Chronique livre : Tuer le père

d’Amélie Nothomb.

Le dernier Nothomb, c’est un cadeau habituel d’anniversaire malgré deux ans sans. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser supposer, Tuer le père est essentiellement une petit récréation sans vraiment de conséquence ni de prise de tête psychanalytique excessive.

Joe est un adolescent doué pour la magie. Il est foutu dehors par sa mère, et se trouve une famille de substitution en Christina et Norman. Elle est danseuse de feu, lui le plus grand de tous les magiciens. Il est simple, sage et placide, et accepte d’apprendre à Joe tous ses trucs. Véritable père de substitution, Norman essaie de guider le jeune homme dans le droit chemin. Mais Joe est avant tout un joueur…

Délaissant pour un temps son sens de la formule, Nothomb réussit un roman relativement égal : Tuer le père se tient d’un bout à l’autre, sans particulièrement de passage à vide, mais sans vraiment de passage à plein non plus. L’histoire se lit avec plaisir, facilement, et le twist final surprend agréablement. Il y a là derrière une réflexion (très légère) sur ce qu’est un père (celui que vous choisissez ou qui vous choisit ?) mais cette réflexion reste très superficielle et sert surtout le surprenant dénouement.

Bon certes rien de bien transcendant, un Nothomb lisible, relativement tenu, vite lu, vite oublié.

Chronique livre : L’ampleur du saccage

de Kaoutar Harchi.

Pas spécialement convaincue par ce très court roman dont l’intention première m’avait pourtant séduite. Kaoutar Harchi, au travers du destin de quatre hommes vivant en France mais ayant tous des origines algériennes, tente de raconter à quel point la répression sexuelle (d’origine sociale, économique, religieuse) exercée sur les hommes en Algérie provoque frustration, désirs exacerbés jusqu’à l’inceste, et en conséquence des déferlements de violence, comme une malédiction ancestrale se transmettant de génération en génération. L’idée est belle et courageuse. L’auteur a également un certain sens de la plume, malheureusement inégal, la faisant parfois plonger dans le cliché.

Après un début plutôt intéressant, complexe et mystérieux, l’intérêt retombe cependant assez vite. La construction, alternant les récits des quatre personnages et d’un narrateur omniscient, ne m’a pas convaincu. Mais surtout, le livre est bourré d’incohérences, de raccourcis abusifs et d’ellipses mal maîtrisées. Probablement la faute à cette forme très courte qu’habituellement j’adore, mais qui là, pour le coup, est vraiment trop ramassée. On a souvent l’impression d’assister à un film durant le tournage duquel la scripte se serait absentée et dont le monteur aurait perdu tous les raccords et plans de coupe.

Le résultat c’est un roman assez décousu, dont les fondations ne semblent pas suffisamment stables pour pouvoir supporter le poids de ce récit chargé de sens. Dommage, le sujet reste intéressant, et l’écriture probablement en devenir.

Chronique livre : CosmoZ

de Claro.

Après avoir lu Plonger les mains dans l’acide, recueil de textes courts, j’avais pressenti que la forme longue siérait mieux à Claro. A la lecture de Cosmoz, c’est indéniablement le cas. Cosmoz est un véritable tourbillon, un livre-monde, dont il est difficile en une seule lecture de mesurer l’ampleur.

Claro aime visiblement partir de fictions déjà existantes ou de personnages ayant réellement existé pour construire son œuvre. Dans CosmoZ, il s’empare du Magicien d’Oz, de son créateur, et de ses créatures pour construire ce roman foisonnant, dans lequel il est facile de perdre pied. Claro catapulte les personnages d’Oz dans les cinquante-six premières années du vingtième siècle. L’homme en fer blanc et l’épouvantail seront tout d’abord soldats américains dans les tranchées de la grande guerre, Dorothy infirmière, ouvrière puis malade. La sorcière est une jeune femme dérangée dont le passe-temps favori est d’écrire des mots dans le ciel, et les munchkins resteront quoi qu’ils fassent des freaks, d’abord pour amuser les gens puis pour finir en rats de laboratoires sous les griffes du docteur Mengele.

