Chronique livre : Onze histoires de solitude

de Richard Yates.


Chacun dans sa bulle.
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Après La Fenêtre Panoramique, force est de constater que Yates s’impose comme un outsider très intéressant de la littérature américaine de la deuxième moitié du XXème siècle. Si ses Onze histoires de solitude sont un tout petit peu inégales, et d’une écriture sans beaucoup de flamboyance, il faut cependant reconnaître un immense talent de portraituriste à Yates.

Il réussit à doter ses personnages de caractère, ou plutôt il réussit à les rendre vivants avec beaucoup de talent. Il concentre son attention notamment sur leur gestuelle, leurs mimiques, comme révélateurs de leurs sentiments. On est pas dans le descriptif au premier degré ici, mais plutôt dans une vision assez cinématographique de la littérature. Les scènes se déroulent sous nos yeux, et c’est au spectateur-lecteur de faire sa propre interprétation des scènes. Et ça fonctionne très bien puisque sans jamais sombrer dans aucun misérabilisme, on ressort du livre le cœur serré de tant de solitude, d’incapacité à communiquer, à se comprendre, à vivre ensemble.

La première nouvelle, sur un enfant inadapté, en quête d’amour, mais totalement incompris est assez déchirante : l’institutrice est gentille comme tout, elle fait tout ce qu’elle peut, mais elle passera quand même à côté, l’enfant ne peut s’empêcher de tout saboter. Il n’y a pas de coupable, de gentil ou de méchant chez Yates, juste une juxtaposition d’êtres dont la compréhension mutuelle ne pourra jamais se faire, faute de mots, de temps, de patience.

C’est beau, très intelligemment fait, et on oublie la vraie-fausse platitude de l’écriture, pour savourer chacune de ces très courtes nouvelles qui en racontent pourtant beaucoup. Un très beau moment.

Chronique film : Tamara Drewe

de Stephen Frears.


Décoratif, et quoi d’autre ?
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C’est avec la ferme intention de dire du bien du cinéma anglais et de m’amuser que je suis allée voir Tamara Drewe (et aussi pour fuir de chez moi le plus longtemps possible, mais ça c’est une autre histoire). Hélas. Que vais-je pouvoir dire de Tamara Drewe ? pas grand chose j’en ai bien peur.

Le film a levé en moi une immense vague d’indifférence morne. Pas de colère, pas d’ennui. Juste de l’indifférence. Pas vraiment drôle, pas vraiment réalisé, pas vraiment joué, je pense juste que ce film n’a pas d’existence réelle. La seule action d’éclat de Frears est la manière magistrale qu’il a de passer à côté d’un beau sujet. Le personnage de Tamara Drewe est sans conteste intéressant, malheureusement phagocyté par l’ensemble des seconds rôles tous pires les uns que les autres. Frears évite avec une grande minutie de centrer son film sur Tamara, à croire qu’elle lui fait peur. Tamara ou le vilain canard transformé en joli cygne par la chirurgie esthétique, consumé par un feu trop grand pour elle qui rejaillit forcément sur les autres. Tamara ou la blessure originelle, l’immense manque affectif initial, capable de tout détruire sur son passage.

Malheureusement Frears ne fait que très légèrement effleurer son héroïne, et préfère se perdre dans des personnages secondaires pas drôles et caricaturaux (horripilantes adolescentes, écrivain queutard, femme dévouée, rocker ridicule…). Pour sauver Frears, on préfèrera revoir le magnifique The Burning, l’intense My beautiful Laundrette, l’intrigant Mary Reilly ou le très drôle The Snapper.

Tamara Drewe est un non-film, non-inspiré avec de non-acteurs. Plouf.

Chronique film : Inception

de Christopher Nolan.

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A quoi rêve t’elle ? Clique.
La Rêverie (1850) – Jean Louis Nicolas Jaley

Un retour tonitruant dans les salles de cinéma après une période d’abstinence d’un mois. A croire que Carlos m’avait plombé une grande part de mes amours cinéphiliques. Inception est donc un film tonitruant au sens propre du terme puisque le film est quasiment torpillé par la musique assourdissante et binaire du légendairement bourrin Hans Zimmer. Passant outre cet aspect hautement désagréable, Inception, est un long-métrage extrêmement paradoxal, qui tour à tour agace par ses maladresses ou bluffe par sa maîtrise.

