Chronique livre : Alors Carcasse

de Mariette Navarro.

La surprise est à la hauteur de la qualité de l’objet, belle et émouvante. Le premier texte publié chez Cheyne éditeur de Mariette Navarro est une très jolie découverte. Le titre d’abord interpelle, énigmatique. Alors Carcasse. Un Alors comme une ouverture sur un monde pour l’instant inconnu, sur un mouvement de l’avant vers quelque chose qu’on ne devine pas encore, le bord d’un précipice. Et Carcasse, un personnage “armature”, au nom tellement symbolique. C’est donc l’histoire de cet étrange Carcasse qui nous est contée. Carcasse qui est un personnage dont on ne perçoit que le squelette. Il est encore vide et incertain, sans corps et sans idée, flou. Carcasse se tient sur le seuil, et il n’ose pas le franchir. Il voit le monde au-delà mais n’ose pas y aller. Pourtant petit à petit, Carcasse apprend à être, à exister. Seul, il se compose un corps, qu’il habite progressivement. Mais cette “naissance” de Carcasse est délicate, et son affirmation fait grincer des dents le monde qui l’entoure et qu’il a tendance à oublier. Perdu dans cette recherche de lui même, Carcasse croît démesurément et fait de l’ombre au-delà du seuil.

Le texte de Mariette Navarro est à la fois très audacieux dans sa conception (raconter l’histoire beckettienne d’un personnage proche du vide), simple dans son principe (un éveil initiatique), et riche dans sa forme. Car on est ici dans un univers poétique, unique, expérimental qu’on sent réfléchi, maîtrisé et parfaitement composé. La langue de Mariette Navarro est particulière, déroutante au début, puis on s’y installe et on se laisse porter par ces mots bousculés, ce souffle intérieur irrégulier, au gré des évolutions de Carcasse. Ce qui impressionne le plus dans l’écriture de Mariette Navarro, c’est que jamais cette recherche stylistique ne se fait au détriment de son histoire. Bien au contraire. Cette forme est un vecteur d’émotions, émotions qui naissent dès la première page. Grâce au personnage de Carcasse, l’auteur réussit à toucher quelque chose d’à la fois très personnel, sensible et de totalement universel. Personnel car on sent l’auteur derrière la plume, son vécu, son ressenti, ses questionnements. Cette personne nous touche infiniment, justement parce que ses questionnements sont aussi les nôtres, et elle atteint en ça un petit quelque chose d’universel.

Alors Carcasse est un premier texte poétique, personnel et touchant, qui donne envie de découvrir un peu plus de la très belle plume de son auteur. Pour un coup d’essai…

Point infos :

  • Pour découvrir un peu plus l’auteur, je vous conseille vivement la visite de son blog
  • Alors Carcasse sera lu le 18 Août à St Agrève (07) par Denis Lavant (rien que ça)
  • Nous les vagues, deuxième publication de Mariette Navarro, sortira prochainement aux Editions Quartett

Chronique livre : L’Homme sans postérité

d’Adalbert Stifter.

Quand on finit le livre d’Adalbert Stifter, on a l’impression d’émerger d’un lointain et doux souvenir. Plus d’une semaine après l’impression est intacte, et si les détails s’échappent, l’atmosphère et les sensations perdurent. Croisé au détour du livre de Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, l’Homme sans postérité ne déçoit pas, mais étonne et interroge, par sa manière neutre de raconter une histoire somme toute assez plate, et qui pourtant imprime durablement dans l’esprit des scènes, des paysages, des couleurs et des sensations.

Car plus que du conte, l’Homme sans postérité tient plutôt lieu d’évocation, de mythologie sans héros, de fantasme d’histoire et de lieu. Victor, un jeune orphelin tout juste sorti de l’adolescence, vit chez sa mère adoptive une existence paisible et choyée, entouré de douceur, d’amitié et de paysages rêvés. Avant de devenir homme et de prendre un travail de bureau que lui a obtenu son tuteur, Victor, sur la demande expresse de son oncle, se voit contraint de le rejoindre à des jours de marche de chez lui. Après un périple joyeux et insouciant, Victor arrive chez son oncle. Le vieil homme, reclus dans un ancien monastère isolé sur une île au milieu d’un lac de montagne, est d’un abord revêche, et plusieurs jours se passent sans que rien n’advienne, Victor s’interrogeant vraiment sur les intentions de son parent. Pourquoi celui-ci l’a t’il fait venir de si loin si c’est pour le laisser seul toute la journée durant, ne faisant que partager leurs repas à heures fixes ? Abandonné à sa solitude, Victor part à la découverte de la petite île, et de ses recoins, passe du temps à nager, et à contempler le paysage grandiose qui l’entoure, à lire les ouvrages poussiéreux de la bibliothèque de son oncle. Peu à peu un rapport de confiance tacite se noue entre les deux hommes et la paroles se libère. On apprend pourquoi le vieil homme vit isoler sur cette île depuis si longtemps, pourquoi il a demandé à Victor de l’y rejoindre. Les histoires de famille sont dites et les secrets révélés. Victor finira cependant par partir de cette île, fondamentalement différent. Il est en train de devenir un homme. Ses plans de carrière sont bouleversés et sa vie changée par cette visite. Cette brève rencontre aura finalement eu quasiment plus d’impact sur sa destinée que toute sa doucereuse enfance dans le giron de sa mère adoptive.

