Chronique film : Eldorado

de Bouli Lanners.

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Yvan retape et revend de belles cylindrées ricaines. Elie, junky sur le retour essaie de cambrioler Yvan, mais se fait choper la main dans le sac. Commence alors un road movie belge.

Eldorado débute un tout petit peu mollement, c’est gentiment drôle et décalé, les couleurs sont un peu criardes. Et puis, surgit sur la route des deux « héros », le personnage d’un papy inquiétant qui collectionne les voitures responsables d’accidents ayant entraîné la mort. Et là ça démarre. Le film devient méchamment drôle, absurde et décalé, grâce à des situations impossible, des personnages taciturnes et une caméra intelligente. La visite aux parents d’Elie est scotchante d’émotion pudique, après tant de drôlerie. En deux secondes on passe du rire aux larmes, avec une formidable utilisation du double hors-champ  (je me comprends). C’est vraiment beau. Beau parce que sans mièvrerie.

Le fond humain et social est très sombre, les personnages sont humainement et socialement marqués, cette escapade est une parenthèse dans leur vie, qu’ils vont retrouver à la fin. Chacun de leur côté, chacun dans leur merde : le film ne se termine pas sur un happy-end, et c’est son grand mérite. Les acteurs sont formidables, des tronches pas poss’, avec des jeux en retrait assez beaux, qui tranchent avec ce qu’on peut voir d’habitude. Ces vies minuscules sont filmées somptueusement en cinémascope, Eldorado s’intitule le film, titre dérisoire pour des vies dérisoires. Mais des vies quand même. La campagne belge est belle et bien filmée, c’est simple, c’est aussi (presque) aussi beau que sur les photographies d’Olivier Cornelis. Le tout est servie par une musique absolument formidable

, et Bouli Lanners a su achever son film pile-poil au bon moment.

Un très beau film belge, qui vient nous rappeler que l’avenir du cinéma francophone ne viendra pas forcément (que de) France.

Chronique film : La Soledad

de Jaime Rosales.


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Rarement film aura aussi bien porté son titre. On ne ressort pas de La Soledad le coeur plein de chaleur, que les choses soient claires. Rosales filme le quotidien d’Adela, une mère célibataire, qui quitte son bled pour vivre le rêve madrilène, et de la famille de la colocataire d’Adela. Pas plus.

Le film n’aura pas coûté cher en travellings, puisqu’il me semble qu’il n’y a que des plans fixes. La caméra se tient loin des protagonistes, ou plutôt elle nous tient à distance, quitte à mettre systématiquement un obstacle physique entre nous et les personnages : une porte, une fenêtre, un rideau. On se trouve dans une situation délicate, entre notre envie de se projeter dans ces personnages et ces situations universelles, et le cinéaste qui nous oblige à assister à leur vie en position de voyeurs. L’utilisation délicate et ponctuelle du split-screen est également très surprenante, allant à l’encontre de ses usages habituels. En général, le split-screen est utilisé comme un raccourci pour raconter deux histoires en parallèle, par souci d’efficacité. Ici, ce n’est pas du tout le cas, il n’y a en général qu’une action, qu’un personnage, qui se déplace d’une case à l’autre. Le fait que les cases soient « géographiquement » inversées est au départ perturbant. On assiste pas à une continuité d’action, mais bien à des séparations, laissant des pièces vides, des ruptures.

Ce qui est assez extraordinaire, c’est que cette forme systématique, rigide, fragmentée jusque dans ses chapitres, réussisse à faire naître un émotion aussi extraordinaire. C’est la volonté même du cinéaste de nous tenir à l’écart, qui provoque cette curiosité pour ces vies, pas vraiment formidables. On suit d’abord les personnages avec curiosité, puis avec avidité. On scrute les pièces vides avec anxiété, à l’affût du moindre signe de vie. Il faut souligner le travail extraordinaire des acteurs, et surtout des actrices, physiquement des monsieurs et madames tout le monde, qui réussissent avec finesse à faire passer des myriades d’émotions. La mise en scène très en retrait permet d’exacerber ces émotions, de nous mettre dans un état tel qu’on est prêt à les recevoir.

