Chronique livre : Moins que zéro

de Bret Easton Ellis.

Chute libre inéluctable jusqu’à la mort.
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Avant de me plonger dans Suite(s) Impériale(s), il fallait bien que j’en lise l’origine, c’est à dire le premier roman écrit en 1985 du sieur Ellis. Moins que zéro est un assez formidable premier roman, qui m’a vraiment fait penser à son grand frère, Lunar park. Même personnage déconnecté par la drogue, même tentation du fantastique, même désoeuvrement, même goût pour l’horreur.

Le roman raconte les errances de Clay, étudiant dans le New Hampshire, et qui revient dans sa ville natale, Los Angeles, pour quatre semaines de vacances de Noël. Errant de fêtes en fêtes, Clay a bien du mal à trouver de l’intérêt à quoi que ce soit, recherchant ses seuls moments de soulagement dans la cocaïne. Etudiants pourris de fric, traînant leur lassitude jour et nuit en quête d’une quelconque sensation, complètement déconnectés du monde réel (les jeux vidéos sont déjà omniprésents dans Moins que zéro), ces zombies post-ados sont assez effrayants. Clay a bien du mal à se souvenir ne serait-ce que du prénom de ses soeurs, son psychiatre passe son temps à causer au lieu d’écouter, les parents sont inexistants.

Le processus est à deux doigts de paraître monotone, jusqu’à la moitié du bouquin. L’horreur pure pénètre alors dans cet océan de vide par la projection d’un snuff movie, la prostitution d’un ami toxico, puis la découverte d’un cadavre, et le viol d’une enfant de douze ans. La progression vers l’horreur est inéluctable, tant ces gamins sont anesthésiés par leur mode de vie, les drogues qu’ils ingèrent, l’argent qui coule de leur doigts. Dénonçant une société factice, superficielle, déracinée, Bret Easton Ellis a réussi un excellent et effrayant premier roman, imprimant déjà fortement son style et sa personnalité.

Alors, qu’est devenu Clay ? A suivre impérialement.

Chronique livre : Flush : une biographie

de Virginia Woolf.

On change de point de vue, on inverse les valeurs.
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Ah mes amis, c’est pas simple la vie de cabot, même dans la haute société londonienne du XIXème siècle. Courte et légère entracte après l’énorme et sublime Chant du Bourreau de Norman Mailer, Flush : une biographie est une petite bonbonnaille mignonne comme tout. Pas de quoi non plus grimper au rideau, mais l’écriture sculptée de Virginia Woolf est fort belle et taquine.

Dans Flush, elle narre l’histoire du cocker pure race d’une de ses amies poétesses. Elle tente de se placer au niveau du chien, en évitant le plus possible tout a

thropomorphisme. Ca ne fonctionne pas toujours (on sent l’écrivain en train de se forcer à écrire à hauteur de cabot), mais du coup c’est assez rigolo de voir comment Woolf se projette dans la psychologie (!) toute canine de Flush : le monde devient alors odeurs, dessous de table et frôlements de jupes. Mais ce portrait léger est pourtant l’occasion pour Virginia Woolf de lancer quelques coups de pattes à l’establishment londonien du XIXème siècle : la société canine à l’image de la société humaine est scindée entre deux extrêmes (les pauvres/chiens bâtards et les riches/chiens de race), et ce clivage entraîne la violence (Flush se fait kidnapper pour quelques livres de rançon).

Mais c’est surtout sur la manière dont Flush accepte sa domestication, son enfermement pour l’amour de sa maîtresse qui est assez émouvant. Il abandonne volontairement sa nature de cabot des champs, son moi de cocker profond, pour accepter l’emprisonnement d’une chambre close empestant l’eau de Cologne. Et tout ça pour l’amour (fluctuant) d’une femme en manque affectif. Joli, et un peu triste aussi.

Chronique livre : Le Chant du bourreau

de Norman Mailer.