Un résumé n’aurait bien évidemment pas de sens. La construction millimétrique du roman plonge le lecteur dans une tornade (la tornade d’Oz ? le souffle de la bombe atomique ?) de mots, de personnages, de situations, voyageant au gré de l’Histoire pour à chaque fois revenir vers le rêve chimérique d’Oz qui habite tout le petit peuple de CosmoZ. Réécriture complètement barrée des heures sombres du vingtième siècle, le roman ne cesse de mettre en parallèle l’univers d’Oz, dans sa composition, sa construction, ses personnages, et la grande histoire. Le magicien d’Oz fut écrit au début du siècle, et Claro balance ses personnages directement du pays d’Oz à la guerre. Un éclat d’obus bousille la cervelle d’Oscar Crow, dont l’amnésie sert de prétexte à sa quête d’un cerveau comme l’épouvantail d’Oz le fait. Nick est gravement mutilé et un certain Docteur Huizard (ou Wizard?) le rafistole grâce à une armure d’étain. L’homme en fer blanc part à la recherche de son cœur enfouit sous sa carcasse. Dorothy, elle, jeune femme lambda du Kansas, est fascinée par la peinture au radium phosphorescent dont on peint les aiguilles des montres, sans doute y retrouve t’elle l’éclat émeraude d’Oz.

Tous les personnages seront victimes de la folie humaine, à la fois des dérives de l’humanité (la guerre, les soi-disant progrès techniques, l’argent, le totalitarisme), mais également de leur rêve trop fou d’un Oz qui n’est qu’une dangereuse illusion de félicité pour endormir les masses. L’univers que nous propose Claro est d’une poésie noire, désenchantée, inquiétante, sans vraiment de porte de sortie. L’écriture à la fois puissamment visuelle et évocatrice, parfois obscure, souvent complexe, mais toujours passionnante accompagne cette relecture du mythe magnifiquement. Le rythme très soutenu laisse peu de repos au lecteur, et le petit décrochage du chapitre onze (Loin du Kansas, un poil trop attendu, lyrique et grandiloquent pour moi) ne remet pas en cause la fascination pour l’ampleur extraordinaire de cette entreprise littéraire. Avec CosmoZ, Claro rejoint pour moi la clique des auteurs dont l’écriture et la construction tente d’approcher quelque chose de la complexité et du fonctionnement du monde : Mathias Enard (Zone) et Maylis de Keranghal (Naissance d’un pont). Un respect infini pour eux.

CosmoZ est un roman passionnant, ample, à la noirceur lumineuse. A peine entrebaillé l’univers de Claro qu’il me fascine déjà.

Chronique livre : Des hommes

de Laurent Mauvignier.

En province, lors de la fête d’anniversaire de Solange, débarque Bernard, autrement appelé “Feu de Bois”. Bernard, c’est le frère de Solange, la brebis galeuse de la fratrie, à moitié clodo, qui survit de la générosité des uns et des autres. Alors quand Bernard offre à Solange une magnifique broche en or, c’est la stupéfaction, la suspicion, l’agacement et la colère de ceux à qui Bernard doit de l’argent. Cet événement déclenche chez l’homme une réaction de rage, et complètement bourré, il part, et agresse la famille Chefraoui, des amis de sa soeur. C’est le point de départ d’un afflux de souvenirs dans l’esprit de Rabut, le cousin de Bernard. Rabut n’a jamais aimé Bernard, et ça n’a pas vraiment changé quand ils ont été envoyés en Algérie. Mais ce qu’ils ont vécu là-bas, et qu’ils ont essayé du mieux qu’ils ont pu d’enfouir, ils n’ont jamais vraiment réussi à l’oublier. Et ce passé dont personne ne parle, ou plutôt que tous préfèrent taire, ressurgit soudain dans la vie de tous, sous la forme de cette agression.

D’un point de vue de la construction et de la précision de la langue, Des hommes est un livre somptueux. Composé de quatre chapitres de longueurs inègales, suivant la chronologie de cette journée d’anniversaire, le roman nous balade entre différentes époques sans jamais nous perdre. De l’enfance de Bernard et Rabut, à la guerre d’Algérie, puis leur retour en France, et leur réadaptation à la vie civile (ratée pour Bernard, très relativement réussie pour Rabut), le livre brasse toute la vie d’une génération marquée par des atrocités trop longtemps tues, cachées, comme si elles n’avaient jamais existées. Laurent Mauvignier n’a décidément pas son pareil pour exhumer les blessures les plus enfouies, qui pourtant conditionnent tout le reste. C’est un immense écrivain de la faille intérieure contre laquelle on lutte mais qui parfois devient le trou noir dans lequel tout disparaît.

Et cette nuit encore il se réveillera et se souviendra et pourra se demander si c’est à cause du froid qu’il tremble, que son corps tremble, ou si c’est parce qu’il y a en lui cette voix qui ne sait pas se taire et murmure des souvenirs comme dans un champ de mines ou de ruines, des mots, des questions, des images, un amas compact et confus dont il ne sait pas tirer autre chose que de la peur et le mal au ventre.