La Soledad est un film concept, anxiogène mais passionnant, pudique et émouvant. Well done.

Chronique film : Phénomènes

de M. Night Shyamalan.

Pas très grande fan du cinéma de M. Night Shyamalan (MNS comme disent les Inrocks pour faire snob), je me suis pourtant laissée tenter par le thème. Quand on a un peu de flair, les films de MNS, c’est un peu des soufflés qu’on aurait sorti du four 8h en avance. Alors parfois c’est quand même assez bien fait (Sixième sens, Incassable, Signes) et parfois c’est désolant (le Village).

Dans Phénomènes, force est de constater que le seul truc vraiment phénoménal, c’est le nombre de micro-perches qui rentrent dans le cadre (j’en ai dénombré dans pas moins de 4 scènes, plusieurs passages par scène). Pour une production de cette ampleur, ça la fout relativement mal, comment dire, ça a un goût de bâclé. Vous allez me dire que je chipote, ok, mais pourtant c’est l’impression générale qui se dégage du film. MNS tenait un sujet en or, qu’il ne fait que survoler sans jamais essayer de l’approfondir. Il y a effectivement quelque chose de réellement angoissant à ce que les humains perdent soudain leur instinct de conservation, et se suicident en masse. C’est un événement perturbant au plus haut point qui remet en cause la nature même de l’Homme. L’explication du phénomène arrive bien trop tôt dans le film (d’ailleurs, y avait-il vraiment besoin d’une explication aussi lourdingue ? l’angoisse est tellement plus forte quand la cause est ignorée), ce qui gâche en partie le suspense, obligeant MNS à recourir à des artifices de scénario pour meubler son film : une mamie inquiétante, un couple qui a des problèmes existentiels… En même temps, perso, côté scénar, je trouve ça assez con de folâtrer dans les champs, alors que la menace vient de la nature, mais c’est que mon point de vue perso, j’aurais p’tet pas survécu 3 secondes.

Côtés points positifs MNS rythme parfaitement son film, alternant les séquences en petit malin pour nous tenir en haleine sans, pourtant, accélérer l’action : si la mort est rapide, son arrivée est lente, et ça tord grave les tripes. Les scènes de suicide sont de ce fait très impressionnantes et vraiment marquantes, justement par leur durée. MNS réussit assez bien à rendre une bucolique campagne très angoissante, c’était un pari pourtant assez risqué. Le film passe très vite, mais il est très court, et laisse un goût d’inachevé. On ressort de là en étant vachement savant : il faut être gentil avec la nature, ne pas avoir l’instinct grégaire et surtout il faut avoir des enfants quand on est un couple, sinon c’est pas bien.

Bref, pas un mauvais moment, un peu bof quand même, mais MNS en passant à côté de son sujet a loupé le grand film qu’il aurait (enfin) pu réaliser. Dommage.

Chronique film : Teeth

de Mitchell Lichtenstein.


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Héhé voilà un film beaucoup plus finaud qu’il n’y paraît. Hésitant entre l’esthétique du film indépendant US, la comédie adolescente et le film gore, Teeth est un machin bougrement malin et méchamment poilant.

Dawn est une adolescente crispante, rayonnante et saine qui prône l’abstinence dans un club de son bahut. Son frère (qui ne l’est pas par le sang), a pris le complet contre-pied de sa soeur. C’est une espèce de monstre shooté, baiseur (par derrière uniquement, on se demande pourquoi …) et grunge. Tout va pourtant pas trop mal, jusqu’à ce que Dawn tombe amoureuse de Tobey, abstinent comme elle, et que leurs hormones se mettent en ébullition.