Il y a quelque chose de très attachant dans la façon dont Stifter nous raconte cette histoire initiatique, à la fois fantasmagorique et simplement humaine. Les intentions de l’oncle pour aussi bonnes qu’elles puissent paraître (que son neveu réussisse sa vie), sont finalement ambiguës. Ce qu’il projette pour son neveu, c’est de vivre la vie que lui désirait, mais qu’il n’a pas pu vivre, en lui traçant le destin que lui même aurait aimé avoir. Et c’est de cette dualité que né l’intérêt, raconter une initiation “rêvée” à la vie adulte, dans un décor inventé, relevant presque du mythe (l’île isolée, petite mais labyrinthe de portes fermées, dont il est impossible de sortir), mais peuplée de personnages finalement très humains et ambivalents.

Pour anecdotique qu’il puisse paraître à première vue, L’homme sans postérité recèle une grande force évocatrice, et émotionnelle. Un livre simple et riche.

Chronique livre : Ce que j’appelle oubli

de Laurent Mauvignier.

Perplexité, agacement, ce sont les mots qui me sont venus à l’esprit en cours de lecture. Ce que j’appelle oubli, très court roman (à peine 60 pages écrites en police 18, à peine une nouvelle en fait), publié bien entendu, par les Editions de Minuit, laisse un goût amer dans la bouche. Pourtant, je me doute bien qu’il est sûrement de très mauvais goût d’oser émettre des doutes en ce qui concerne les intentions de l’auteur, tant le fait divers sur lequel il s’appuie est effectivement abominable, insupportable, inadmissible.

Dans un supermarché de Lyon, un jeune homme a succombé sous les coups de vigiles, pour avoir volé une cannette de bière. Choquante, l’histoire ne peut évidemment laisser indifférent. Délaissant la forme chorale dans laquelle il excelle, Laurent Mauvignier se donne le rôle d’un narrateur anonyme, qui s’adresse au frère de la victime, pour lui raconter le drame, les pensées du jeune homme, des souvenirs. En une unique phrase, sans point, il déverse cette histoire sur l’inacceptable. Je suis vraiment très gênée par cet ouvrage. Je ne comprends clairement pas les intentions de l’auteur. Laurent Mauvignier est pourtant un très grand et ses textes déclenchent en moi, généralement, des torrents d’émotions et de respect sur sa capacité à appréhender les tourments humains dans toutes leurs nuances. Sa hauteur de vue, l’ampleur de ses textes, l’urgence de son écriture me bouleversent. Ici, ce n’est pas du tout le cas.

On a constamment l’impression qu’il se bat avec le cadre formel qu’il s’impose (une unique phrase), rien n’est fluide, l’oralité est absente. Bien que court, ce texte est donc relativement compliqué à lire, et il se termine manière fort prévisible (et donc fort décevante), non par un point, mais par un tiret. Cette forme, au lieu d’apporter de l’urgence, de l’émotion, plombe le roman par sa lourdeur, et focalise l’attention du lecteur au lieu de servir de point d’appui au déploiement du propos. D’autres auteurs ayant eu recours au même procédé s’en sont bien mieux sortis, utilisant la phrase unique comme moyen et non comme finalité pour soutenir leur pensée (Philippe Malone et son très grand Septembres, ou encore Mathias Enard et son impressionnant Zone).

De ce que j’aime dans l’écriture de Laurent Mauvignier il ne reste pas grand chose dans ce court texte, qui se révèle au final bien plus anecdotique que son sujet. Beaucoup de regrets donc, d’autant plus qu’au-delà du fait divers terrible il y avait tout de même beaucoup de choses à creuser, beaucoup de questions à poser, à réfléchir. Manque d’ampleur dans la prise en main du sujet, focalisation sur la forme au détriment du fond, Ce que j’appelle oubli laisse perplexe et affamé. Ce que j’appelle à oublier ? (pour mieux passer au suivant).

Chronique livre : Faut-il manger des animaux ?

de Jonathan Safran Foer.

