Chronique livre : Insecte

de Claire Castillon

Style enlevé, langue acerbe, vitesse de la pensée et de l’écriture, Insecte, de Claire Castillon, se propose, en quelques nouvelles courtes de brosser un panorama des relations mères-filles. C’est trash et provocateur, vénéneux, sadique, sans pratiquement jamais une petite goutte de tendresse. Forcément, on finit par s’identifier ça et là, par se projeter dans quelques souvenirs de tensions familiales. En ça, c’est réussi et accrocheur.

Si on se laisse vite prendre par ces histoires malignes, ces retournements de situation brutaux, on a pourtant rapidement l’impression que Claire Castillon remplit soigneusement son cahier des charges. Elle a bien dû se taper toutes les émissions de Delarue traitant peu ou prou des rapports mères-filles, des enfants à problème, ou pire de Confessions intimes sur la chaîne qui est conçue pour abrutir.

La liste finit par paraître systématique et sans honnêteté, un catalogue où tout passe : inceste, retombée en enfance de la môman, crise d’adolescence, matricide, syndrome de Münchausen par procuration, enfant handicapé, gavage de médicaments forcé, abandon de bébé … Ca devient peu à peu malsain et truqueur, vaguement nauséabond, sans jamais être vraiment dérangeant (ben ouais, ça m’est arrivé de regarder Delarue, j’en connais un rayon). A lire sur un Dijon-Paris, avec des gosses qui hurlent dans le wagon.

Chronique livre : Loin d’Eux


 de Laurent Mauvignier

« … peut-être il était mort de tout ça, Luc, des mots enfouis. Peut-être pour ça, à cause de leur poids, que je n’aurais jamais de petit-fils. »

Luc, fils unique de Jean et Marthe, neveu de Gilbert et Geneviève, cousin de Céline, est parti de ce tout petit bout de province. D’abord spatialement pour rejoindre Paris et essayer de rencontrer ses rêves de 7ème art, puis, rattrapé par la banalité de sa vie et par cette ombre qui plane sur lui depuis toujours, définitivement. Il s’est donné la mort. Les voix familiales et intérieures se bousculent alors pour exprimer ce qui n’aurait jamais pu l’être autrement. Incompréhension, solitude, impossibilité de dire, de ressentir, de se projeter en l’autre. Barrières générationnelles qui ne tomberont jamais, qui finalement n’auraient sans doute jamais pu tomber.

Bouleversée de ces mots qui résonnent très fort à l’intérieur de soi, par la beauté fracassante de ces paroles inestimables. Et les larmes qui coulent sans qu’on s’en rende compte. Loin d’eux fait partie de ces rares livres qui pénètrent dans la tête, dans le cœur, qui s’insinue jusqu’à ce qu’on s’approprie ses pensées, ses sentiments, cette manière de le dire aussi si particulière, difficile au début, heurtée, bousculée. Ces phrases longues, ces phrases écrites comme on les pense mais qu’on ne les exprime jamais. Le style Mauvignier s’apprivoise pour petit à petit faire partie de soi, et rester quelque chose que l’on porte longtemps dans sa tête, son cœur et ses tripes.

Responsabilité, culpabilité, douleur, absence, l’intime le plus profond, parfois totalement indicible devient personnel, émotionnel, universel. On n’est pas ici dans les prises de tête franco-psychologico-masturbatoires, ni dans l’évocation de souvenirs liées à la première gorgée de cacao. Non. Ici, ce sont les plaies béantes ouvertes, l’urgence de dire tout ce qui a été tu pendant tellement de temps. Ici, il est question de survie. Et Luc, lui a voulu croire qu’on pouvait vivre, impossible de se résigner à ces gens qui survivent petitement, et qui voudraient qu’on fasse pareil. Luc est mort de ces silences, de ces choses impossibles à exprimer, de ce trop plein de mots qui ne sont jamais sortis.

Mais dans ces abîmes de douleur, il y a Céline, Céline et son envie de vivre, malgré tout.

A lire aussi : « Dans la foule » de Laurent Mauvignier, 2006. Critique golienne et inestimable ici.
A noter : très belle collection de poche des Editions de Minuit, Collection « Double ». Chapeau.