Dès la première scène, on est à la fois pliés en deux et assez fascinés (l’intro est à tomber, la caméra semble balayer un poster : on aperçoit d’abord de la verdure, puis des tours de centrale nucléaire pour finir sur une maison, dans le jardin de laquelle une famille, les parents sur des chaises longues, des mioches gigotant dans une piscine gonflable). Le film est vraiment très drôle, même si pas toujours d’une finesse extrême. Pourtant le fond est assez sombre : à part les parents de Dawn, peu de personnages sont épargnés : coup de griffe à l’Amérique puritaine, nucléaire, hommes violeurs, violents, menteurs, lubriques, gynécologue pervers (petites, méfiez vous quand un gynécologue essaie de tester votre « élasticité ») le tableau n’est pas glorieux. Une vraie noirceur se dégage de la farce, d’autant plus que dans le genre « affres de l’adolescence », le film est autrement plus mordant que, euh, mettons Juno, par exemple.

Parce que voyez vous, la sage Dawn (très bien l’actrice, dans un rôle méga casse-gueule), après avoir été violée par l’abstinent Tobey, découvre qu’elle est atteinte d’une « mutation », un « vagina dentata », qui n’est autre qu’une mâchoire au fond du vagin, qui sectionne tout ce qui passe à sa portée quand elle se sent menacée. La malformation (conséquence de la centrale nucléaire ? adaptation finale à un milieu masculin pervers ?), évidemment laisse place à quelques scènes gores réussies (la frontale scène avec le gynéco), d’autres moins, mais l’ensemble se tient cependant miraculeusement bien.

Je vous l’accorde, c’est pas forcément de bon goût (messieurs, évitez les capotes bleu piscine), la métaphore sur la peur du passage de l’enfance à l’âge adulte n’est pas subtile, mais il y a de l’intelligence, de la malice, et du désespoir là-dedans. Il y a fort à parier que Mitchell Lichtenstein n’a pas forcément vécu une adolescence miraculeuse. Très bon moment.

Chronique film : Française

de Souad El-Bouhati.


Clic sur le seau

Oups, j’avais oublié de faire la critique de ce film. Alors on va faire court. Française est assez raté. C’est bien dommage, car le film évite assez subtilement les clichés. Sofia, française d’origine marocaine, a 10 ans. C’est une élève brillante, et forte tête, complètement intégrée à son milieu. Une nuit, toute la famille fuit en catimini la France, pour des raisons dont on ne saura rien. Dix en plus tard, au Maroc. Sofia , un peu garçon manqué, est une étudiante brillante et sa famille fait des sacrifices pour payer ses études. Elle a un petit copain, genre Ken ultra-bright. Mais Sofia n’a qu’une idée en tête : dès qu’elle a son diplôme, elle veut retourner en France, son pays. Autant vous dire que la famille, qui a réussi à se construire une bonne vie au Maroc , ne voit pas d’un bon oeil cette « lubie ».

Le scénario est à la fois subtil dans les notions qu’il manie (notion d’appartenance, de liberté, poids de la famille…) et souvent lourdingue dans son symbolisme (Sofia ne marche pas, elle court). Le film est plombé par ses dialogues maladroits et la direction d’acteurs est trop lâche pour réussir à faire passer la pilule. Hafsia Herzi est un peu en roue libre, et du coup assez inégale (faut avouer qu’après avoir vu La graine et le mulet, la barre est très très haute).

Deux scènes magnifiques viennent relever l’ensemble, et font entr’apercevoir ce que le film aurait pu être. La première se déroule en France, lorsque Sofia a 10 ans. Un pique-nique en famille, dans une campagne banale. La famille fait la sieste, la gosse se balade. Une espèce de fusion s’opère entre la nature et elle. Elle appartient à ce milieu là, elle en est une partie intégrante. Le titre du film prend tout son sens. La dernière scène est également très intelligente. On retrouve Sofia, rayonnante, taper un texte en français sur un ordinateur. Lorsqu’elle quitte son bureau, elle salue ses collègues, blancs, blonds. Elle prend un ascenseur Hi-tech , et rejoint la rue. Dans notre esprit, le final est clair, elle a réussi à rejoindre la France. Mais la caméra s’attarde dans la rue, et des détails surgissent…

Au final, la réalisatrice est bien meilleure dans les moments contemplatifs, que dans les scènes de rébellion. Bref, pas franchement convaincue, mais à suivre.