Chronique livre : Rosie Carpe

de Marie NDiaye

Drôle d’impression que me laisse ce livre. J’ai tout d’abord détesté les cent premières pages, une aversion profonde, viscérale pour les personnages de Marie NDiaye, pour cet univers glauquissime dans lequel absolument rien ne brille. Mais l’écriture de Marie NDiaye, elle, est brillante et fascinante, et c’est la force de cette écriture qui finit par convaincre. J’avoue avoir du mal à adhérer aux personnages, à l’histoire de Rosie Carpe. Trop de grisaille, de fiel, de détestation de l’humanité, sans que j’arrive à discerner une réelle sincérité, mais plutôt une posture, formidablement tenue, mais au final assez artificielle.

Ce qui fascine par contre c’est bien l’écriture de son auteur. Avec une maîtrise totale, Marie NDiaye forge son récit, en se coulant de manière incroyable dans la tête de ses personnages. Elle réussit à nous faire entrer dans leur psychisme (souvent détestable, et c’est de là que vient le malaise), grâce à une insistance dans son écriture, répétitive, précise. Elle creuse, répète, revient sur ses pas, creuse encore, comme un xylophage affamé. C’est d’un inconfort total pour la lectrice sensible que je suis. Mais je conviens tout à fait que c’est très impressionnant.

Un trip intellectuel stimulant, mais pas sûre cependant de vouloir recommencer cet éprouvant trip émotionnel.

Ed. Editions de minuit

Chronique livre : Plaidoyer pour l’éradication des familles

de Stéphane Legrand

Voilà un des livres les plus grinçants qu’il soit, du genre à ne pas lire dans le train au retour des fêtes de fin d’année sous peine de recevoir des coups d’oeil mi-meurtriers mi-envieux des passagers de tout un wagon (c’est du vécu).

Notre narrateur nous explique par A+B pourquoi il faut éradiquer la famille, ayant par ailleurs joyeusement éradiqué la sienne. Alternant des chapitres « essai » et des chapitres « récit », Plaidoyer pour l’éradication des familles fait mal.

Dans la partie « essai », le narrateur déconstruit l’idée de la famille, bâtissant progressivement une argumentation socio-philosophique amenant à reconsidérer les fondements même de la société. N’ayant pas véritablement de culture en sociologie ou philosophie, et Stéphane Legrand étant un petit malin fort talentueux et intelligent, bien difficile en effet de se prononcer sur la pertinence des démonstrations de l’auteur. Il utilise un jargon obscure dont on ne sait vraiment s’il camoufle une pensée lumineuse ou un foutage de gueule total. Quoi qu’il en soit, c’est profondément méchant, brillamment lucide, parfaitement vénéneux, et surtout très drôle.

Malheureusement, la partie « récit » vient un peu affadir l’extrémisme de la partie essai. Dans ces chapitres en effet, on comprend que l’auteur des réflexions dont j’ai parlé précédemment, est un fou, enfermé dans un asile, et qui n’a qu’un but dans la vie s’échapper de sa prison pour mettre à exécution ses préceptes. C’est là que le bât blesse. Si toutes les réflexions sur la nécessité d’éradiquer la famille sont proférées par un aliéné, évidemment, on ne peut leur accorder que peu de crédit (à part être fou soi-même, ce qui ne serait pas une grande découverte). On a l’impression que Stéphane Legrand se planque derrière son personnage pour ne pas avoir à assumer toute la déviance de sa pensée.

Le volet « asile » semble par conséquent assez facultatif, il n’ajoute pas grand chose à l’intérêt de ce livre, absolument imprescriptible, et donc totalement essentiel.

Ed. Inculte Fiction

Chronique livre : Du hérisson

d’Eric Chevillard

Une confidence : j’écris pour gagner ma vie. Mais mes vraies passions sont l’immobilier, la bourse et l’import-export.