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Qui est Gary Gilmore ?
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Je suis encore sous le choc de cet ouvrage magistral et magnifique qu’est Le chant du bourreau. Ayant réservé cette énorme pavasse de 1300 pages pour des temps oisifs, je m’attendais vaguement à m’ennuyer en reconnaissant un travail documentaire impressionnant. Si le travail de journaliste est effectivement incroyable et faramineux (Norman Mailer, dans sa postface avoue que la transcription de l’ensemble des interviews qu’il a mené comportaient 15000 pages…), Le chant du bourreauva beaucoup plus loin qu’une simple compilation de documents. A la fois portrait d’une Amérique engoncée dans ses principes archaïques, réflexion sur la peine de mort et le système judiciaire américain en général, description d’une famille américaine et des gens qui gravitent autour, histoire d’un criminel, romance noire bouleversante, Le chant du bourreau est une oeuvre vaste, complexe, foisonnante.

Bizarrement, Mailer, connut pour être le “chantre des protestataires” comme l’indique le quatrième de couverture, semble refuser la polémique dans son écriture, ou plutôt on sent qu’il ne la cherche pas à tout prix. L’écriture est d’une grande neutralité, retranscrivant avec un talent monstrueux les propos des gens qu’il a rencontrés. Fidèle aux expressions des protagonistes, à leur manière de parler, à leurs souvenirs, Norman Mailer montre ainsi un immense respect pour l’être humain, quelques soient ses opinions, ses agissements. Bien sûr le roman dans son ensemble n’a rien de neutre, il est au contraire d’une grande force, mais elle résulte de cette manière à la fois intime et lointaine de rapporter les propos, les faits. Réussir à garder cette distance d’écriture sur 1300 pages, sans jamais laisser percevoir ses opinions personnelles de manière frontale laisse sans voix. C’est un immense tour de force.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire au premier abord, Le chant du bourreau n’est pas un livre sur « la peine de mort pour ou contre? ». Bien sûr Mailer en parle copieusement, mais la détermination de Gary Gilmore à être exécuté pourrait faire vaciller n’importe quel détracteur de la peine capitale (temporairement bien entendu). L’histoire de Gary Gilmore soulève en fait des monceaux de questions outre “la société a t’elle le droit de prendre une vie”. Ce qui semble le plus crucial ici est comment une société et ses agissements peut-elle amener un homme à délibérément s’ôter toute possibilité de continuer à vivre, comment un homme intelligent et a priori sain d’esprit peut-il en toute connaissance de cause préférer mourir que de continuer à vivre dans la société américaine de la fin des années 70. Le procés de Gilmore sous la plume de Mailer se transforme alors en procés de l’Amérique profonde, engluée dans ses croyances, son système délirant, ses traditions, son moralisme douteux.

Outre cet aspect des choses, Le chant du bourreau est une formidable histoire intime. Mailer réussit bien entendu un portrait fascinant de Gary Gilmore et de son histoire d’amour avec Nicole Baker. Gilmore est un personnage ambigu, intelligent, angoissant, aux facettes multiples. Aux actes les plus mesquins et répugnants, il associe une grande dignité, une grande force spirituelle, et une capacité d’aimer déchirante quoique malsaine. Sa passion (partagée) avec Nicole Baker est d’un romantisme noir total malgré le sordide du quotidien, et a fait se tordre mon coeur de midinette déjà méchamment en lambeaux.

Le chant du bourreau est ce que j’ai lu de plus beau depuis environ un an, un livre énorme, un monument de la littérature. Oh toi lecteur (je n’ose même pas mettre lecteur au pluriel tant je doute que quelqu’un ait eu le courage ou l’inconscience de lire tout ça), cours dare dare en les murs de ta librairie préférée. C’est un ordre.


 

Pour la bonne bouche (euh façon de parler), un extrait d’une des lettres écrites par Gilmore à Nicole Baker durant sa détention. Mineurs s’abstenir. (J’adore le “frolic in the water” coincé entre tous ces détails… intimes).

« I stayed so fucked up on that beer and Fiorinol I’m afraid I never really gave you a good fuck – makes me feel bad – wish I could fuck you now when my body is on the natural, clean and pure and not full of booze and Fiorinol. I would lay you on your back and put some vasalene in your bootie and fuck you there until we both came – and then take you to the bath tub and frolic in the water with you for a while and scrub each others back and butts and arms and legs and balls and cock and pink cunt and tell you a story while we both soaked and you smoked a cigarette. »

Chronique livre : Onze histoires de solitude

de Richard Yates.


