Chronique livre : Comment les riches détruisent la planète

d’Hervé Kempf.

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Même si piquant, à protéger. Mets-y les doigts, et clique.

Voilà un bouquin essentiel à mettre entre absolument toutes les mains. Hervé Kempf est un journaliste tout ce qu’il y a de plus sérieux, qui sait que, justement pour être pris au sérieux, il y a nécessité à être factuel et précis. Son livre est donc complété par une très impressionnante bibliographie mêlant des références scientifiques, sociologiques ou économiques et extraits de journaux. Ses potentiels détracteurs devraient donc se casser copieusement les dents en essayant de discréditer ses théories. La très grande qualité de ce livre est de lier intimement écologie et social. Les « écolos », dont je fais partie, sont souvent considérés comme des doux rêveurs ou au contraire des ayatollahs capables de sacrifier père, mère, et humanité en général au profit des petits fleurs et des baleines. Kempf démontre par A plus B, que vouloir sauver l’homme et améliorer ses conditions de vie passe par la préservation et la restauration de l’environnement. La crise sociale actuelle est indissociable de la crise écologique puisque celle-ci provient de visions économiques toujours tournées vers le productivisme. L’équation croissance = travail est désormais obsolète, il y a nécessité à trouver des voies différentes, réinventées afin d’assurer à l’Homme et la planète une cohabitation plus harmonieuse et durable.

Les propos de Kempf sont très étayés, et le livre est vraiment passionnant, réussissant à mettre des mots sur ce qu’on intuite mais qu’on ne réussit pas forcément à verbaliser. Il cite notamment un économiste américain d’origine norvégienne du XIXème siècle, Thorstein Veblen, dont la pensée et les écrits sont totalement visionnaires et indispensables. Visiblement un grand mons

ieur qui prend à contrepied toutes les postulats économiques considérés comme inamovibles. Brillant. Le livre est émaillé de phrases chocs et salvatrices, du genre qui surtout ne passeront pas à la télé car totalement subversives et dangereuses pour les pouvoirs en place : il est toujours tabou de dire qu’il faut moins consommer, que la croissance matérielle appauvrit la planète et donc les hommes, que notre démocratie chèrement gagnée est en danger par la faute d’une oligarchie toujours plus repliée sur ses inutiles amas de richesses. Le livre sous des dehors un peu éclatés entre écologie, économie, social, démocratie, fait le lien entre toutes ces notions et ose courageusement regarder les choses en face, de pointer du doigt les responsables (et les responsabilités sont très partagées), et de proposer des solutions.

A lire, à retenir, et à appliquer.

Chronique livre : Par effraction

d’Hélène Frappat.

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Quelle limite entre curiosité et intrusion ? Clique.

Beau petit objet que ce court texte d’Hélène Frappat. Beau et mystérieux. Difficile en effet d’y voir clair au travers de ces 2 ou 3 récits entrecroisés, parallèles ou imbriqués. Frappat décline son thème de l’effraction, plus précisément l’effraction dans la vie de quelqu’un, sous différentes formes.

Une effraction psychique tout d’abord, avec l’histoire d’une enfant, A., qui a le pouvoir d’entendre ce que pensent les adultes et donc par conséquent d’entrer dans leurs têtes sans qu’ils le sachent. Puis au coeur même de cette première histoire on trouve une digression vers une autre effraction, celle de Sabrina. Enfant pauvre, Sabrina s’introduit chez les parents riches d’une de ses camarades de classe lorsqu’ils sont absents. L’effraction est donc cette fois matérielle, et c’est bizarrement la seule qui provoque une réaction chez les personnes touchées par l’effraction. Les gens se sentent envahis par cette présence de moins en moins discrète (objets déplacés etc…) et agissent en conséquence, en faisant enfermer l’enfant dans une maison de redressement. La dernière effraction est celle de la narratrice (ou plutôt de celui qui lit, puisqu’elle utilise, comme Butor en son temps, le pronom vous) dans la vie d’une jeune fille Aurore, dont elle (dont on) suit la vie depuis sa naissance jusqu’à ses fiançailles, au travers de vidéos super 8 achetées sur le marché aux Puces. Contrairement à ce que j’ai lu ailleurs, je n’ai pas l’impression qu’on sache vraiment si cette Aurore et la petite A. sont deux personnes distinctes ou la même fille.

