’empèse.”

« A 21h53, je ne parviens toujours qu’à rester ainsi, assise en tailleur, désoeuvrée, et à sentir l’angoisse de la journée vide qui s’est écoulée sans tâches, sinon le rendez-vous chez la manucure. »

Chronique livre : Freedom

de Jonathan Franzen.

J’avoue un immense soulagement à avoir achevé cette pavasse dissimulée sous les traits d’un livre d’épaisseur normale. 718 pages compactes, à se débattre pour ne pas mourir d’étouffement en lisant cette saga familiale névrosée-light, dans laquelle on apprend que la vie, c’est vraiment difficile, mais que ça peut finir bien, pour peu qu’on arrive à aller jusqu’au bout.

Soit Patty, ex-basketteuse universitaire reconvertie en mère au foyer, mariée à Walter, fadasse mais brillant juriste écolo, deux enfants, une fille et un garçon. Tout est beau dans le tableau, jusqu’à ce que tout explose : Joey, le fifils à maman part vivre chez les voisins pour se taper la fille de la voisine. Patty, the perfect mom, supporte mal la trahison, et pourrit la vie de tout le monde avec son amertume. Dans ce récit à la construction étrange, on apprendra d’où viennent les personnages, ce qui explique évidemment toutes leurs névroses (chez Franzen, on se construit toujours contre, et jamais avec), et les excuse, même si franchement, ils sont tous terriblement insupportables. On apprendra aussi que trouver sa propre liberté, c’est vraiment compliqué mais pas impossible, et que la vie est semée d’embûches, mais c’est grâce à ces embûches qu’on réussit à se trouver soi-même (ah, ça vous en bouche un coin ça hein ?).

La construction fait alterner les points de vue : narrateur omniscient, autobiographie de Patty, puis focalisation du narrateur sur l’année 2004, et description des faits et gestes des personnages cette année-là, retour à l’autobiographie… C’est bancal, mais c’est également le point fort du livre, puisque cette construction sérielle permet à l’attention de ne pas totalement s’effondrer, et donne un rythme intéressant au livre.

Malheureusement, le reste ne suit pas. On comprend bien l’ambition de Franzen, d’écrire un roman ample, miroir de l’Histoire de l’Amérique, une Amérique colonisée à l’origine par des migrants anti-sociaux et dévorés d’ambition, dont les descendants génétiques, ont bien du mal à vivre ensemble et à vivre avec eux-mêmes. Les nombreuses références à La guerre et la paix font planer sur Freedom un parrainage beaucoup trop lourd pour les épaules du romancier. Mais surtout, Freedom est assez effroyablement écrit : phrases à rallonge, multipliant jusqu’à l’overdose la juxtaposition de propositions relatives, dialogues infinis, superficiels et maladroits. Tout ça colle au palais, embourbe la langue. Cette manière alambiquée d’aborder les choses semble mise en place uniquement pour dissimuler la pauvreté de ce que Franzen veut véritablement nous raconter.

On finit ce roman, finalement bien-pensant, en ayant l’impression d’avoir subi plus de 700 pages de leçon de morale. Et ce n’est clairement pas ce que je recherche dans la littérature. A quand le prochain Tom Wolfe au fait ?

Chronique livre : Un des malheurs

d’Emmanuel Darley.

Restonica, une ville paisible, prospère au fond de son vallon, sur les rives de son fleuve. Dans cette ville, finalement tellement semblable à beaucoup d’autres, il y a une mairie, une brasserie, un musée, et un football-club dirigé par l’ambitieux Salive. Restonica est fière de son glorieux passé, et de son héros local, Louis Dommage. Et c’est à cause de ce passé, que la ville est attaquée par les troupes du général Brûlé. Brûlé ne se remet pas de la victoire de Louis Dommage, en des temps immémoriaux. Il veut venger la mémoire de son héros Paul Coquille et reconquérir « sa » ville. C’est donc un déluge de feu et de mitraille qui se déverse sur la tranquille Restonica et ses habitants, absolument pas préparés à ça. Pendant plusieurs mois, les troupes de Brûlé dévastent tout à Restonica, laissant peu de survivants, dans l’indifférence générale des villes voisines, qui se gardent bien de prendre parti. Tout est permis : affamer, blesser, tuer, violer, torturer. Brûlé ne se prive de rien, ses hommes le suivent aveuglément, mais les habitants de Restonica dans leurs faibles tentatives de résistance ne font pas non plus preuve de modération.