Chacun dans sa bulle.
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Après La Fenêtre Panoramique, force est de constater que Yates s’impose comme un outsider très intéressant de la littérature américaine de la deuxième moitié du XXème siècle. Si ses Onze histoires de solitude sont un tout petit peu inégales, et d’une écriture sans beaucoup de flamboyance, il faut cependant reconnaître un immense talent de portraituriste à Yates.

Il réussit à doter ses personnages de caractère, ou plutôt il réussit à les rendre vivants avec beaucoup de talent. Il concentre son attention notamment sur leur gestuelle, leurs mimiques, comme révélateurs de leurs sentiments. On est pas dans le descriptif au premier degré ici, mais plutôt dans une vision assez cinématographique de la littérature. Les scènes se déroulent sous nos yeux, et c’est au spectateur-lecteur de faire sa propre interprétation des scènes. Et ça fonctionne très bien puisque sans jamais sombrer dans aucun misérabilisme, on ressort du livre le cœur serré de tant de solitude, d’incapacité à communiquer, à se comprendre, à vivre ensemble.

La première nouvelle, sur un enfant inadapté, en quête d’amour, mais totalement incompris est assez déchirante : l’institutrice est gentille comme tout, elle fait tout ce qu’elle peut, mais elle passera quand même à côté, l’enfant ne peut s’empêcher de tout saboter. Il n’y a pas de coupable, de gentil ou de méchant chez Yates, juste une juxtaposition d’êtres dont la compréhension mutuelle ne pourra jamais se faire, faute de mots, de temps, de patience.

C’est beau, très intelligemment fait, et on oublie la vraie-fausse platitude de l’écriture, pour savourer chacune de ces très courtes nouvelles qui en racontent pourtant beaucoup. Un très beau moment.

Chronique livre : La Guerre et la Paix

de Léon Tolstoï.

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Ahhh tu fais le malin ?
Dis moi de quel film est tiré ce photogramme.
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Yipiha, me voilà enfin venue à bout de La Guerre et La Paix après de multiples tergiversations. Non pas que le roman soit barbant, bien au contraire, mais il y a là une pavasse tout de même très conséquente. J’avoue me sentir beaucoup plus à l’aise dans l’univers de Tolstoï que de Dostoïevski : plus romanesque, frontal, moins psychologique et torturé, même si je reconnais que le style de Tolstoï, pas aussi flamboyant que celui de Dostoïevski, est essentiellement tourné vers l’efficacité.

Car c’est une des qualités premières de ce livre : il est bougrement efficace. Malgré ses 1500 pages, ses dizaines de personnages, ses multiples rebondissements, on n’est jamais perdu. Grâce à un art du portrait incroyable, Tolstoï réussit à donner vie à tous ses protagonistes, même les plus minimes. On oublie alors la complexité des noms russes pas toujours simples à mémoriser pour reconnaître tel ou tel personnage par un détail qui l’identifie d’un seul coup d’oeil. Telle princesse a la lèvre ourlée, telle autre un sourire radieux. Tel prince baisse le bras gauche, tel autre a le regard perdu. Le système peut paraître répétitif, mais permet donc de ne pas s’interroger en permanence sur le qui est qui. Se débarrassant par conséquent d’une des grandes difficultés des grandes épopées, Tolstoï réussit à déployer sa version de la période 1807-1812 avec un extraordinaire ampleur. Il effectue un va et vient constant entre scènes de guerre et scènes de la vie civile, permettant de donner visage humain aux soldats et autres chefs de guerre dont nous croisons la route.

Loin de glorifier les victoires militaires, Tolstoï fait preuve d’une grand lucidité dans ses descriptions, sans concession. Il minimise le libre-arbitre, et conçoit l’Histoire avec déterminisme. On retient de tout ça l’immense talent de Tolstoï pour raconter l’Histoire et lui donner un visage humain. Passionnant. Un classique.