Chronique livre : Voyage aux pays du coton

Voyage aux pays du coton
Petit précis de mondialisation
d’Erik Orsenna

de l’Académie française (rien que ça)
Fayard

Voila un moment que Voyage aux pays du coton me nargue dans cette vitrine. Illustré du bel idéogramme signifiant « coton » (association des trois idéogrammes : arbre, soleil/blanc et tissu), j’ai longtemps résisté à cause du sous-titre, craignant un ouvrage rébarbatif, bien-pensant et didactique. J’avais tort. Erik Orsenna s’est pris de passion pour l’histoire du coton, cette plante aux fruits pelucheux à laquelle nous sommes tous redevables, et il est parti sur ses traces du Mali à la France, en passant par le Brésil, les Etats-Unis, la Chine, l’Egypte, et l’Ouzbékistan.

Ce livre est donc le récit d’un voyage thématique, avec ses découvertes, anecdotes, rencontres. De ses rencontres avec des petits paysans maliens, brésiliens, ouzbeks, rencontres avec des ouvriers chinois, on ressort l’œil un peu humide : des millions, des milliards de vie, dépendantes d’une matière première sur laquelle ils n’ont finalement aucun contrôle, dans notre société de « trop », c’est la demande qui décide, et non pas l’offre. De l’autre côté, de son œil pourtant fort averti, il raconte de façon faussement naïve ses entrevues avec les puissants de ce monde (en gros les négociants et politiques américains, passages d’autant plus effrayants que racontés de manière assez brute, je le soupçonne de ne même pas en rajouter).

Ton enlevé, écriture délicieuse et poétique, le livre s’avale comme une confiserie, sans écœurement aucun. C’est aigre-doux, entre espoir et désespoir. J’ai lu quelques critiques plutôt déçues par ce livre « sans fond », une « succession d’anecdotes »… alors oui certes, Voyages aux pays du coton n’est pas un livre qui apporte sur un plateau une pensée prédigérée, c’est un livre en creux, qui donne à penser, un miroir partial et partiel de l’économie mondiale dans toute sa diversité et sa cruauté, qui distille sous un récit de voyage faussement bon enfant une peinture grinçante et complexe de notre société.

Le seul reproche que je peux lui faire, en bonne écologiste de métier c’est de ne pas insister suffisamment sur les désastreuses conséquences de la monoculture du coton. Il le fait, bien entendu (il lui était impossible de passer à côté de l’assèchement de la mer d’Aral, coincée entre Kazakhstan et Ouzbékistan, dû à l’irrigation des champs de coton, ainsi que la disparition rapide de la forêt amazonienne au Brésil pour laisser la place aux immenses cultures de coton notamment), mais de manière ponctuelle. Enfin, je mégote, l’ouvrage est court, impossible de développer tous les thèmes abordés.

Pour finir quelques morceaux choisis :

Au Brésil, Orsenna s’étonne de l’effectif (incroyablement faible) d’ouvriers dans les filatures, le patron rétorque :
« –Je sais, c’est encore un peu trop pour résister aux chinois. Quel est donc le secret de ces chinois, l’arme qui les rend si forts ?
Depuis longtemps j’ai réfléchi à cette question. Je vous livre ma réponse : les Chinois ont inventé l’ouvrier idéal. C’est-à-dire l’ouvrier qui coûte encore moins cher que l’absence d’ouvrier« .

Orsenna rencontre un manitou américain de la recherche génétique :
« –Je sais que vos lobbies antigénétiques sont parvenus à faire interdire la recherche. Interdire la recherche ! Comment acceptez-vous cet obscurantisme ? De plus en plus, (…), nous avons l’impression que l’Europe refuse son époque. Et se suicide. L’Europe, berceau de la science moderne !
Ce n’est pas le genre de propos qu’il est agréable d’emporter avec soi. Je ne recommande à personne une soirée dans un motel de Knoxville (Tennessee) en la seule compagnie d’une telle vérité. »

Dans les immenses plaines américaines :
« Qu’est-ce qu’un plat pays ? La sagesse locale donne la meilleure des réponses : ne t’inquiètes pas pour ton chien. Aucune chance de le perdre. Il peut s’enfuir où il veut, courir trois jours et trois nuits, jamais tu ne le perdras de vue. »

A Datang (Chine), capitale mondiale de la chaussette :
« Quatre hectares et neuf milliards de chaussettes (…). Des chaussettes jusqu’au vertige. Jusqu’à douter que l’humanité ait assez de pieds pour enfiler autant de chaussettes. »

Chronique livre : Transparences

d’Ayerdhal

Pourquoi je l’ai acheté
Bien en évidence sur une gondole du Virgin de la Part-Dieu, j’ai d’abord résisté à la tentation du bandeau rouge annonçant « Votre prochaine nuit blanche », et à la quatrième de couv’ citant le magazine Lire « Transparences est à ranger du côté du Nom de la Rose, de Nikita, d’Hannibal et de Kill Bill ». Et pis, le coup d’après, ben j’ai craqué.