En utilisant ce pronom « vous » Frappat frappe un grand coup (oh ça va hein), puisqu’elle place le lecteur dans la position du voyeur, de celui qui s’introduit dans la vie de l’autre, dans la tête de l’autre. Cependant cette intrusion a une limite très claire, puisqu’après avoir visionné les bandes, la narratrice refuse de pousser ses investigations pour savoir qui est vraiment Aurore. Pourtant de nombreux indices parsèment le film. Mais la narratrice accepte de s’arrêter à ce que celui ou celle qui a abandonné ces bandes vidéos a accepté de partager. Réflexion sur l’incursion du regard de l’autre dans la vie privée, Par effraction est comme un signal d’alarme aux lecteurs un peu trop curieux, comme un avertissement à ceux qui souhaiteraient aller plus loin que ce qu’on leur donne à voir et à ressentir.

 

Le livre est construit en chapitres très courts et très rythmés. On sent que Frappat maîtrise à perfection la langue française : Par effraction est extrêmement bien écrit. Malheureusement, à force de mystères et de brouillage de pistes, on reste toujours un peu extérieur au dispositif (brillamment intelligent) mis en place, et le roman ne touche pas beaucoup même s’il intrigue férocement. On oubliera très vite par exemple ces séquences de rêverie (?) typographiées en italique, pour retenir le désarroi de la jeune A. face à son encombrant don de lecture dans les pensées, et le sourire immuable de la jeune Aurore sur des bandes super 8 achetée aux Puces. C’est déjà pas mal.

Chronique livre : Le pélican d’Or

de Stefan Chwin.


Le premier qui me fait remarquer que c’est pôs un pélican, je le tape ! Clique.

Premier des trois livres lus pour le Prix de la rentrée littéraire Fnac et, je vous avoue que ce fût un supplice. Ok, le livre était sur épreuve, donc, en plus d’être long, il était mal aisé à lire, puisque sous format A4 et en police 8, mais tout de même… je ne suis pas habituée à lire des machins aussi décousus et lourdingues. Mais je suis valeureusement venue à bout, comme un bon petit soldat, pour pouvoir donner mon avis en cinq mots sur la feuille de notation de la Fnac.

Bon ceci dit, je me suis trouvée fort dépourvue quand j’ai du remplir la case « point fort », mais en creusant, on peut trouver un certain intérêt dans le sujet du livre : un professeur trop sûr de lui, qui découvre le doute. Cette sensation va lui être néfaste, puisqu’il décroche complétement, finissant à la rue. Voilà. Allez au-delà de ça dans la liste des points positifs me paraîtrait fort exagéré, tant le roman est difficile à ingurgiter.

La faute à Chwin ou au traducteur ou au relecteur (je n’avais qu’une épreuve), mais le style à la fois  ampoulé, décousu et maladroit du Pélican d’Or rend la lecture difficile. Émaillé d’innombrables digressions qui ralentissent la progression de l’histoire, on n’arrive jamais à rentrer là-dedans. Mais le souci majeur de ce livre reste l’incapacité à déterminer la place de son narrateur : est-il son personnage principal, est-ce un narrateur extérieur ? Du coup, le point de vue manque de clarté, ce qui est fort dommage puisque le livre est constellé de remarques douteuses sur leur fond (xénophobie notamment). Comme on ne sait pas trop où se situe Chwin, on hésite entre lecture au second degré et/ou auteur réactionnaire.

Au final, le livre laisse un goût assez nauséabond dans la bouche, sans qu’on soit vraiment sûr qu’il soit justifié, puisque le point de vue de l’auteur est totalement indéterminé. Bref, pas une très bonne entrée en matière pour ces lectures du Prix de la rentrée littéraire Fnac, heureusement dissipée par les deux volumes suivants, La Perrita et les Heures souterraines, nettement plus convaincants et consistants.

Chronique livre : L’emploi du temps

de Michel Butor.


Je ne suis plus très sûre de mes repères. Et toi ? Clique.

Un pur enchantement que de se plonger dans ce petit pavé. Ça faisait bien longtemps que je n’avais lu quelque chose d’aussi stimulant et fascinant, et magnifiquement écrit. J’avais lu la Modification il y a une dizaine d’années, le bouquin, parfait pour se la péter en société, était certes très intéressant, mais ne réussissait pas ou pas toujours à dépasser son principe formel. Ce n’est pas le cas pour celui-ci, qui réussit à transcender sa forme, pour plonger le lecteur dans un labyrinthe spatio-temporel complexe et passionnant.

