Chronique livre : Isabelle à m’en disloquer

de Christophe Esnault

Que vais-je maudire désormais maintenant que je t’ai trouvée ?

Décidément, cette fin d’année est remplie de petites pépites poétiques. Après la lexicopathie somnambule selon Radu Bata, voici la dislocation amoureuse selon Christophe Esnault, ou quatre-vingt treize très courtes pages pour trois jours de passion dévorante dans les bras de la belle Isabelle. Le livre est ainsi composé d’une cinquantaine de textes, reflets de moments, de sensations vécues durant ces jours d’amour. Incrédulité, doutes, incertitudes, mais aussi passion ravageuse et ravagée, euphorie et coups de queue mémorables peuplent ces pages.

En hommage au 4.48 Psychose de Sarah Kane, Christophe Esnault construit son récit en 4 chapitres et 48 poèmes, entrecoupés de 4 “apparitions” d’Isabelle. Mais cette forme prédéfinie ne cadenasse pas le récit, qui s’échappe de tous côtés dans un véritable festival d’inventivité. L’auteur joue avec la typographie, le sens de lecture, la composition. On est surpris chaque fois qu’on tourne la page, et même s’il n’y a rien de spectaculaire, il y a toujours un petit “truc” de mise en page qui fait sourire ou qui émeut.

Mais sa peau et ses fesses si douces
famille de cèpes au pied d’un chêne
panier plein courir montrer sa chance
surdose câlinerie chênaie de tes huit ans
quand lové contre elle la joie s’installe

Difficile de décrire plus loin l’objet-livre sans en déflorer les mystères. Ce qui est sûr, c’est qu’on prend beaucoup de plaisir à le découvrir. L’écriture de Christophe Esnault, fougueuse et fissurée y est pour beaucoup. C’est touchant, sincère, parfois drôle, parfois douloureux, profondément humain. Je ne saurais trop vous conseiller de découvrir ce texte romantique à mort et au bon sens du terme, très joliment édité qui plus est, ce qui ne gâte rien.

Ed. Les doigts dans la prose

Chronique livre : Mine de petits riens sur un lit à baldaquin

de Radu Bata.

Le sommeil est un travail de nuit pour lequel ma candidature est toujours rejetée au lendemain.

Radu Bata a mal à son sommeil, ses nuits sous lui se dérobent, et ses demi-veilles sont peuplées de créatures goulues tout droit sorties des flammes de l’enfer. Que faire alors de ces heures sans repos lorsqu’on est un maniaque des mots ? Ecrire bien sûr. Ecrire à chaque insomnie sa page. L’auteur nous propose donc un recueil de textes aux formes hétéroclites, de la poésie au conte, en passant par la rêverie délirante ou l’aphorisme absurde. L’attention du lecteur navigue d’un texte à l’autre, avance, recule, sans se soucier vraiment de la chronologie, on picore et on dévore, on lit et relit, on se laisse prendre au jeu de cette prose poétique, libre de toutes contraintes.

Ce qui saute à la figure bien sûr, c’est l’absolu amour des mots de Radu Bata. Ce français qui n’est pourtant pas sa langue maternelle, il l’aime, le malmène, le tord dans tous les sens pour lui en extirper tout le jus de ses tripes et de son sens. On admire cette virtuosité, cette liberté de ton incroyable qui lui permet d’oser les rapprochements lexicaux les plus téméraires et farfelus. Rarement on aura été si loin dans la contorsion verbale.

Comme quoi, dans ces histoires d’enjambement, le rapport mélodique peut être un rapport de maître. Etre baisé ou baiseur, la question est culturelle. Attention donc au positionnement : parler le cunnilingus entraine une exposition de l’anus.

Mais au-delà de ce savant jeu de puzzle, au-delà de l’érudition parfois un peu trop évidente de l’auteur, c’est le portrait dessiné en creux de l’homme qui touche le plus, ce que dissimule cette course-poursuite folle avec la langue. L’angoisse diffuse du sommeil, de la vieillesse et de la mort, le manque d’amour, la disparition, le déracinement, l’enracinement par le biais des mots. Ma lexicopathie étant moins prononcée que la sienne (c’est Radu Bata lui-même qui se qualifie ainsi), j’aspirais parfois à un peu plus de simplicité pendant la lecture, un peu moins de camouflage lexical derrière lequel se planquer. Mais c’est une réserve totalement mineure dans cet océan de talent et de plaisir.