C’est avec une certaine méfiance que j’ai abordé ce livre. D’une part j’imaginais grosso modo ce que j’allais y trouver (je n’avais pas tort), et d’autre part, un essai écrit par un non scientifique sur une thématique aussi complexe que l’élevage et encensé par les Inrocks me semblait plus relever du phénomène bonne conscience bobo urbain que d’une étude objective des faits.

Si le côté “enquête” sur la filière élevage est nettement plus fouillée et objective que ce à quoi je m’attendais, le livre, malgré quelques tentatives formelles au niveau des entames de chapitres, n’est guère intéressant au niveau de son écriture, et même franchement passable. De la part d’un romancier, c’est extrêmement décevant même si on peut soupçonner la traduction d’y être pour quelque chose. Le livre balance entre deux mondes, celui de l’autobiographie (“oh lala depuis que je suis papa, je m’interroge sur ce que je vais mettre dans l’assiette de mon enfant.”) et le monde de l’essai scientifique (on est amené deux fois par page à aller consulter les notes de fin de livre constituées des références de ses dires). Ce parti-pris peut se défendre (comment passer d’un cas particulier, sentimental, le poulet aux carottes de la mamie, à des faits circonstanciés sur l’élevage en batterie), moi il m’a profondément agacé. On a clairement du mal à s’y retrouver dans ce livre mal construit et les messages, bien que chocs, se trouvent dilués dans les réflexions personnelles de l’auteur, bien moins intéressantes que les faits qu’il énonce (et dénonce).

Au-delà de cette forme bancale, on reste collé au canapé à la lecture de cette investigation sur le monde de l’élevage industriel. On a beau savoir, savoir que ce n’est pas joli joli, qu’il s’y passe des choses dégueulasses, que l’environnement est massacré à cause de ces élevages, on a beau savoir, on ne sait pas à ce point. Adepte des documentaires télévisés concernant l’alimentation (Le monde selon Monsanto, Assiette tous risques, Notre poison quotidien etc.), je n’étais pas totalement ignorante de ce que raconte Faut-il manger des animaux ?, n’empêche. Le livre oblige tout de même à réfléchir encore plus à la façon dont on se nourrit, quels impacts cela peut avoir, mais surtout qu’est ce que cela signifie d’un point de vue éthique, moral, politique. Se refuser de manger de la viande (ou du moins de la viande issue d’élevages industriels, c’est à dire la quasi totalité de la production des pays “développés”), c’est aussi refuser de cautionner un système politique agricole dont le but n’est pas de nourrir la planète, mais de la contrôler, de créer des besoins qui n’existent pas pour faire des profits à n’importe quel prix, quitte à empoisonner sciemment les consommateurs, ravager l’environnement, d’imposer aux animaux des sommes de souffrances colossales, et tout ça avec une quasi-totale impunité.

Ce constat n’est pas une découverte, mais les mécanismes qui l’anime et que l’auteur met à jour sont implacables et ne peuvent laisser insensibles et surtout passifs. Non. Manger de la viande (ou du poisson) n’est pas un acte anodin, n’est pas une évidence, n’est pas forcément un progrès social non plus aujourd’hui, et ce n’est pas parce que notre “nature” est omnivore, que nous sommes obligés d’ingurgiter (entre autres ! ) 27 poulets par an et par habitant. Les conséquences en terme de santé, d’environnement, de bien-être animal, sont trop importantes pour qu’aujourd’hui on fasse l’économie, à l’échelle individuelle et globale, d’une réflexion de fond sur la manière dont on s’alimente, dont on consomme plus généralement. Nous devons repenser notre manière d’être dans le système, à l’aune de ce qu’on découvre au quotidien, un système agro-alimentaire qui ne s’intéresse qu’au porte-monnaie des consommateurs, et dont l’argument principal est la volonté “philanthropique” de donner aux consommateurs ce qu’ils désirent. Alors, en tant que consommateurs et puisque ces sociétés se targuent de vouloir nous combler, essayons de transformer nos assiettes en acte de résistance, en reflet de nos convictions. Il n’y a pas de solution unique, pas de solution miracle. Mais il y a les produits locaux, les produits bios, sans OGM, équitables… tout un panel de solutions alternatives, qui, si elles se suffisent rarement à elles-mêmes permettent tout de même de consommer et de s’alimenter autrement.

Faut-il manger des animaux ?, malgré son côté foutraque peu convaincant sur la forme, permet donc néanmoins de rafraîchir nos savoirs et bousculer nos habitudes, ou du moins réaliser qu’un acte du quotidien, tellement banal (manger), peut être finalement un acte politique et philosophique. Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es.

Chronique livre : Le dernier stade de la soif

de Frederick Exley.


