Chronique livre : Watt

de Samuel Beckett.

IMG_1612_800
Clique pour devenir quelqu’un d’éclairé.

Il y a toujours un grand plaisir à se plonger dans les romans de Beckett, pour la simple et bonne raison que ça donne l’air intelligent : imaginez, vous êtes dans le train, votre voisin lit l’Equipe, la nana en face dévore Public, et la mamie d’à côté ouvre avec délectation et larme à l’oeil préventive un Marc Levy, et vous, l’air de rien, vous sortez un Beckett du sac à main, avec une feuille couverte de notes en marque-page. Petit bonheur. Bon c’est sûr que quand on attaque certains passages un peu ardus, et quand le voisin ramasse le marque-page tombé par terre, qui n’est en fait qu’une liste de courses, on fait un chouia moins les mariolles, mais bast. Après tout, l’essentiel, c’est de lire Beckett , dont l’intérêt dépasse largement le fugace « je me la pète grave bande d’ignares ».

Watt est donc l’histoire de Watt, petit bonhomme à la caractérisation incertaine, qui, par une manoeuvre assez inexplicable, se retrouve au service d’un Monsieur Knott, patron à l’incertaine caractérisation (Oh, Chevillard, je sais maintenant d’où vient ton Palafox). Le roman est une pure fantaisie absurde, loufoque, parfois hilarante, parfois interloquante, sur la limite des possibles. Le monde de Watt, est peuplé d’hypothèses, dont il tente d’aborder toutes les facettes, pour s’arrêter sur celle qui le satisfait le plus intellectuellement, mais qui n’est en aucun cas pleinement convaincante. Il n’explique jamais rien de ce qui se passe, mais construit un monde fluctuant dans lequel les certitudes n’ont pas lieu d’être. L’aisance de Beckett avec l’écriture nous plonge dans de vertigineux morceaux de bravoure et d’endurance littéraire, combinaisons multiples de mots, perte des repères, descente hypnotique dans la spirale de l’absurde, pour mieux faire éclater l’incapacité de la langue à définir une réalité. Alors parfois, oui, Watt en fait un peu trop, et vire de temps en temps au pur exercice de style, laissant le lecteur un peu loin du rivage. Mais il ne faut surtout pas s’arrêter à ça, et accepter de lâcher prise pour rentrer dans cet univers drolatiquement profond et profondément drolatique.

Alors, qu’est ce qu’on fait maintenant ? mmm ?

 

Chronique film : Home

d’Ursula Meier.

Une famille (père gentil et travailleur, mère au foyer bizarre, ainée superficielle, cadette intelligente et benjamin mignon) vit dans une maison pourrie au bord d’une autoroute pas encore en service. Leur vie bascule lorsque des milliers de voitures se mettent à défiler sous leurs fenêtres.

Bon, Home passerait totalement inaperçu s’il n’y avait cette flopée de critiques dithyrambiques et assez incompréhensibles. C’est vrai que Meier convainc assez dans les premières minutes de son film : scènes jolies de bain en famille, caméra au plus près des corps, situation absurde de cette maison isolée près de cette autoroute fantôme, ballet très chorégraphié des jambes oranges de ces ouvriers qui apportent le malheur à la famille. Mais dès que l’autoroute entre en service, le film tente de prendre un tour plus tragicomique assez catastrophique. Meier essaie de raconter quelque chose, et elle le fait de manière sérieuse et appliquée. Le film devient très concerné, le seul souci c’est qu’on ne sait absolument pas par quoi : névroses familiales ? angoisses profondes ? conte enfantin ? Pas moins de 5 personnes au générique pour écrire ce scénario qui veut de toute force nous imposer une histoire, et qui finalement ne raconte absolument rien.