Pauvre écrivain que notre héros, condamné à ne pas écrire l’œuvre de sa vie à cause de l’apparition soudaine et inopportune d’un hérisson naïf et globuleux sur sa table de travail ! Imaginez. Vous vous installez pour la nuit à votre table de travail, avec votre crayon, votre gomme, et vos belles feuilles blanches, afin de coucher noir sur blanc l’histoire palpitante de votre vie, d’exposer vos tripes, vos douleurs et peines au monde entier, et voilà que sur votre bureau apparaît comme si de rien, un petit hérisson naïf et globuleux dont vous n’avez que faire, et qui, bien entendu, contrecarre tous vos plans de travail nocturne. Car quoi de plus perturbant qu’un hérisson naïf et globuleux sur une table de travail ?

C’est sur ce point de départ incongru qu’Eric Chevillard bâtit son récit. La présence du hérisson (naïf et globuleux) étant bien entendu l’occasion pour notre écrivain de déballer sa vie bien mieux qu’il ne l’aurait fait dans sa très supputative autobiographie, Vacuum extractor. Eric Chevillard compose son récit en courts paragraphes, dont la dernière phrase de l’un se termine au paragraphe suivant. Malgré donc le caractère morcelé que cette multiplication de paragraphes lui confère, le récit se lit donc d’un bloc. L’allongement parfois extrême des phrases, pleines de digressions, perd parfois le lecteur, volontairement.

Nul n’ignore plus que j’ai pour projet de raconter ma vie depuis ma naissance jusqu’à ma mort (les autobiographes ont souvent trop lâches pour finir le travail – j’irai jusqu’au bout).

Eric Chevillard est un malin. Du hérisson est un peu un autofictif à l’échelle d’un roman, une autobiographie sous couvert de l’autobiographie ratée d’un écrivain raté. La mise en abîme est évidente, et le choix du hérisson comme catalyseur des échecs de l’auteur est à la fois évident et intelligent.

Quant à lui confier un rôle équivoque dans une petite fable à double sens, jamais, hors de question, que l’on ne compte pas sur moi pour hisser hérissé au rang de symbole.

Tout comme dans Dino Egger, Du hérisson trace le portrait émouvant de la condition d’écrivain. Eric Chevillard compose un autoportrait au vitriol, jamais complaisant, tant son personnage est dérisoire et ridicule (il faut lire son voyage aventureux en Tunisie, qui se révèle en fait un simple voyage organisé). Mais les côtés grotesques du personnage sont compensés par ce qu’on peut lire derrière les lignes, la fragilité, les désillusions, la nécessité de se protéger du monde extérieur. En retraçant l’évolution (fantaisiste) du hérisson naïf et globuleux, d’abord dépourvu de sa paillasse, puis couvert de plumes douces insuffisantes à sa protection, et enfin armé de ses piquants, sa protection contre le monde, Eric Chevillard nous trace aussi l’évolution de l’humain, naissant fragile et vulnérable, et obligé de renforcer son armure pour résister aux agressions extérieures.

Drôle, brillant et brillamment écrit, Du hérisson fait partie des œuvres très personnelles d’Eric Chevillard, une sorte de pastiche autofictionnel, un Moi, Eric C., à l’image du Moi, Pascal F. de Pascal Fioretto, mais qui va bien au-delà du simple pastiche. Un pur bonheur littéraire, piquant, naïf et globuleux.

Ed. Editions de minuit

Chronique livre : Le cas Sneijder

de Jean-Paul Dubois.

Sans la critique enthousiaste du Masque et la Plume, mon attention n’aurait sans doute ni été attirée par Le cas Sneijder ni par Jean-Paul Dubois. Et ça aurait été bien dommage, ce roman étant une comédie noire assez irrésistible, qui ne révolutionnera sans doute pas la littérature, mais qui divertit de manière fort adroite et désespérée.