Le point de départ d’Emmanuel Darley est simple : parler des horreurs et de l’imbécilité de la guerre, sans parler d’aucune en particulier, mais de toutes en général. Restonica est une ville lambda (même si on pense évidemment à Sarajevo), dans laquelle des gens vivent, inconscients de la menace qui pèse sur eux, héritiers bien malgré eux d’un passé dont ils font finalement bien peu de cas. Et c’est ce passé qui les rattrape, cette “anecdote historique” qui n’était pour eux, au mieux, qu’une ligne dans les livres d’histoire. La métaphore se poursuit jusque dans le choix des noms et des comportements de ses protagonistes, des noms (Salive, Jument, Cheval, Brûlé…) et des comportements très emblématiques, sans subtilité inutile, proches de la caricature. Ce choix est d’une grande intelligence. Pas besoin effectivement d’avancer sur la pointe des pieds, Un des malheurs n’est pas un portrait psychologique, ou une analyse approfondie des horreurs de la guerre. Mais le roman, en faisant entendre les voix “à chaud” de ceux qui subissent et ceux qui attaquent, dénonce la grossièreté, l’agressivité et l’imbécilité crasse de l’humain, sa soif de territoire, de pouvoir, de vengeance, en faisant fi de toute sorte de réflexion, de compassion, et d’intelligence. C’est cru, frontal, pas toujours confortable.

La progression dramatique est implacable, grâce à un procédé relevant plus du théâtre que du roman. Un des malheurs est essentiellement constitué d’une succession de monologues, la plupart intérieurs. Toutes ces voix qui s’élèvent appartiennent soit au Dedans ( à l’intérieur de Restonica, du côté de ses habitants) soit au Dehors (du côté des assaillants, du Général Brûlé). Cette forme donne beaucoup d’ampleur à ce récit pourtant assez court. On pense assez à La Mastication des morts de Patrick Kerman, pour cette façon de faire surgir les voix d’un lieu unique (un cimetière chez Kerman, une ville chez Darley). Mais dans Un des malheurs, les voix sont d’abord celles de vivants, qui s’éteindront progressivement presque toutes pour rejoindre le choeurs des morts. L’écriture est belle, très “darleysienne” : phrases rythmées, bousculées, coupées, mélange de langue parlée et pourtant ultra-composée, pleine de poésie et d’humour (malgré tout).

Un des malheurs est un beau livre, qui de part son sujet, nécessite cependant d’être un peu en forme, et d’avoir le coeur bien accroché.

Chronique livre : Le ravissement de Britney Spears

de Jean Rolin.

Pas de bol pour notre narrateur : agent dans les services secrets français, il est envoyé à Los Angeles, seul, pour démanteler un soi-disant complot islamiste visant Britney Spears. Une fois sa mission (mais en était-elle vraiment une ?) ratée, notre héros est envoyé, punition ultime, relever les plaques d’immatriculation au Tadjikistan. Le roman se balade entre ces deux lieux géographiques, et raconte les errances de l’agent secret dans un Los Angeles complètement désincarné, et une zone militarisée dans laquelle le sport préféré est la traque des espèces de mammifères en voie de disparition.

Jean Rolin se compose (enfin a priori pas tant que ça) un personnage bancal, contestable, distancié et pour tout dire assez drôle. Il traîne sa carcasse dans des errances vaines, traque Britney, et mais finalement préfère Lindsay. Ses phrases, tortueuses, ultra et sur-composées, lui donne un style précieux en même temps que dérisoire. Quoi de mieux pour raconter la vacuité de ce monde qu’il doit protéger ? Le livre montre une certaine fascination de midinette pour les starlettes : finalement, ces filles sont traquées par des hordes de paparazzi et de fans qui n’attendent qu’une chose, le faux pas, la chute, de préférence, la plus humiliante possible. Elles sont touchantes justement parce qu’elles font des conneries, parce qu’elle ne sont pas parfaites. Et c’est ce côté du livre qui est le plus intéressant justement, cette description de cette ville morte-vivante dans laquelle les seuls foyers de vraie vie sont finalement ces stars qui entraînent malgré elles et avec elles, le public dans tous leurs déplacements.

Bon à part ça, il faut avouer qu’à force de baguenauder, de raconter ses errances, Jean Rolin tourne un peu à vide. Assez difficile de s’intéresser systématiquement à ces descriptions minutieuses de Los Angeles quand on ne connaît pas du tout Los Angeles. On pourrait lire, tout en surfant sur Google Maps, m’enfin, ça n’est pas très pratique. Du coup, on a parfois l’impression d’être dans Vingt mille lieues sous les mers, lorsque Jules Verne décrit sur quarante pages un banc de poissons, ou dans Notre-Dame de Paris, quand Victor Hugo raconte tuile par tuile, la vue depuis la cathédrale.

Reste un roman souvent drôle, original, intelligent, et très finement écrit. Not too bad.

PS : je viens de tomber sur des critiques de ce livre rédigées par des fans de Britney. Assez hilarant.