Chronique livre : Belle de jour

de Joseph Kessel.


Clique sur la très belle Bianca.

C’est toujours un grand plaisir que de lire du Kessel. La diversité des sujets traités dans ces romans ne cessent de m’étonner. Comment l’auteur du si viril « Les Cavaliers » peut-il écrire la miniature si fine que ce Belle de jour ? Le sujet conserve toute sa modernité, l’absence de plaisir charnel dans un mariage pourtant heureux, la recherche obsessionnel de ce plaisir par des voies troubles et destructrices, bref, cette espèce de dichotomie entre le cœur et le corps. Malgré le soufre de son sujet, il est vrai que contrairement aux Cavaliers, l’écriture de Belle de jour a bien un peu vieilli, et que le roman à un côté un peu désuet, notamment dans la description des réactions et des modes de pensées de ses personnages. L’écriture, très belle, reste bien empruntée et chaste, malgré les brûlants tourments qu’elle décrit. Mais ce qui est fascinant, c’est le côté très cinématographique du roman. On comprend aisément ce qui a poussé Bunuel à l’adapter. Le roman, malgré des descriptions finalement assez peu nombreuses est très visuel, et chaque scène se découpe avec netteté et dynamisme, comme des évidences. Bref, un joli moment, qui émeut par son ancrage dans son époque, et qui titille par les élans et tourments de l’âme et du corps.


Clique sur la belle Bianca.

Chronique livre : Un cri étranglé

d’Anne Perry.


Réchauffe-toi en cliquant.

Grosse déception pour ce polar historique tout ce qu’il y a de plus platounet. On m’avait dit grand bien des romans d’Anne Perry, espèces de romans policiers historiques british et passionnants. Il n’en est rien. Un cri étranglé est un whodunnit tout ce qu’il y a de plus classique se situant dans les bas quartiers londoniens. Anne Perry n’est hélas ni Dickens ni Agatha Christie : elle n’a ni le génie de l’écriture, ni le génie de l’intrigue. Certes le roman se lit bien, et on attend avec impatience de connaître le dénouement, mais les indices distillés dans le texte sont tellement énormes, le final tellement tiré par les cheveux et l’écriture tellement plate qu’ Un cri étranglé n’apporte au final que d’avoir passé quelques heures. Ce n’est pas suffisant.

Chronique livre : Demande à la poussière

de John Fante.


Pour éternuer encore plus, clique.

Arturo Bandini a quitté sa cambrousse natale et s’est installé dans un petit hôtel de Los Angeles pour devenir écrivain. Orgueilleux, vantard, méprisant, c’est plutôt un sale personnage. Mais quand il tombe amoureux d’une serveuse indienne, Camilla, encore plus cinglée que lui, la carapace de l’imbuvable petit avorton se fendille un peu, et révèle un gars pas assez sûr de lui, maladroit, terrifié par les filles, et par le monde extérieur en général.

Si le roman commence un peu mollement, le personnage (quasi-autobiographique) et le propos de Bandini étant par trop déplaisants, l’histoire décolle vraiment quand il s’entiche de Camilla. Entre joutes verbales, cerveau tourneboulé, impuissance, Bandini/Fante se révèle : pitoyable et odieux, mais attendrissant par sa maladresse.

La modernité du sujet et de la langue sont vraiment bluffantes, Demande à la poussière a été écrit en 1939, on lui donnerait facilement 20 ans de moins. Pas étonnant que Fante ait influencé Bukowski : même liberté de ton, même type de héros navrant et paumé. Ca sent la sueur et la poussière urbaine, la dèche et le désespoir. Le passage du tremblement de terre est vraiment formidable, Bandini survivant est soudain pris d’une crise (très passagère) de mysticisme tout en racontant effrontement à qui veut bien l’entendre qu’il a sauvé des vies… Dérisoire, et humain, un bien beau bouquin.

Chronique livre : Watt

de Samuel Beckett.

