Chronique livre : L’ancêtre

de Juan José Saer.

De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance du ciel.

lancetreC’est par cette phrase magnifique que commence L’ancêtre, étrange et fascinant roman argentin. En 1515, des bateaux quittent l’Espagne pour atteindre les Amériques. Mais l’équipage est décimé par des indiens cannibales. Ceux-ci ne sauvent qu’un jeune mousse orphelin, qui restera pendant plus de 10 ans avec cette tribu avant d’être rendu à un nouvel équipage de passage. C’est ce garçon qui, des années plus tard nous écrit son histoire.

Le roman est construit de manière très simple. Durant la première moitié du livre, le narrateur raconte ces dix années passées chez les indiens. Puis passe rapidement sur le reste de sa vie après son retour en Espagne. Le dernier quart est constitué d’une réflexion sur cette expérience unique ayant complètement bouleversé sa vie et sa façon d’appréhender le monde.

La prose et sa traduction sont d’une beauté sidérante. On se noie dans ses phrases longues et enchantées, qui semblent ne jamais toucher terre. Le séjour du garçon dans la tribu est raconté de manière distanciée, sans aucun jugement, et surtout sans jamais que le narrateur ne se mette en scène. Il parle des autres, des indiens, de leurs coutumes, leurs comportements, leur langue et de ce que cette immersion produit en lui, non pas physiquement, mais en tant qu’expérience initiatique. Lui l’orphelin, le jamais-né, est plongé dans la vie cette tribu mystérieuse, au mode de vie aux antipodes des coutumes occidentales et doit par conséquent tout apprendre, tout décrypter. L’apprentissage sera progressif, incertain, tâtonnant. Et d’autant plus tâtonnant que la langue de cette tribu est difficilement identifiable, les mots peuvent signifier tout et leur contraire, le monde qui entoure les indiens devient par conséquent très relatif, n’existant que par eux et pour eux. Le narrateur en gardera tout au long de sa vie une vision incertaine de l’existence d’une quelconque réalité, propre à chacun, mais en équilibre précaire avec tous.

De cette façon, rêve, souvenir et expérience rugueuse se délimitent et s’entrelacent pour former, comme en un tissu lâche, ce que j’appelle, sans grande euphorie, ma vie.

La fin du livre est une espèce de méditation sur l’existence à travers le prisme de cette expérience d’immersion, et des souvenirs qui y sont rattachés. Les lectures du livre peuvent probablement être innombrables. Métaphore de l’existence, des civilisations occidentales, roman initiatique, l’Ancêtre est un livre d’une grande richesse. Mais c’est surtout cette prose fabuleuse aux multiples facettes, chatoyante et irisée, faussement classique, qui m’a bouleversée. Une si belle découverte.

Ed. Le Tripode

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