Chronique livre : Du hérisson

d’Eric Chevillard

Une confidence : j’écris pour gagner ma vie. Mais mes vraies passions sont l’immobilier, la bourse et l’import-export.

Pauvre écrivain que notre héros, condamné à ne pas écrire l’œuvre de sa vie à cause de l’apparition soudaine et inopportune d’un hérisson naïf et globuleux sur sa table de travail ! Imaginez. Vous vous installez pour la nuit à votre table de travail, avec votre crayon, votre gomme, et vos belles feuilles blanches, afin de coucher noir sur blanc l’histoire palpitante de votre vie, d’exposer vos tripes, vos douleurs et peines au monde entier, et voilà que sur votre bureau apparaît comme si de rien, un petit hérisson naïf et globuleux dont vous n’avez que faire, et qui, bien entendu, contrecarre tous vos plans de travail nocturne. Car quoi de plus perturbant qu’un hérisson naïf et globuleux sur une table de travail ?

C’est sur ce point de départ incongru qu’Eric Chevillard bâtit son récit. La présence du hérisson (naïf et globuleux) étant bien entendu l’occasion pour notre écrivain de déballer sa vie bien mieux qu’il ne l’aurait fait dans sa très supputative autobiographie, Vacuum extractor. Eric Chevillard compose son récit en courts paragraphes, dont la dernière phrase de l’un se termine au paragraphe suivant. Malgré donc le caractère morcelé que cette multiplication de paragraphes lui confère, le récit se lit donc d’un bloc. L’allongement parfois extrême des phrases, pleines de digressions, perd parfois le lecteur, volontairement.

Nul n’ignore plus que j’ai pour projet de raconter ma vie depuis ma naissance jusqu’à ma mort (les autobiographes ont souvent trop lâches pour finir le travail – j’irai jusqu’au bout).

Eric Chevillard est un malin. Du hérisson est un peu un autofictif à l’échelle d’un roman, une autobiographie sous couvert de l’autobiographie ratée d’un écrivain raté. La mise en abîme est évidente, et le choix du hérisson comme catalyseur des échecs de l’auteur est à la fois évident et intelligent.

Quant à lui confier un rôle équivoque dans une petite fable à double sens, jamais, hors de question, que l’on ne compte pas sur moi pour hisser hérissé au rang de symbole.

Tout comme dans Dino Egger, Du hérisson trace le portrait émouvant de la condition d’écrivain. Eric Chevillard compose un autoportrait au vitriol, jamais complaisant, tant son personnage est dérisoire et ridicule (il faut lire son voyage aventureux en Tunisie, qui se révèle en fait un simple voyage organisé). Mais les côtés grotesques du personnage sont compensés par ce qu’on peut lire derrière les lignes, la fragilité, les désillusions, la nécessité de se protéger du monde extérieur. En retraçant l’évolution (fantaisiste) du hérisson naïf et globuleux, d’abord dépourvu de sa paillasse, puis couvert de plumes douces insuffisantes à sa protection, et enfin armé de ses piquants, sa protection contre le monde, Eric Chevillard nous trace aussi l’évolution de l’humain, naissant fragile et vulnérable, et obligé de renforcer son armure pour résister aux agressions extérieures.

Drôle, brillant et brillamment écrit, Du hérisson fait partie des œuvres très personnelles d’Eric Chevillard, une sorte de pastiche autofictionnel, un Moi, Eric C., à l’image du Moi, Pascal F. de Pascal Fioretto, mais qui va bien au-delà du simple pastiche. Un pur bonheur littéraire, piquant, naïf et globuleux.

Ed. Editions de minuit

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