Qui c’est l’auteur
Ayerdhal est un écrivain français, né en 1959 à Lyon. Son vrai nom est Jacky Soulier, c’est sûr c’est nettement moins glamour qu’Ayerdhal. Il est surtout connu pour ses bouquins de science-fiction, que personnellement je n’ai pas lu, mais que je lirai peut-être après avis auprès de mes amis experts en SF. Transparences est son premier polar (enfin y’a marqué Thriller sur la couv’, je vois pas trop trop la différence mais passons). Vous trouverez une interview du monsieur à propos de ce bouquin ici.

Ce que ça raconte, en gros
Un psychologue/criminologue canadien, tendance Dom Juan, jeune, con et handicapé du palpitant (vision purement féminine de ce personnage) se voit confier par Interpol, de combler les lacunes  du dossier et de retrouver Ann X, sérial killeuse multi-multi-récidiviste. Le problème c’est que cette Ann X, est un mystère complet, qu’aucune caméra ne réussit à la filmer, que personne n’est capable de la reconnaître. Bref s’ensuivent de nombreuses recherches, de nombreuses théories, de nombreux voyages…

Ce qui m’a agacé
Le Syndrome Internet : les auteurs de polar français ont la fâcheuse tendance de passer des heures sur internet pour trouver du contenu à leurs bouquins (Maxime Chattam, Dan Chartier pour ceux que je connais). On est donc submergé par des tonnes de détails, de références. Ca part un peu dans tous les sens, et finalement, on en retiendra rien. Le trop est l’ennemi du bien.
Les personnages sont tous des génies, parlent par sous-entendus, déjouent tous les pièges psychologiques dressés par leurs interlocuteurs, dans de longs longs dialogues. Et à la fin de chaque dialogue, ben on se sent totalement crétin de n’avoir rien compris. Personnellement j’ai tendance à croire qu’il n’y a pas toujours quelque chose à comprendre derrière toute cette débauche de mots. Mais c’est peut-être une façon de me leurrer sur mes capacités intellectuelles.
Les explications scientifiques bidons : Ann X. est douée de la faculté de « Transparence », qui fait qu’elle arrive à se faire oublier, à passer inaperçue, pour les hommes, mais aussi les matériels photographiques et électroniques. Ca fait rêver non? ben Ayerdhal tente de nous expliquer scientifiquement le phénomène, ce qui casse pas mal le charme. D’abord, parce qu’on n’y comprend pas grand chose (cf. ci dessus), et puis une pointe de fantastique dans un polar, ça aurait été pas mal.
L’écriture : pas de grosses difficultés de lecture, ça se lit bien mais… les régionalismes québécois, lyonnais, tout ça sonne creux, tout comme le vocabulaire scientifique, psychologique les métaphores typiquement françaises. Dommage, plus de simplicité aurait rendu tout ça fluide et vraiment agréable à lire.

Ce qui m’a plu
Lyon : la majorité de l’histoire se déroule à Lyon, vers la place Ampère. Pour qui connaît les lieux c’est donc tout à fait sympathique de se situer pile-poil, de suivre les trajets en métro, de visualiser les rues etc… (dédicace spéciale Isabelle : il parle même de l’école Emile Cohl)
Les personnages : pour une fois dans un thriller français, les héros ne sont pas complètement formatés. Stephen (le héros) est assez antipathique, il n’a qu’un ami, pas franchement de vécu. Ca n’est donc pas le détective brisé par la vie, très souvent présent dans ce genre d’ouvrages. Il évolue bien le long du livre, ce qui lui donne un peu plus de substance, même s’il reste un chouïa creux à mon goût. Ann X. est une très belle invention, mystérieuse, fantasmagorique, elle nous permet une assez belle réflexion quant à notre sens moral. Car il faut bien l’avouer, dès les premières lignes, cette tueuse en série est fascinante et assez sympathique. Pervers non?
Originalité de la forme : alors que beaucoup de polars sont palpitants car très serrés au niveau timing, Transparences s’étale sur 4 années et prend franchement son temps. Ca change, surtout qu’il ne perd en rien en intensité.

Donc même si ce livre pêche par ces excès, et sa volonté de bien faire, il reste un bon divertissement, dont le véritable point fort est le personnage central, la mystérieuse Ann X.