Nolan est avant tout un très bon scénariste qui arrive à construire une histoire en poupées gigognes sans jamais (ou presque) perdre le spectateur. On admire la rigueur de la construction narrative, notamment dans la grande scène “finale” assez époustouflante. Quelques passages trop explicatifs, frôlant le ridicule gâchent malheureusement cette assez jolie mécanique : on a par exemple droit à une scène du type “révélation finale”, dont on se doute dès les quelques dix premières minutes, et qui fait furieusement grincer des molaires.

C’est bien dommage, l’univers de Nolan est plutôt intéressant, et le concept du grand barnum pour, en fait, raconter une histoire très intime (le chemin de croix d’un gars rongé par la culpabilité et qui cherche sa rédemption) m’a vraiment séduit. Les mondes oniriques ne sont que prétexte à la recherche de l’amour perdu, thème j’en conviens bateau à mort, mais qui fonctionne très bien ici. Ça fonctionne d’autant mieux que Nolan se révèle un directeur d’acteurs tout à fait correct : imaginez, on oublie presque que Marion Cotillard a commis Piaf. Elle est assez intéressante dans ce rôle, injectant une dose de venin, de dysfonctionnement, de folie à ce personnage projeté, idéalisé par son mari (Leonardo Di Caprio, forcément impeccable, et visiblement abonné aux rôles d’homme hanté par sa femme défunte depuis Shutter Island).

Mes hormones féminines ont également été comblées par la présence classieuse de Joseph Gordon-Levitt, dont le nom ne devrait pas rester méconnu très longtemps.

Inception n’est pas un film immense, mais suffisamment honorable pour ne pas s’y ennuyer et être même parfois ému. Cependant comme dirait un ami “on est quand même très très loin de Minority Report”. Je ne peux qu’acquiescer. Nolan a pour l’instant prouvé qu’il avait du talent, mais pas encore du génie. A suivre.

Chronique livre : La Guerre et la Paix

de Léon Tolstoï.

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Ahhh tu fais le malin ?
Dis moi de quel film est tiré ce photogramme.
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Yipiha, me voilà enfin venue à bout de La Guerre et La Paix après de multiples tergiversations. Non pas que le roman soit barbant, bien au contraire, mais il y a là une pavasse tout de même très conséquente. J’avoue me sentir beaucoup plus à l’aise dans l’univers de Tolstoï que de Dostoïevski : plus romanesque, frontal, moins psychologique et torturé, même si je reconnais que le style de Tolstoï, pas aussi flamboyant que celui de Dostoïevski, est essentiellement tourné vers l’efficacité.

Car c’est une des qualités premières de ce livre : il est bougrement efficace. Malgré ses 1500 pages, ses dizaines de personnages, ses multiples rebondissements, on n’est jamais perdu. Grâce à un art du portrait incroyable, Tolstoï réussit à donner vie à tous ses protagonistes, même les plus minimes. On oublie alors la complexité des noms russes pas toujours simples à mémoriser pour reconnaître tel ou tel personnage par un détail qui l’identifie d’un seul coup d’oeil. Telle princesse a la lèvre ourlée, telle autre un sourire radieux. Tel prince baisse le bras gauche, tel autre a le regard perdu. Le système peut paraître répétitif, mais permet donc de ne pas s’interroger en permanence sur le qui est qui. Se débarrassant par conséquent d’une des grandes difficultés des grandes épopées, Tolstoï réussit à déployer sa version de la période 1807-1812 avec un extraordinaire ampleur. Il effectue un va et vient constant entre scènes de guerre et scènes de la vie civile, permettant de donner visage humain aux soldats et autres chefs de guerre dont nous croisons la route.

Loin de glorifier les victoires militaires, Tolstoï fait preuve d’une grand lucidité dans ses descriptions, sans concession. Il minimise le libre-arbitre, et conçoit l’Histoire avec déterminisme. On retient de tout ça l’immense talent de Tolstoï pour raconter l’Histoire et lui donner un visage humain. Passionnant. Un classique.

Chronique livre : Harpoon

de C.W. Nicol.

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Quand les traditions s’accrochent. Clique.