IMG_1612_800
Clique pour devenir quelqu’un d’éclairé.

Il y a toujours un grand plaisir à se plonger dans les romans de Beckett, pour la simple et bonne raison que ça donne l’air intelligent : imaginez, vous êtes dans le train, votre voisin lit l’Equipe, la nana en face dévore Public, et la mamie d’à côté ouvre avec délectation et larme à l’oeil préventive un Marc Levy, et vous, l’air de rien, vous sortez un Beckett du sac à main, avec une feuille couverte de notes en marque-page. Petit bonheur. Bon c’est sûr que quand on attaque certains passages un peu ardus, et quand le voisin ramasse le marque-page tombé par terre, qui n’est en fait qu’une liste de courses, on fait un chouia moins les mariolles, mais bast. Après tout, l’essentiel, c’est de lire Beckett , dont l’intérêt dépasse largement le fugace « je me la pète grave bande d’ignares ».

Watt est donc l’histoire de Watt, petit bonhomme à la caractérisation incertaine, qui, par une manoeuvre assez inexplicable, se retrouve au service d’un Monsieur Knott, patron à l’incertaine caractérisation (Oh, Chevillard, je sais maintenant d’où vient ton Palafox). Le roman est une pure fantaisie absurde, loufoque, parfois hilarante, parfois interloquante, sur la limite des possibles. Le monde de Watt, est peuplé d’hypothèses, dont il tente d’aborder toutes les facettes, pour s’arrêter sur celle qui le satisfait le plus intellectuellement, mais qui n’est en aucun cas pleinement convaincante. Il n’explique jamais rien de ce qui se passe, mais construit un monde fluctuant dans lequel les certitudes n’ont pas lieu d’être. L’aisance de Beckett avec l’écriture nous plonge dans de vertigineux morceaux de bravoure et d’endurance littéraire, combinaisons multiples de mots, perte des repères, descente hypnotique dans la spirale de l’absurde, pour mieux faire éclater l’incapacité de la langue à définir une réalité. Alors parfois, oui, Watt en fait un peu trop, et vire de temps en temps au pur exercice de style, laissant le lecteur un peu loin du rivage. Mais il ne faut surtout pas s’arrêter à ça, et accepter de lâcher prise pour rentrer dans cet univers drolatiquement profond et profondément drolatique.

Alors, qu’est ce qu’on fait maintenant ? mmm ?

 

Chronique livre : Les bébés de la consigne automatique

de Murakami Ryu.


bebe

Accroche-toi, et clique.

Chez Murakami Ryu, c’est sûr, on n’est pas à la fête à ma citrouille. Écrite en 1980, cette histoire de deux orphelins, retrouvés nouveau-nés dans des consignes automatiques, n’incite pas à la joie de vivre. Pas de mauvais bougres à la base ces gosses, mais hantés par leur passé, soumis à des expérimentations psychiatriques douteuses, ils virent, comment dire assez mal : prostitution, drogue, matricide, prison, et extermination totale. Murakami Ryu créé un univers crade, dézingué, malsain, vraiment moderne. Le bouquin a quasiment 30 ans, et impressionne par l’atmosphère d’actualité qu’il dégage. On y parle de tous les sujets sans tabou, avec frontalité. On retrouve dans ce livre la vision d’un monde tentaculaire, vivant, ou chaque individu est une partie de l’univers. Cette description ressemble tout à fait aux premières pages du Passage de la nuit de Murakami Haruki. Mais là où ça coince un peu, c’est dans le style : honnêtement, ce n’est pas très bien écrit, et tout ça reste bien fade, en comparaison de la violence de l’univers. C’est vraiment dommage, parce que du coup le livre tombe dans la catégorie des bouquins agréables et vite lus, mais qui s’oublient vite. Bien construit, intrigant, audacieux, Les bébés de la consigne automatique n’est pourtant pas une grande oeuvre littéraire. Un peu loupé.