Malgré cette absolue perfection de la construction et de l’écriture ou sans doute à cause d’elle, un aspect du roman m’a dérangé. Laurent Mauvignier met en scène ses “rebondissements” (l’attaque de la famille, la découverte du médecin torturé, des soldats massacrés) avec une lenteur bien trop excessive, il retarde au maximum le moment de dévoiler les atrocités, forçant les émotions du lecteur, le plongeant dans une longue agonie par le pouvoir de sa plume. C’est absolument brillant au niveau de l’écriture, mais absolument pas nécessaire. Le sujet porte en lui-même une telle dose d’émotions qu’il est vraiment inutile de prendre en otage de ses émotions le lecteur de la sorte. C’est parfois à la limite du putassier. On reconnaît-là le piège dans lequel il a complètement plongé dans son dernier roman Ce que j’appelle oubli : rechercher l’émotion à tout prix, au détriment du pourquoi du sujet et du pourquoi de l’écriture.

Des hommes est brillantissime de part sa forme, courageux par son thème, mais je n’arrive pas à y adhérer totalement, dérangée par ce parti-pris constant de vouloir forcer l’émotion du lecteur, de le prendre en otage. J’espère que Laurent Mauvignier réussira à se renouveler, à explorer d’autres univers et à sortir de ce sillon dans lequel il semble vraiment commencer à s’enliser.

Chronique livre : Plonger les mains dans l’acide

de Claro.

Plonger les mains dans l’acide est un titre bizarre pour un livre bizarre, collage bout à bout de textes de fictions et d’essais, inégaux en longueur et en intérêt. Composé de trois blocs, Plonger les mains dans l’acide a au moins le mérite de dérouter le lecteur, et de ne jamais l’amener là où il s’attend à aller.

La première partie, nommée Découvertes & Inventions se compose vingt et un textes très courts, dont les titres à eux seuls sont délectables et probablement issus d’un esprit un peu perturbé. Pour vous donner quelques exemples, citons La Vérité sur Homère et les crapauds accoucheurs, Jumbo en cage et entre parenthèses, De la soûlographie en milieu animal, ou encore Le Manège désenchanté : Ce qui ne tourne pas rond. Claro a clairement le génie du titre. Cependant certains textes semblent plutôt être des prétextes pour décliner ces fabuleux titres et tournent un peu en rond. Heureusement d’autres sont beaucoup plus réussis, et restent, grâce à une écriture musicale assez rock&roll, longtemps imprimés dans le cerveau. Par exemple Ecrire la musique, ou surtout le très beau La peau n’en parlons pas, assez sidérant de poésie, de rythme. Ce texte s’est insinué dans mes neurones, et ne veut plus les lâcher. Et puis quelques textes ou réflexions sont vraiment très drôles, absurdes, déconnants.

Avec un singe sur chaque épaule, on voit le monde différemment : un zèbre aux rayures horizontales court forcément plus vite, non

peut-on lire dans De la soûlographie en milieu animal par exemple. Enfin l’étude sociologique/philosophique/psychanalytique du Manège Enchanté dans Le Manège désenchanté : Ce qui ne tourne pas rond est vraiment tordante.

La deuxième partie de l’ouvrage se nomme Trois récits retors (à répéter 20 fois de suite très vite). Ce sont trois nouvelles, un peu plus longues que les textes de la première partie, et globalement beaucoup plus consistantes. Elles sont toutes trois très différentes, mais bien construites et vraiment intéressantes. Entre le glaçant Le coeur d’amour épris, et sa construction temporelle éclatée, ou l’étonnant La souffrance des choses et le trop fun American cream, on prend le temps d’apprécier l’écriture de Claro, tranchante, ironique, et quelque peu désespérée.

Enfin la dernière partie se compose de trois portraits d’auteurs, Flaubert, Beckett et Artaud, portraits complètement décalés. Celui du grand Samuel, Beckett en corps m’a paru le plus intéressant d’un point de vue littéraire, essayant de retraduire “l’effet Beckett” sur votre organisme et votre psyché. Loin d’une classique biographie, le texte s’enroule comme une spirale, essaie d’embrouiller le lecteur en même temps que de lui faire ressentir plutôt que comprendre ce qui est fascinant et puissant dans le génie Beckettien. Comme Claro le dit lui-même à propos de toutes les oeuvres de l’écrivain

J’adore Murphy/Malone/Molloy, c’est vraiment un bouquin très drôle même si on ne comprend pas tout.

Et bien Plonger les mains dans l’acide aussi c’est parfois très drôle, parfois émouvant, toujours intrigant, même si clairement, on ne comprend pas tout.