Notre héros, Paul Sneijder, est globalement un raté pas magnifique du tout, plutôt palot, et surtout terriblement couille molle. Il vit à Montréal avec sa deuxième femme, Anna, une despotique et terrifiante carriériste, spécialisée dans la commande vocale et obsédée par la réussite et l’atteinte du haut potentiel auquel elle aspire. De son premier mariage, Paul a eu une fille, Marie, qu’il aime plus que tout et qu’Anna s’est toujours refusée à considérer comme un membre de la famille, de son second mariage avec Anna Paul a engendré de vrais jumeaux, clones de leur mère, et encore plus terrifiants car éternellement en duo. La routine de Paul vole en éclat le jour où, avec sa fille, ils sont victimes d’un terrible accident d’ascenseur. Marie n’en réchappe pas, et Paul après plusieurs semaines de coma, survit. Que se passe-t’il alors pour le moumou Paul, privé du seul être qui l’aimait vraiment et qu’il aimait vraiment, englué dans les griffes acérées de son épouse ? Et bien Paul s’adapte, comme il l’a toujours fait, mais au lieu de remplir les exigences de son épouse, il remplit les exigences de son traumatisme. Cette remise en question et en perspective du monde qui l’entoure est très mal vécu par ses proches…

Jean-Paul Dubois a une imagination assez débordante, et le comique de situation dont il fait preuve tombe toujours juste. On rit beaucoup des aventures de Paul, tout autant qu’on frissonne : cette famille pourtant tout à fait « banale » et surtout moderne, est absolument effrayante (le final ne me contredira pas), et le pauvre Paul, personnage pas spécialement glorieux, mais totalement humain, qui essaie juste de se reconstruire à sa manière, ne peut rien contre la tyrannie de la performance et de la normalité que représentent sa femme et ses fils. Il se débat dans une toile d’araignée bien collante, sans pouvoir en réchapper.

Il faut reconnaître à Jean-Paul Dubois un grand talent dans la description de ses personnages, qu’ils soient principaux ou secondaires, tous les rôles sont très soignés et typés, sans caricature excessive. L’œil est acéré et la plume aussi, ça déborde de fantaisie (vous ne verrez plus jamais les poulets rôtis et les ascenseurs de la même manière), c’est très intelligent, bien construit, rythmé. Je ne peux pas dire que je sois terrassée par la beauté de l’écriture de l’auteur, mais elle sied parfaitement à son sujet. Un vrai bon divertissement donc, mais qui va bien au-delà de la simple bouffonnerie.

Mélancolique et désabusé, Le cas Sneijder parle aussi avec effroi des évolutions de la société actuelle, et de la culpabilité des ascenseurs. Mais si vous voulez comprendre pourquoi, il va falloir le lire.

Ed. Editions de l’Olivier

Chronique livre : A l’enfant que je n’aurai pas

de Linda Lê.

Linda Lê n’aura pas d’enfant, par choix, et elle le raconte dans ce court ouvrage. Je vous avoue que j’attendais beaucoup de ce texte, pour des raisons personnelles mais également sociologiques. Les femmes qui ne veulent pas d’enfant, on en parle jamais, c’est tabou. Ça n’est pas “normal” de ne pas vouloir procréer, ce n’est pas dans l’ordre des choses, et elles subissent une pression sociale, biologique et personnelle très importante.

Pourquoi ne pas vouloir donner la vie dans ces conditions? Je pensais que le texte creuserait la question de manière analytique. Ca n’est pas vraiment le cas. Linda Lê prèfère attaquer la question sous l’angle autobiographique, son enfance, sa vie de couple avec son ex-compagnon, son pétage de plombs. L’histoire est émouvante, bien écrite, impudique. Linda Lê se dévoile, et on ne peut que respecter son parcours, radical et courageux. Malgré tout, on a un peu de peine à rentrer dans son univers, et la lettre tourne assez vite au règlement de comptes. Pas complètement convaincue donc, même si ce texte m’a plutôt donné envie de découvrir les autres écrits de son auteur.

Ed. NiL