Pour finir de vous convaincre que Mine de petits riens sur un lit à baldaquin est fait pour vous et tous les gens à qui vous ne voulez que du bien, le livre est, en plus de tout ce que je viens de vous raconter, un très bel objet, édité avec amour par les célestes Editions Galimatias. Il ne vous reste plus qu’à.

Ed. Editions Galimatias

Chronique livre : Moi, Pascal F.

de Pascal Fioretto.

Relative déception pour ce nouveau roman du pasticheur de génie Pascal Fioretto. Moi, Pascal F. a pourtant eu les honneurs de France Culture mais il n’arrive pas à se hisser à la hauteur de Et si c’était niais, pastiche très réussi des écri-”vains” français les plus vendus.

Dans ce nouveau roman, Pascal Fioretto choisit de “s’attaquer” à la mode auto-fictionnelle qui continue à faire le bonheur des éditeurs. On le sait, plus les faits relatés sont scabreux, sensationnels et soi-disant vrais, plus les ventes flambent. L’auteur construit donc son roman sur une série de chapitres “à sensations”, dont les titres débutent tous pas “Comment je…”. On découvrira par exemple “Comment j’ai été nié” ou “Comment j’ai été tsunamié” ou bien encore “Comment je me suis disputé”. Un vrai défilé de cas, qu’on dirait issus d’une émission de Delarue ou de Sophie Davant.

Certes, les titres sont très drôles, et certains passages particulièrement bien sentis. J’ai par exemple beaucoup aimé le chapitre “Comment j’ai été harcelé par Orange-France Télécom”, parodie des pratiques managériales machiavéliques du groupe appliquées au couple. Mais si l’idée originale est bonne, le résultat reste très inégal. Patrick Fioretto excelle lorsqu’il s’agit de pasticher un style ou un “pseudo-style”. Dans Moi, Pascal F. on sent qu’il lui manque des bases stylistiques sur lesquelles s’appuyer. La parodie se fait essentiellement sur le fond et non sur la forme, malgré quelques tentatives qui donnent pour le coup les pages les plus réussies du livre.

Un moment distrayant, mais dont j’avoue, j’attendais un peu plus.

Ed. Chiflet & Cie

A noter que Pascal Fioretto participe parfois à la très rigolote émission littéraire de France Culture Des Papous dans la tête, à écouter sans aucune modération.

Chronique livre : Passer la nuit

de Marina de Van.

Marina de Van ne va pas bien. Mais au lieu de provoquer l’anéantissement total de la notion même de vie, comme Lars Von Trier dans Melancholia, elle choisit de prendre la plume et d’examiner les mécanismes de sa dépression. Ou plutôt non, elle ne choisit pas d’examiner les mécanismes de sa dépression, elle choisit de s’examiner en train de déprimer. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Le lecteur est placé dans une position délicate. La dépression est un sujet sérieux, et je peux vous jurer que je la prends au sérieux (où sont mes pilules ?). Cette maladie a, par ailleurs, donné naissance la création de chefs d’oeuvre absolus (Melancholia bien sûr, L’attrape-coeur, Madame Bovary…). Mais il faut aussi avouer que la dépression peut être le sujet le plus chiant du monde, et c’est complètement le cas dans ce Passer la nuit de Marina de Van.

C’est avec un sérieux papal que la cinéaste s’ausculte et ausculte ses journées, longues et vides. Bon, pourquoi pas. D’autres se sont frottés au vide, et ont réussi (L’innommable de Beckett par exemple). Mais là où la langue et l’humour beckettien rendaient l’entreprise passionnante, l’auteur ici échoue complètement à nous intéresser. Qu’elle n’ait rien à raconter n’est pas grave en soit, mais elle ne sait pas comment le faire, et là ça devient problématique. Ecrit à l’overdose à la première personne et au présent (casse-gueule d’écrire au présent), Passer la nuit accumule les phrases autocentrées pseudo-poétiques, volontairement neutres et curieusement assez prout-prout. On s’englue dans cette prose factuelle, apathique et anesthésiée, qui se veut hypnothisante à force de répétition, mais qui ne l’est pas.

Tout ça est d’un sérieux absolu, et a provoqué par conséquent mon hilarité à maintes reprises, ce qui je crois n’était pas le but recherché par l’auteur. On ne peut s’empêcher honteusement de douter de sa sincérité, et de considérer cette auto-fiction comme un passe-temps de petite fille gâtée, alors même que le petites filles gâtées peuvent vraiment souffrir de graves dépressions. Bon je ne m’étends pas plus longuement, vous aurez compris que je suis complètement passée à côté de Passer la nuit. Mais sadiquement, je ne résiste pas à partager avec vous quelques petits morceaux choisis :

“J’essaie d’endormir mon émotion en me répétant qu’il ne se passe rien ; et en effet, il ne se passe rien.”