C’est l’histoire d’un coup de foudre pour un objet-livre brut et magnifique. Au détour d’une gondole, mon oeil fut attiré par cette couverture grise, rugueuse, à l’illustration pour tout dire peu amène. Sobre, pesant, lourd, le papier légèrement crémeux, parcouru de commentaires décalés de l’éditeur “L’ouvrage ne mesure que 140 mm de largeur … néanmoins il est immense.”, Le dernier stade de la soif constitue déjà, en tant qu’objet une grande réussite. C’est un livre vivant dès que nos doigts se posent dessus, un livre qui a une âme. Le quatrième de couverture et ses références à Nabokov, Bukowski, Richard Yates et Thomas Bernhard ont définitivement réussi à me convaincre que je voulais posséder cet ouvrage. Un grand coup de chapeau donc et une fois n’est pas coutume, à l’éditeur (Editions Monsieur Toussaint Louverture), pour nous régaler avant même d’avoir lu une seule phrase de ce roman.

Après lecture, l’attachement à l’objet et intact, et l’attachement à l’auteur est du même ordre. Le dernier stade de la soif est visiblement le Livre de toute une vie, même si Frederick Exley a publié d’autres textes avec des succès plus mitigés. Il énonce dès le début qu’il s’agit d’une oeuvre de fiction, et qu’il veut être considéré comme un auteur de fiction. Un rapide détour vers l’encyclopédie en ligne nous apprend ceci-dit que la frontière entre la réalité de la vie de Frederick Exley, et la fiction qu’elle a inspirée, est plutôt très mince. Frederick Exley était un américain lambda : né d’une star locale de football dans une famille respectée, il rêve dès son plus jeune âge de gloire, sportive, littéraire, peu importe, puisque tout ce qui compte pour lui, et l’avenir lui semble tout tracé, c’est de devenir célèbre et admiré. Cependant, né avec une lucidité et une intelligence farouches, et fort peu dupe du rêve américain, Exley ne réussit pas à trouver sa place dans une société qui finalement le dégoute.

Pétri de contradictions, tiraillé entre ses aspirations de réussite, son goût immodéré pour l’exploit sportif, et son incapacité à se compromettre pour se trouver une place dans la société, Exley dérive, entre alcool, bars, villes, boulots, canapés. Baleine échouée sur les sofas de ses copains ou de sa famille, il échoue dans tout ce qu’il entreprend ne réussissant pas à mettre de la distance entre ce qu’il pense et ce qu’il doit faire. Ces vagabondages finiront par trois fois en hôpital psychiatrique, où il subira moult traitements barbares (chocs insuliniques, éléctrochocs). Frederick Exley chemine cependant à travers les crises, et malgré son alcoolisme, s’accepte progressivement comme quelqu’un de différent, qui doit suivre son propre chemin, sans chercher à se plier aux exigences d’une société américaine tétanisée par la peur de la différence.

On a l’impression d’entendre du Brassens en lisant Le dernier stade de la soif, avec un Exley en mauvaise herbe, et en mauvaise conscience d’une Amérique conquérante “Je suis d’la mauvaise herbe, braves gens, braves gens…”. Car au travers de son propre portrait de marginal, Exley dresse une peinture d’une Amérique et de ses habitants effrayante, une Amérique qui s’ingénie à montrer un visage uni, souriant, et positif, une Amérique de gens respectables et responsables, à la marmaille bien peignée et très polie. Le final est juste prodigieux, Exley nous y raconte un de ses rêves récurrents, dans lequel, marcheur solitaire il tombe sur un groupe de jeunes étudiants bien propres sur eux (la description fait d’ailleurs penser aux soldats policés de Starship Troopers). Et ce qu’il lit sur les visages de ces jeunes américains quand ils le voient approcher, c’est la peur. La peur qui gangrène l’Amérique des gens différents, solitaires et libres penseurs, des gens qui sortent du moule bien rigide que cette société érige en modèle, carapace fragile contre la différence. Mais Exley, au lieu de passer son chemin, de suivre sa propre route, et d’ignorer cette société qui l’exaspère, préfère plonger dans la mêlée et chercher querelle.

Tout le paradoxe Exley est dans cette dernière page, trop différent pour s’intégrer, mais à la fois fasciné et incapable de laisser tomber cette société américaine qui le révulse. L’écriture d’Exley est étonnament belle, fluide, presque classique, incroyablement distanciée (par rapport à lui-même, par rapport à l’Amérique), et cette distance amène une ironie et une légèreté par rapport aux événements pourtant sordides (asile, alcoolisme…), complètement décalée, revenue de tout. Monsieur Toussaint Louverture ne nous avait pas trompé, Le dernier stade de la soif est véritablement un livre immense. Et on ferme le livre en fredonnant “… mais les braves gens n’aiment pas que, l’on suive une autre route que...”.