Chronique film : La dernière piste

de Kelly Reichardt.

En 1945, dans l’Oregon, trois familles de migrants traversent l’Oregon pour trouver une terre propice à leur installation. Ils sont guidés par un certain et très barbu Meek, qui choisit d’emprunter un raccourci (le titre est d’ailleurs Meek’s Cutoff en VO). En fait de raccourci, la route choisie par le guide se révèle beaucoup plus longue et surtout désespérément dépourvue d’eau. Les jours passent, et le convoi progresse lentement. Ayant perdu toute confiance en leur guide, les immigrants capturent un indien solitaire. Sand doute connaît-il le point d’eau qui les sauvera ?

Tout d’abord distante, presque prudente, la caméra de Kelly Reichardt se rapproche peu à peu de ses protagonistes. De ces gens, on ne sait rien, ni vraiment leur motivation pour entamer une si difficile traversée, ni leur origine, ni leur profession. Ils sont d’abord des silhouettes un peu lointaines, qu’on observe avec circonspection. Progressivement on apprend à connaître leur manière de vivre durant ce voyage. On assiste à des scènes de la vie quotidienne, une vaisselle, un petit déjeuner. Puis se dégagent très doucement les caractères des uns et des autres, une hiérarchie tacite se dessine entre les trois familles, on commence à avoir des doutes sur la compétences du guide, dont on ne sait trop s’il est totalement mythomane ou au contraire très expérimenté. L’arrivée de l’indien (incroyable Ron Rondeaux, en indéchiffrable Cayuse) structure le groupe, révèle les caractères. Les rapports de force s’inversent, et c’est une femme qui finit par prendre les décisions pour tout le monde. Ils feront confiance à l’indien, au grand dam de Meek.

La dernière piste est une vraie révélation. Accompagnée par une photographie tout à fait remarquable (lumière, sens du cadre), la mise en scène de Kelly Reichardt, à la fois discrète et pugnace, sans concession et lumineuse, est d’une magnifique intelligence. Dans ce cinéma, pas besoin de mots, pas besoin d’explications. Le sens se lit par l’image, les intéractions entre les personnages se tissent progressivement. On n’est pas dans du cinéma pré-mâché, mais au contraire dans un cinéma qui a confiance dans le spectateur, dans sa capacité à s’interroger, à comprendre, à ressentir. La radicalité du processus rappelle la démarche de Jerzy Skolimowski dans Essential Killing, même si le film est bien entendu totalement différent. Cette radicalité perdure jusqu’à la dernière image, qui laisse le spectateur complètement ébahi, dans l’expectative d’une “fin” classique qu’on aura pas, et fourmillant de questions qui ne trouveront pas de réponses. Pour accompagner cette odyssée, la musique est rare, mais utilisée avec une justesse inouie. Elle souligne l’entêtement minimaliste de la mise en scène autant que l’entêtement désespéré des migrants. Elle est principalement composée d’accords aux cordes, dissonants et interminables, qui s’étirent sans fin sur ces paysages arides et ces marches répétitives.

Pourtant grande amatrice de westerns, j’ai vraiment eu l’impression de découvrir cette période historique pour la première fois, de ressentir la difficulté de cette vie, la volonté ou le désespoir nécessaires pour entamer ce type de voyage, tellement risqué. L’image que donne Kelly Reichardt de cette conquête de l’Ouest, probablement beaucoup plus réaliste que toute autre auparavant, sent la sueur, la poussière, la route surchauffée, l’obstination. Loin des clichés de l’Eldorado (les migrants sont d’ailleurs obligés d’abandonner un gisement d’or pour partir à la recherche d’eau, or bleu beaucoup plus précieux dans ces conditions là), La dernière piste est donc très loin d’être un simple hommage aux westerns classiques, c’est au contraire une totale renaissance, un regard nouveau sur ces événements pourtant tant de fois racontés. Meek, le guide hâbleur, peut être considéré comme une métaphore de cette Amérique qui s’est créée sa propre mythologie en lieu et place d’une histoire, beaucoup moins glorieuse. Mais cette mythologie est incapable de sauver les trois familles d’une mort certaine, et c’est par un indien, que la mythologie s’est pourtant ingéniée à dénigrer et à détruire, que paradoxalement l’espoir renaît.

Film lumineux, désespéré, têtu, drôle, minimaliste, aride, presque beckettien, La dernière piste est sans doute mon plus gros coup de coeur depuis le début de l’année. Je n’en suis toujours pas remise.

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