Chronique film : Non ma fille, tu n’iras pas danser

de Christophe Honoré.


Toute tentative d’évasion est inutile. Clique.

Magnifique, magnifique film que celui-ci. En dressant le portrait de la belle Léna, mère de deux enfants, ayant quitté son mari après une tromperie, Honoré se débarrasse de son côté Diesel parisien. Ses deux précédents films avaient en effet un côté élitiste bobo et mettaient pas mal de temps à décoller. En se délocalisant en Bretagne, sa région d’origine, Honoré réussit à faire démarrer son film dès les premières minutes (très belle scène à la gare, très forte, où Léna commence par perdre son fils, qui essaie de sauver une pie à moitié crevée). En retournant chez ses parents pour un week-end, avec son frère et sa soeur, Léna se retrouve dans un traquenard, son ex ayant été invité par sa mère. Famille, je vous hais.

Le film est constamment sur le fil : entre rire et larmes. C’est très drôle (ma voisine de salle s’est, à raison, marré tout le long), et en même temps totalement poignant (j’ai hurlé intérieurement les trois quart du film), bref, d’une infinie subtilité. On pense à l’Heure d’été bien sûr, à Un conte de Noël aussi, pour la description de la haute toxicité familiale banale, mais Honoré réussit un film moderne, solaire, risqué, prenant le parti de l’émotion plutôt que du jugement, un film en équilibre fragile, comme son héroïne, qui peut donner lieu à de multiples interprétations (désaccord totale entre ma voisine de fauteuil et moi d’ailleurs).

Non ma fille, tu n’iras pas danser, est un film sur la pression extérieure, sur la violence familiale et sociale faite à cette femme (aux femmes ?) sensible. Léna vit dans la culpabilité permanente, soigneusement entretenue (et causée fondamentalement sans doute), par l’ensemble de son entourage. Une femme sous influence donc, de ses parents d’abord, incapables de voir autre chose en elle qu’une inapte, incapables de lui faire confiance, jugeant à tour de bras ses actes, interventionnistes (ils invitent son ex, critiquent sa façon de tenir son appartement, et donc prenent les choses en main…). On imagine que cette présence pesante, cette pression permanente, n’est pas pour rien dans la fragilité de Léna, dont le potentiel ne peut pas s’exprimer, dont toutes tentatives d’évasion restent incomprises, jusqu’à l’évasion finale radicale. Cette fin est bouleversante, elle sonne comme une de fatalité, un cercle vicieux imbrisable quoi qu’on fasse, quoi qu’on tente, quel que soit l’amour et l’énergie dépensés. C’est d’une tristesse ineffable (Léna décide de partir, en abandonnant ses enfants. Son frère lui dit qu’ils ne comprendront pas, qu’ils lui en voudront. Elle répond que peu importe, puisque qu’ils lui en voudront de toutes façons).

Victime ou irresponsable Léna ? en fait, c’est la question à ne pas poser. C’est le piège dans lequel il ne faut pas tomber : le jugement, l’analyse du comportement de Léna. Bien que de pratiquement tous les plans, le film est finalement plus le portrait de l’entourage de Léna, que de Léna elle-même. On reste dans le subjectif, dans la façon dont les proches de Léna la perçoivent (y compris son « pas encore amant », qui se permet de décortiquer ses faits et gestes), plutôt que dans le vrai portrait. Du coup, toute tentative de jugement vis à vis de Léna tombe à plat, puisqu’on a qu’une vision partielle et subjective de cette femme. On peut lui reprocher d’être hystérique (mais entre traquenard et mauvaises surprises, n’a t’elle pas des raisons ?), de ne pas tenir parole vis à vis de son fils (elle ne va pas le chercher à l’école, mais pourquoi ? on l’ignore), d’être illogique, irrationnelle… on peut aussi dire que c’est une femme qui essaie de se trouver, dont la tromperie du mari (excellent Jean-Marc Barre, tellement raisonnable et puant de responsabilité face à sa folle d’ex-femme) a été le déclencheur d’une tentative de reconstruction, ou plutôt de construction, que personne n’accepte, une tentative de fuite du schéma traditionnel (travail, famille…) que tout le monde juge négativement. On sent le poids discret mais bien présent de la tradition dans cette famille, de la religion aussi. L’incursion dans la Bretagne du conte et du biniou au coeur du film est à la fois complètement décalée et complètement éclairante sur le film. Cet aparté raconte l’histoire de Katell, une belle jeune femme qui aime s’amuser : ses partenaires de danse meurent les uns après les autres, épuisés par la belle, qui finit par succomber au charme du diable, et d’en mourir de la même façon que sont morts ses partenaires.

Katell, Léna, des femmes qui paient cher leur envie de liberté, dans un monde où la tradition, la morale, la religion sont autant de facteurs d’anéantissement de la personnalité sous couvert de paix sociale et d’une recherche de bonheur à moindre coût (ou coup ?). Magnifique.

3 réflexions au sujet de « Chronique film : Non ma fille, tu n’iras pas danser »

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