Alors là attention ! Amateur de romans d’aventures plein de fougue, de bagarres, d’amours éternelles, de code de l’honneur, de tiraillements moraux, de chasse à la baleine, stoppe ici ton regard pour lire les quelques lignes qui vont suivre. Harpoon fait partie des grands romans d’aventures totalement méconnus, par un auteur également méconnu. C. W. Nicol a eu la malchance de naître au milieu du XXème siècle soit un siècle trop tard par rapport aux grands romanciers d’aventures du XIXème (Melville, Stevenson, Conrad, London…) Harpoon est paru en France en 1987, et, probablement desservi par son grand classicisme stylistique complètement passé aux oubliettes. Heureusement qu’un conseiller avisé m’a parlé de ce roman, déniché pour une bouchée de pain d’occaz sur la toile (lecteur, tu sais ce qu’il te reste à faire mmm ?).

Harpoon raconte, au travers des parcours d’une poignée de personnages forts, judicieusement sélectionnés, la transformation du Japon féodal et traditionnaliste de la fin du XIXème siècle aux prémices de la société “moderne”. Une période de l’histoire japonaise qui était pour moi complètement méconnue. C’est donc avec passion que j’ai découvert la mutation pour le pire et le meilleur de la société japonaise. Le sujet en lui même est un grand sujet, d’une extrême richesse, et permet à Nicol de développer une belle panoplie de thématiques qui semblent lui tenir particulièrement à coeur. Il ne fait pourtant jamais preuve d’aucun manichéisme, même si on sent son coeur pencher nettement du côté de la vision nipponne des choses.

L’écolo que je suis ne peut être que touchée par la vision du monde de Nicol, à la fois attentif aux petites beautés de la nature (une araignée dans sa toile, la couleur d’une fleur…), mais également capable d’une belle hauteur de vue. Les scènes de chasse à la baleine, loin d’être difficilement supportables comme celles de Moby Dick, reflètent au contraire tout le respect dû à ces nobles mammifères. Elles sont dures bien entendu, mais la vision orientale de cet acte n’est pas comparable à la vision occidentale. Dans le premier cas c’est une chasse de subsistance et chaque parcelle de l’animal est utilisée. Les baleiniers occidentaux eux, pratiquent une chasse industrielle, uniquement vouée à l’approvisionnement en huile de baleine pour les lampes. Ils délaissent les carcasses dans l’eau, gâchant ainsi une viande précieuse, et appauvrissant l’océan de ses occupants. Cette confrontation de méthodes et de finalités sert de métaphore à la confrontation des modes de pensées japonais et occidentaux.

Sans jugement de valeurs de la part de Nicol, on découvre (ou on redécouvre) les mécanismes de la société traditionnelle japonaise, basée sur le respect : respect de la hiérarchie sociale, de l’environnement, de la tradition. Mais ces mécanismes ne sont pas sans défaut, et l’intrusion de la société occidentale, via les baleiniers et plus généralement le commerce, révèle les failles de cette société ancestrale : une société de classes sociales figées, dans laquelle les traditions permettent aux classes dominantes de se perpétuer, de manière autoritaire, sans possibilité d’amélioration des conditions de vie. Bien que complètement destructrice et irrespectueuse de l’environnement, la société occidentale porte cependant en elle quelques valeurs plus humanistes, et notamment une certaine égalité (toute relative) entre les individus, qui permet l’évolution individuelle de l’homme d’une classe sociale à une autre. Nicol expose ces différences, sans avoir la volonté de démontrer quoi que ce soit, mais on se dit cependant que le mélange des deux cultures, inéluctable, aboutira à une société schizophrène, tant les deux visions du monde semblent irréconciliables. Le livre éclaire donc magnifiquement les racines du Japon d’aujourd’hui, sous ses aspects de roman d’aventures foisonnant.

Parce que le livre se dévore, littéralement. On est complètement happé par les aventures de Sadayori (le samouraï solitaire), Jim Sky (le petit baleinier nippon, qui devient capitaine d’un navire américain) et Saburo (le frère sacrifié qui reste au village), on vibre aux rythmes des bagarres, et des moments d’attente, des scènes d’amour, pris dans l’incroyable richesse de ce roman à l’écriture classique mais très belle. Harpoon est à ma connaissance le seul roman traduit en français de C. W. Nicol, et c’est bien dommage, puisque ce gallois d’origine a aujourd’hui pris la nationalité japonaise, et écrit dorénavant en nippon. Pas simple.

Harpoon est un grand roman humaniste, écolo, captivant, riche et bouleversant. Mes respects C. W. Nicol-san. Domo Arigato.