Un jeune français débarque dans une ville anglaise (imaginaire), Bleston. Une année de travail dans un bureau, une année pour apprendre la langue, visiter la ville, nouer des liens, et puis les perdre. Pour raconter son histoire, Butor laisse la plume à son héros, qui après quelques mois passés à Bleston, commence à rédiger a posteriori un journal de ses jours en Angleterre. Dans ce journal se mélangent les temporalités, et la plume navigue le long des 7 mois précédant l’écriture du journal, jusqu’au jour de son départ.

On est d’abord un peu perdu dans ces va et vient temporels incessants, ces retours en arrière. Des personnages arrivent sans qu’on sache tout de suite comment ils ont rencontré le narrateur, semant le trouble dans l’esprit du lecteur. La perte de repère s’insinue également dans notre esprit en essayant de visualiser les déplacements géographiques du narrateur : complètement perdu au début de son séjour, obligé de circuler en bus pour ne pas s’égarer, il commence à partir à la découverte de la ville lorsqu’il achète un plan de la cité (dont on a un petit extrait, dessiné main en début d’ouvrage). Et c’est là que la ville commence à devenir le véritable personnage de l’Emploi du temps : une ville sans frontière (lorsqu’il tente une échappée à la campagne, il ne trouve pas la fin de la ville), et pourtant un monde clos dont il est difficile de s’échapper. Seules ses incursions au cinéma pour voir des documentaire sur des pays ensoleillés lui permettent un échappatoire très temporaire. Bleston est une ville prison, labyrinthique, mouvante (la foire qui se déplace aux quatre coins de la ville), qui finit par rendre le narrateur quelque peu malade.

Plonger dans l’emploi du temps (un titre faussement rangé), c’est accepter de se faire malmener en tant que lecteur, de ne pas avoir les réponses facilement, de naviguer dans ce jeu de piste fascinant sans boussole (on pourrait presque le considérer comme un roman policier), en collectant les indices épars, notamment sur les nombreux motifs récurrents, comme les mouches, les métaphores filées comparant la ville à un être organique, dont les multiples peaux seraient comme des strates géologiques. Tout est lié dans l’Emploi du temps, tout se répond, et pourtant tout égare.

On est fasciné par la complexité de l’entreprise, par son absolue réussite, par l’inattaquable cohérence qui surgit sous le l’apparent bordel. Je ne parle même pas du final, absolument renversant, qui m’a laissé sur les dents. Immense

Chronique livre : Et si c’était niais

de Pascal Fioretto.


C’est si simple de tomber dans les clichés. Clique.

Une bonne crise de rire à la lecture de ce bouquin dans lequel Fioretto, tout en bâtissant une histoire policière (ressemblant quelque peu à une mise en abyme de sa condition de pasticheur) pastiche 11 des écrivains français les plus vendus, et par conséquent pas les meilleurs (oups, j’ai dit ça moi ?).

Qu’on ait lu ou pas les auteurs pastichés, au final, a peu d’importance : Fioretto a un savoir-faire suffisant pour trouver le juste milieu entre grosse parodie et reproduction carbone du style de l’auteur pastiché. On admire ce talent, certains des auteurs étant au naturel tellement « énormes » qu’il a dû être très difficile de ne pas tomber dans l’excès. Et j’avoue que plusieurs fois, je me suis « laissée prendre », des idées telles que « oh, là, Notomb, elle s’auto-caricature »… »ah ben non, c’est vrai c’est un pastiche ». Et ces pastiches sont un merveilleux révélateur des ficelles stylistiques des (f)auteurs.

Le pastiche constitue en ça une excellente critique littéraire, d’autant plus pertinente qu’il est rare de voir les critiques se pencher un tantinet sur la forme, le fond prenant constamment le pas sur le style. Alors forcément, en exacerbant les mécanismes de la forme, Fioretto révèle la personnalité des écri-vains, et certains ont dû grincer des dents, n’apparaissant pas sous leur meilleur jour. L’ensemble reste cependant très drôle, et n’empêchera personne de se gaver de Nothomb, ou Gavalda. Un bon trip.