“Mes journées sont si abstraites et vides que je me sens l’existence d’un fantôme.”

“Le dos tourné à la vie du café et du carrefour, je conquiers une certaine paix, fondée sur l’isolement désoeuvré de mon assise usuelle.”

“Ce matin, je peine à me réveiller. Le sommeil m’empèse.”

« A 21h53, je ne parviens toujours qu’à rester ainsi, assise en tailleur, désoeuvrée, et à sentir l’angoisse de la journée vide qui s’est écoulée sans tâches, sinon le rendez-vous chez la manucure. »

Chronique livre : Un des malheurs

d’Emmanuel Darley.

Restonica, une ville paisible, prospère au fond de son vallon, sur les rives de son fleuve. Dans cette ville, finalement tellement semblable à beaucoup d’autres, il y a une mairie, une brasserie, un musée, et un football-club dirigé par l’ambitieux Salive. Restonica est fière de son glorieux passé, et de son héros local, Louis Dommage. Et c’est à cause de ce passé, que la ville est attaquée par les troupes du général Brûlé. Brûlé ne se remet pas de la victoire de Louis Dommage, en des temps immémoriaux. Il veut venger la mémoire de son héros Paul Coquille et reconquérir « sa » ville. C’est donc un déluge de feu et de mitraille qui se déverse sur la tranquille Restonica et ses habitants, absolument pas préparés à ça. Pendant plusieurs mois, les troupes de Brûlé dévastent tout à Restonica, laissant peu de survivants, dans l’indifférence générale des villes voisines, qui se gardent bien de prendre parti. Tout est permis : affamer, blesser, tuer, violer, torturer. Brûlé ne se prive de rien, ses hommes le suivent aveuglément, mais les habitants de Restonica dans leurs faibles tentatives de résistance ne font pas non plus preuve de modération.

Le point de départ d’Emmanuel Darley est simple : parler des horreurs et de l’imbécilité de la guerre, sans parler d’aucune en particulier, mais de toutes en général. Restonica est une ville lambda (même si on pense évidemment à Sarajevo), dans laquelle des gens vivent, inconscients de la menace qui pèse sur eux, héritiers bien malgré eux d’un passé dont ils font finalement bien peu de cas. Et c’est ce passé qui les rattrape, cette “anecdote historique” qui n’était pour eux, au mieux, qu’une ligne dans les livres d’histoire. La métaphore se poursuit jusque dans le choix des noms et des comportements de ses protagonistes, des noms (Salive, Jument, Cheval, Brûlé…) et des comportements très emblématiques, sans subtilité inutile, proches de la caricature. Ce choix est d’une grande intelligence. Pas besoin effectivement d’avancer sur la pointe des pieds, Un des malheurs n’est pas un portrait psychologique, ou une analyse approfondie des horreurs de la guerre. Mais le roman, en faisant entendre les voix “à chaud” de ceux qui subissent et ceux qui attaquent, dénonce la grossièreté, l’agressivité et l’imbécilité crasse de l’humain, sa soif de territoire, de pouvoir, de vengeance, en faisant fi de toute sorte de réflexion, de compassion, et d’intelligence. C’est cru, frontal, pas toujours confortable.

La progression dramatique est implacable, grâce à un procédé relevant plus du théâtre que du roman. Un des malheurs est essentiellement constitué d’une succession de monologues, la plupart intérieurs. Toutes ces voix qui s’élèvent appartiennent soit au Dedans ( à l’intérieur de Restonica, du côté de ses habitants) soit au Dehors (du côté des assaillants, du Général Brûlé). Cette forme donne beaucoup d’ampleur à ce récit pourtant assez court. On pense assez à La Mastication des morts de Patrick Kerman, pour cette façon de faire surgir les voix d’un lieu unique (un cimetière chez Kerman, une ville chez Darley). Mais dans Un des malheurs, les voix sont d’abord celles de vivants, qui s’éteindront progressivement presque toutes pour rejoindre le choeurs des morts. L’écriture est belle, très “darleysienne” : phrases rythmées, bousculées, coupées, mélange de langue parlée et pourtant ultra-composée, pleine de poésie et d’humour (malgré tout).

Un des malheurs est un beau livre, qui de part son sujet, nécessite cependant d’être un peu en forme, et d’avoir le coeur bien accroché.