Visiblement fascinée par son actrice, Meier multiplie les plans sur Huppert, les yeux dans le lointain, et une belle lumière dans ses cheveux roux, Huppert les yeux pleins d’angoisse et on se demande si elle ne va pas péter un plomb… Cette fascination est d’autant plus gavante qu’on a connu Huppert (un peu vieille pour le rôle) largement plus inspirée et qu’elle tire là vraiment le minimum syndical. Gourmet s’en sort beaucoup mieux, heureuse de le voir ailleurs que chez les Dardenne, sa présence monolithique, rassurante, quasi-animale est la seule vraie bonne surprise du film.

Home a des grandes ambitions, se prend très au sérieux et se veut valsant entre poésie noire et surréalisme absurde, mais tout ça n’est qu’un leurre destiné avant tout à plaire. Point de réelle audace ici, tout juste une façade de non-conformisme. Il suffit d’ailleurs de prêter attention à la bande-son, jolie mais totalement bâteau : Brahms, Bach et Nina Simone, que du lourd bien balisé. Bref grosse déception pour cette fable qui n’est pas sans savoir-faire, mais bien sans sincérité. Au suivant.

Chronique film : Le crime est notre affaire

de Pascal Thomas.


Clique sur ta Sabine préférée.

Bon moi je suis fan de cette fantaisie rondement menée, comme je l’ai été, et sans doute plus que je ne l’ai été par la première (Mon petit doigt m’a dit). Depuis la retraite, Prudence et Bélisaire Beresford s’ennuient. Enfin surtout Prudence, qui sirote avec méthode et à la chaîne des Whiskys secs, en appelant le crime de ses voeux. La tante Babeth, chasseuse de papillons professionnelle (impayable Annie Cordy, dans une forme incroyable), heureusement, va remédier à cet état de fait, en apportant un meurtre tout chaud, qui ne demande qu’à être résolu. Prudence en oublie entièrement la signification de son prénom.

La réussite du film tient tout d’abord, évidemment, au couple magnifique Dussolier/Frot. Libres, politiquement incorrects (la retraite les emmerde, un goût pour les crimes plus que morbide, détestant leur progéniture…), ils constituent sans aucun doute le duo loufoque le plus réussi du cinéma français (Azéma/Darroussin n’étaient pas mal non plus certes). Il faut voir Dussolier en kilt, vivant un remake de 7 ans de réflexion, ou Frot semblant mimer comme dans un film muet la découverte d’un cadavre. C’est assez impayable.

L’intrigue a d’ailleurs, finalement, assez peu d’importance Thomas préférant centrer son film sur son couple phare, et sur son atmosphère. Car Le crime est notre affaire est un grand film d’ambiance, Thomas donne un vrai coup de boost à sa mise en scène, lorgne vers le muet et les grands maîtres, pour créer un univers visuel et sonore très fort. La scène du meurtre (Tante Babeth assiste au meurtre qui se déroule dans un train qui croise le sien), ou lorsque Frot visite de nuit un musée privé remplit d’antiquités, constituent autant de scènes très impressionnantes, avec un travail sur le son vraiment formidable. Le film fourmille de mille détails de bruitages, de décors (très beaux décors d’ailleurs), de personnages (que des beaux acteurs là-dedans), qui en font une fantaisie très riche et personnelle et dont la légèreté ne rime en aucune façon avec niaiserie. Bien bien.

Chronique livre : La porte des Enfers

de Laurent Gaudé.


Tenté par le voyage ? Clique sur la spirale pour te faire aspirer.

Un gars qui aime autant l’Italie ne peut pas être mauvais. La porte de Enfers de Laurent Gaudé est une très bonne surprise après un recueil de nouvelles qui ne m’avait qu’à moitié convaincue. Dans les rues de Naples, un père tire son fils par la main pour ne pas arriver en retard à l’école. L’enfant implore à son père une pause. Son père refuse. Une fusillade éclate soudain, et tue l’enfant. Cette mort brutale fait basculer la vie de la famille. Giuliana, la mère maudit la terre entière, et demande vengeance à son mari, lui doit vivre avec la culpabilité d’avoir été brutal avec son fils juste avant sa mort.

C’est peu dire que La porte des Enfers est efficace. Ca se lit dans un souffle tellement la construction est intelligente. C’est rapide, saucissonné en chapitres et sous-chapitres qui font qu’il est bien difficile de poser le livre. L’écriture de Gaudé est toujours belle, simple, composée de phrases courtes qui ne manquent pourtant pas de souffle. On sent le roman incroyablement sincère, rempli de blessures réelles romancées. Gaudé réussit surtout le personnage du père, écorché, capable de tout pour son enfant. Le personnage de la mère, dont la douleur se manifeste de manière très lyrique est également intéressant. C’est bien là l’Italie et ses croyances, ces mauvais sorts et ses malédictions païennes. On peut regretter que le passage central du bouquin, la descente aux Enfers, soit assez maladroit. On sent le gars assez peu à l’aise avec les scènes d’action fantastiques de ce type-là, et c’est vraiment dommage car l’univers qu’il tente de créer est intéressant, bourré de références littéraires et picturales. Mais le truc n’y est pas, c’est trébuchant au niveau de l’écriture.

Reste que le livre est beau est émouvant. Et j’aime assez cette idée de porosité entre le monde des morts et des vivants, cette idée qu’on garde un peu des morts en nous, mais que surtout, les morts emportent avec eux un peu de nous, aspirant de notre vie vers les tourbillons des Enfers. A chaque mort connu, on meurt un peu aussi. Oui, ça, ça me parle.

Chronique film : Vicky Cristina Barcelona

de Woody Allen.

mariage
Tu crois que c’est ça l’amour ? Clique sur le bouquet.

Ahhhhh quel bonheur de voir un Woody en forme. Vicky Cristina Barcelona (VCB) est tout simplement un pur bonheur qui se regarde avec un sourire béat aux lèvres. Mais sous ses apparences de comédie légère, Woody livre une chronique désabusée sur des gens incapables de trouver l’amour et le bonheur.

Vicky et Cristina, deux jeunes amies américaines que tout oppose, passent l’été à Barcelone. Vicky (Rebecca Hall, parfaite, jolie comme tout) est grande, mince, brune, sérieuse et analytique. Fiancée à un gars sérieux, son avenir est tout tracé. Cristina (Scarlett Johansson, toute en appâts) est blonde, gironde, un peu artiste, et ne sait pas ce qu’elle veut. La rencontre avec un peintre ibérique (Javier Bardem, rhhhhhhhaaaaaaarhhhhhhhaaaaaaa), et son ex-femme (Penelope Cruz, à se damner), va, le temps d’un été bousculer les petits univers des deux copines.

Il faut avouer que VCB est irrésistiblement drôle, grâce à un Woody tout enthousiaste, grâce aux acteurs qui visiblement s’en donnent à coeur joie. Voir Bardem et Cruz se crêper le chignon est incroyablement jubilatoire. Un des critiques du « Masque et la Plume », a comparé VCB à du viagra pour Woody, c’est exactement ça. Bourré de chair fraîche hyper sexy, le film est un marivaudage amoureux ultra-moderne et sert de cure de jouvence à son auteur. Allen se réincarne dans ce film entre la sage Vicky, et l’insatisfaite Cristina. Elles incarnent toutes les deux les clichés des jeunes américains : formatés études-mariage-bébé  ou le cliché de l’éternelle insatisfaction.

D’ailleurs tout le film n’est qu’un jeu sur les clichés : de Barcelone on ne voit que le rebattu, les espagnols ont le sang chaud et sont passionnés, les américains ne vivent que derrière des illusions. Ce côté clicheteux, il est voulu, pleinement assumé par Allen : ce séjour à Barcelone permet à Vicky et Cristina de soulever le voile de leur vie balisée et de leur montrer qu’une autre vie est possible. Mais les deux amies n’assument pas cette ouverture et retourneront à leurs vies antérieures comme si rien ne s’était passé. Sous les rires, le final a le goût bien amer : Woody Allen fait retourner ses héros à leurs clichés respectifs. Le final est un retour au point de départ : point de salut pour ces personnages, condamnés à suivre une voie toute tracée à laquelle ils ne peuvent et ne veulent pas déroger.